26-Les disparus "Nick DRAKE / Elliot SMITH "

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hencot
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26-Les disparus "Nick DRAKE / Elliot SMITH "

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NICK DRAKE & ELLIOTT SMITH
Un corsaire chez Island : Le Prisonnier de la tour d’ivoire

A chaque ciel il faut son météore. Si celui des sixties en était constellé, générait autant d’étoiles que de vaisseaux spatiaux, les années 70 ne brillaient pas par leurs exceptions, rêvaient d’été sans fin, de nuits de satin et de côté sombre de la lune. Et personne ou presque ne prit garde lorsqu’une lune rose – Pink Moon – apparut un jour de 1974 dans le ciel de Birmingham.
L'astre avait le regard félin, un peu flou, une touche de dandysme et un reste de moue adolescente, quelque chose d’un Morrison anglais, raffiné et gracile, des airs de Byron ou Musset égaré chez Warhol, et s’appelait Drake, comme le corsaire du Cap Horn. Nick Drake. Après tout, notre homme n’était-il pas né à Rangoon, en Birmanie, d’un ingénieur et d’une musicienne, qui présida même à ses premiers pas d’artiste, aux côtés d’une sœur chanteuse? Impossible de séparer les débuts de Nick, et donc sa fin, quasiment concomitants, de sa famille, puisque ses deux femmes apparaissent tout au long de ses premiers enregistrements, comme pour le porter, l’accoucher artistiquement : Molly, la mère, et Gabrielle, la sœur aînée, the « trio family » indissociable du cottage de Far Leys, à Tanworth-in-Arden, près de Stratford-upon-Avon. On est en bonne compagnie.
Sur les photos, le grand Nick – un mètre quatre-vingt-onze et une chevelure d’ange – ne fera jamais son âge, aura 20 ans à vie, et joue les romantiques tombés de leur siècle sur fond d’éternelle forêt médiévale : tout ce qui l’entoure est vague, intemporel, presque faux, et il contemple avec perplexité son au-delà de studio, pas dupe de ces horizons de carton et soleils artificiels : un passe-muraille. A la différence de ses pairs qui ont tout le temps besoin d’un public, d’un micro ou d’un objectif, le studio, c’est son royaume à lui, son refuge et son élément. A la fois son antre et son ventre : un cocon. De ses premiers pas en Asie, il gardera un parfum de mystère : un vrai siamois, petit prince pop insaisissable que la scène indispose et qui pose à l’éternité, sans s’en douter, sans mesurer l’abîme sous la surface du lac, où il joue à se dédoubler. Un rêveur qu’on réveille, et qui découvre le fil tendu sous ses pas. Rien d’étonnant à ce qu’il admire Phil Ochs, loser-né du folk qui le suivra d’ailleurs dans sa chute, chronologiquement parlant, et Tim Buckley qui ne s’en sortira guère mieux : des perdants magnifiques, comme eût dit Leonard Cohen, autre figure contemporaine. Qu’il lise en fumant Blake et Rimbaud, revisite les symbolistes à la veillée, s’habille de noir et apprenne la guitare autour de sa chambre avec Dylan le nasillard, ou l’inverse. Qu’il reprenne avec lui que « Demain est une longue histoire », if today was not an endless highway, if tonight was not a crooked trail. Nick est comme ces créatures de l’ombre, un de ces oiseaux nocturnes qu’on exposerait brutalement aux spots, et qui battrait de l’aile, appellerait à l’aide. Un albatros à sa manière, qui chercherait son océan sur les quais de Notting Hill Gate. Il papillonne, scintille, se faufile et se fêle dans les vitrines du show-business, avec un sourire entendu, la tête ailleurs et le regard aux nues. Il plane. Pour lui, tout va aller si vite, dans un sens comme dans l’autre, lui glisser des mains tel un vase de Sèvres. Trois disques en seulement quatre ans. Une carrière entre parenthèses : rien qu’une silhouette, un écho, une ombre. Un courant d’air sur la scène pop. Deux colonnes dans l’histoire de la génération fleurie, de la musique en herbe.
Au commencement, il y a un jeune homme modèle : fin lettré, musicien émérite (il joue en famille du piano, de la clarinette, du saxophone, de la guitare), athlète accompli (un record de cent mètres junior à son actif), bon fils et bon frère, qui fait ses études à Cambridge et même à Aix-en-Provence, ses petits tours d’Europe et ses universités d’été, apprend les meilleures manières dans les meilleures écoles. Ne lui manque que la particule pour atteindre la perfection locale, être admis à la cour des grands, qui sont pour lui des rois du Marquee et du Palace, de l’Ad Lib et du Saddle Room. Un Anglais romantique qui, au temps de Donovan et de Cat Stevens, raffole du folk et regarde tourner avec envie sur sa platine Dylan, Randy Newman, Van Morrison, le cercle étroit des songwriters. Comme il ne sait pas encore combien les rêves sont durs à exaucer, et par définition inaccessibles, il réalisera aussitôt le sien, quasiment d’un claquement de doigts sur son clavier : un contrat pour trois albums chez Island, signé à 20 ans pile, soutenu par la fine fleur des british folksingers, de John Martyn à Fairport Convention. Mieux encore : il ne fait rien comme personne, s’adjoint un quatuor à cordes et un arrangeur classique, dans la lignée de George Martin, et produit une musique atypique, mélancolique et quasiment expérimentale pour l’époque. Il a un univers, si intime et sombre qu’il peine à le partager au grand jour, ne traverse pas le miroir de la scène qui le révèle trop, le change littéralement en fantôme, lui faisant perdre tous ses moyens : il y meurt de trac, presque de honte, s’y transforme en géant de plomb. Donc il n’en fera plus, à l’instar de sa future amie Françoise Hardy ou d’un autre Français contemporain, Gérard Manset. Plus tard, Alan Parsons, Gerry Rafferty ou Christopher Cross dépasseront ce genre de problème en ne se montrant quasiment jamais en public. Mais pour un auteur de l’époque en quête de reconnaissance, c’est embarrassant. En studio, il creuse son sillon comme on se terre, n’a que faire des normes et formats, parsème ses enregistrements suivants de cuivres, clavecin, orgue, célesta, en collaboration avec le seul artiste qui puisse le comprendre : le subtil John Cale, du Velvet Underground, que cette expérience inspirera à son tour (Paris 1919).
Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes s’il avait seulement un titre, une chanson à la clef, un petit Your Song, Lady D’Arbanville, ou Catch The Wind, mais ce n’est pas le genre de la maison. Celui-là œuvre pour les happy few, le rayon rarities et les bacs imports, il est du genre fragile, à produire avec précaution. Et Chris Blackwell, patron d’Island, a beau lui prêter sa maison – quasiment son île – de Gibraltar pour changer d’horizon, écrire en bleu et or, faire entrer les mots plage ou azur dans son dictionnaire de rimes, rien à faire : son inspiration s’assombrit, se confirme et se marginalise donc de disque en disque. Certes, les critiques apprécient, encensent Five Leaves Left (1969), et Bryter Layter (1970), plus rythmé et coloré, mais on ne vit pas de lauriers, et l’absence de prestation scénique l’isole un peu plus dans ses tours d’ivoire londoniennes, ses idées noires et ses thèmes obsessionnels. A la différence de Tim Buckley, il chante en circuit fermé, en solitaire, et surtout, se décourage vite.
Le vrai danger, ce sont ces nerfs, fiévreux, noueux, pas solides ni maîtres d’eux, qu’il sent brûler dans ses avant-bras, et qu’il voudrait dompter, calmer, endormir pour un soir. De vrais serpents de Méduse, grouillant et fuyant au moindre coup dur, qu’il assomme de somnifères et d’antidépresseurs, assouplit au hash et étire au bout de ses nuits blanches. Des ennemis intérieurs, qui ne le quittent pas d’un pouce, ne le lâchent pas d’une seconde. Qu’on appelle ça dépression, neurasthénie ou névrose n’y change rien : il ne peut pas compter sur eux, n’est jamais sûr de son lendemain, de sa plume, de ces musiques qu’il promet par contrat et qui jouent ensuite à lui échapper, de ces fantômes qui dansent au crépuscule dans son miroir. Ses visiteurs de cinq heures, quand la lumière décroît en hiver et que l’on sent grandir sa part d’ombre, s’estomper son rêve du jour. Fragile : Nick est du genre vulnérable, sur la corde, et c’est même ce qui le rend si attachant. Il donne envie d’être consolé, materné, aimé, et il en redemande.
Son troisième et dernier disque, le fameux Pink Moon, enregistré en seulement deux séances de deux heures, quasiment tout seul, comporte onze chansons à la guitare, presque des maquettes, et sort sans arrangement supplémentaire : à nu. Tout juste si un piano furtif traverse un titre et ajoute à la mélancolie ambiante! Il en dépose un soir la bande chez Island, son île déserte à lui, quasi anonymement à la réception, qui mettra huit jours à comprendre qu’il est un artiste maison et vient de livrer son nouvel album : le système lui pèse, et il serait plutôt du genre à s’excuser de l’évolution du monde, même s’il sait exactement ce qu’il veut, et encore plus ce qu’il ne veut pas. Ainsi réduit à son essentiel, le disque – 28 minutes seulement – est un suicide, en ces années Led Zep, Who, Floyd, Bowie, Reed and co, où le producer est roi, le marketing déjà florissant et le son omniprésent. Se souvient-on encore à ce moment-là qu’il a fait la première partie de Genesis, trois ans plus tôt? En privé, il consulte un psychiatre, se fait interner cinq semaines en avril 72, dit à sa mère avoir « échoué dans tout ce qu’il a tenté », à son ami Paul Wheeler « être contrôlé par des pouvoirs hors de sa portée, la maison de disques, les hommes d’affaires, tout le système ». A bout de forces et d’arguments, il tente même de... s’engager dans l’armée, puis devient brièvement informaticien, grâce à l’intervention paternelle. Son passé l’a rattrapé, et il voudrait s’oublier un peu, revenir à la vie.
Les journées sont longues, les semaines interminables lorsqu’on n’a plus la force de ses convictions, le courage de ses ambitions, qu’on se nourrit de sa vie et qu’on travaille à domicile, en équilibre et en roue libre. N’est pas artiste professionnel qui veut : il y faut une santé d’acier, surtout morale, pouvoir rentrer en soi et en ressortir, en remonter entier, cent fois par jour. Résolu à ne plus chanter, il oscille entre quitter le métier et écrire pour d’autres, et échoue après quelques séances sur une péniche à Paris. Il ne connaît ici qu’une artiste, sa camarade Françoise Hardy avec laquelle il a failli travailler naguère, et qui aborde elle-même un virage de carrière. Il débarque chez elle un soir où elle part voir Véronique Sanson en concert, l’accompagne, flotte entre deux étages de la tour Eiffel, joue les Lézards en bord de Seine, les dollars en moins. N’a-t-il pas quelque chose de Jim, en plus frêle, introverti, d’un Morrison clean and cool avec ses yeux mi-clos et regards à la dérobée, lui qui vient d’enregistrer quelques mois auparavant un certain Rider On The Wheel ? Sur sa péniche arrimée, il dérive doucement, s’enfonce peu à peu dans un spleen qui au début ne lui déplaît pas, couleur locale oblige, puis qui l’enlise, l’ankylose, l’absorbe. Nervous breakdown, comme chantait feu Cochran. Quand tu craques pour de bon, personne n’est jamais là pour le savoir, même pas toi parfois, et ton téléphone ne te parle plus. Toutes les lettres te demandent des comptes et tes voisins changent de palier : tu es seul, dans la pire compagnie qui soit : avec le type du miroir. Désormais notre petit corsaire prend l’eau, coule à pic et il n’est pas du genre à demander qu’on sauve son âme : chanteur à la mer.
En désespoir de cause, il rentre à Londres, dans le havre familial, se néglige, s’allonge de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps, ne se lève plus guère et confond les jours, puis le jour et la nuit, devant des pages désespérément blanches, exsangues et vierges, presque aveuglantes. On n’écrit pas le néant, ce signe particulier pour douanes et papiers d’identité, qui vient vous rappeler qu’il faudra vous faire un nom. Il n’y peut projeter que le sentiment du vide, du vertige, tout ce qui se passe de mots. A peine a-t-il la force de mettre en boîte quelques titres, en ce début d’année 74, dont l’un résume tout : Hanging On A Star : presque du Tim Hardin. A la radio familiale, l’époque le provoque : 10cc en boucle, Clapton en orbite, Santana dans les starting-blocks, et des Flamants encore plus roses que sa lune : rien de nouveau sous le soleil. Sur son Île aux trésors, aux disques d’or, dont les rives s’éloignent, un nouveau venu prend le relais de Cat Stevens : Murray Head, qui réconforte un certain Joe, cependant que Supertramp astique son clavier, Queen peaufine son maquillage, et que les Aigles s’envolent de la côte Ouest. C'est la vie qui tourne, comme un single de Wurlitzer, la Rolls des juke-box, et le dernier des Drake se demande en fermant les yeux à quoi il ressemblera dans une éternité, à 30 ans, qui le jaugera dans son miroir. Il ne sait plus ce qu’il veut, ce qu’il doit faire, perd espoir le soir et le retrouve au matin. Son ami et producteur, Joe Boyd, s’est exilé à Los Angeles, l’isolant un peu plus, et chez Island, il est déjà un souvenir, pire, un espoir déçu. Le genre de chose qu’on lit dans les yeux de la standardiste et qui vous fait froid dans le dos à minuit, parce qu’on en revient plus seul que jamais et que ça ne se raconte pas.
Entouré de « ses » femmes, il réapprend à jouer, taquine sa guitare dans le salon, écoute du Bach ce soir-là, en famille : le concerto brandebourgeois vous réconcilierait avec l’humanité. On est le 24 novembre 1974, à Far Leys, la maison mère, le début et la fin de tout, et c’est son dernier soir sur terre, à 26 ans. Son dernier regard à la ville et son dernier verbe au futur. Son dernier soupir lorsqu’il entrevoit un confrère, un concurrent à la télé dominicale. Et une fois de plus, l’éternelle question va se poser : exprès ou pas? Accident ou suicide? Coup de tête ou de pompe? Lassitude en tout cas, et insomnie chronique, qui l’amène à augmenter cette nuit-là sa dose de Tryptizol, un somnifère à nom de monstre capable de vous endormir à vie, si vous insistez. Il insistera : il ne trouve plus la paix que dans le sommeil, et ne trouve justement plus le sommeil, puisque la réalité l’attend au réveil, de l’autre côté, à chaque fois pareille. Il suffit d’une dose en plus pour que vous passiez la porte, et cela fait des années qu’il fait antichambre, depuis qu’il chante sans retour, qu’il a touché au ciel et en est retombé net. La pire solitude, c’est là qu’il l’a rencontrée, en scène, flanqué de sa guitare et remisé entre deux groupes comme un quelconque guest, avec ses ballades évanescentes, tristes comme un jour de pluie : Way To Blue, Things Behind The Sun, Saturday Sun, Northern Sky, Sunday, Day Is Done, tu parles de sujets ! De quoi flanquer le blues à un stade entier ! Seuls, les « pros » avaient compris le message : il aurait préféré le contraire.
Cette nuit-là, comme toutes les nuits, il descendit à la cuisine se faire des corn flakes, tourna en rond comme un chat cherche sa place, remonta se coucher, ronger son frein ou son joint. D’où venait ce sentiment affreux de se sentir soudain vieux, lourd, las et loin sur la route?
Le lendemain matin, inquiète de ne pas le voir quitter sa chambre au premier étage, sa mère monta et le trouva mort sur son lit, un peu avant midi. Parti sans un mot un lundi de novembre, un mois fait pour lui, qui avait le goût de sa musique et le climat de son âme. Dans cette profession et à cette époque, c’était chose courante, quasiment la routine, mais en avait-il jamais vraiment fait partie? Rarement artiste avait analysé son mal d’être, donc de créer, avec une telle lucidité, digne d’un Pavese au dernier jour : « Je ne peux plus penser aux mots, je ne ressens plus la moindre émotion. Je ne veux plus rire ou pleurer. Je suis paralysé. A l’intérieur, je suis mort... J’aimerais rencontrer quelqu’un qui a traversé ce que je traverse actuellement ». Un cri resté sans réponse, puisqu’il ne s’adressait au fond qu’à lui-même et qu’on est toujours son plus mauvais spectateur. A son père qui lui reprochait d’abandonner ses études à neuf mois de l’examen final, et donc du diplôme, sans avoir au moins un « filet de sécurité », il avait répondu six ans plus tôt : « Avoir un filet de sécurité est justement ce que je ne veux pas. » On pouvait tomber d’un rêve comme d’un trapèze volant, lâcher la barre et plonger d’une six cordes muette, et y succomber. Il avait vu Lancaster exécuter ça dans un film et s’était toujours demandé quel effet cela faisait d’être un oiseau, un astre pâle dans le ciel de Birmingham, juste au-dessus de la chère demeure. Rimbaud 75.Il disparut un an avant Tim Buckley, quasiment au même âge, et deux avant Phil Ochs, deux de ses idoles prématurément fauchées par le même spectre de l’anonymat, après une kyrielle d’albums méconnus. Ceux-là étaient des fragiles, des voltigeurs, jouant sur leur corde sensible tels des funambules, et le moindre souffle pouvait les emporter, les éteindre comme des bougies. Des types pas de ce monde, de ce milieu, qui semblaient presque s’excuser d’être là, se retiraient sur la pointe des pieds en chantant, avec leurs vertiges et leurs faux pas, leurs errances et leurs fulgurances. Des rebelles backstage qui n’auraient pas aimé le ring ni les flashes. Qui ne voulaient pas faire d’histoires et finirent par en devenir une. Se donnèrent la mort en la laissant les prendre, finir le travail telle une vieille maîtresse.
Elliott et la baleine blanche
Si quelqu’un s’est autant enfermé, immergé en studio que Nick Drake, a pris le relais jusqu’à y tomber comme dans un puits, c’est bien Elliott Smith, quasiment né l’année où l’autre prenait la parole. Et il ne manqua pas de l’imiter jusqu’au bout en disparaissant tragiquement à 34 ans, « suicidé » de deux coups de couteau à la poitrine selon la thèse officielle, à l’issue d’une altercation avec sa compagne.
En fait, sa mort resterait aussi étrange, et donc fascinante, que pouvait l’être son personnage, à la fois marginal et envié, l’un des rares artistes de la scène pop-rock à être passé d’un diplôme de philosophie et de Sciences Politiques au punk, au grunge, à la bande originale de film, aux Oscars et à une major company discographique tout en demeurant un des papes de ces circuits indépendants qu’on eût appelés autrefois underground. Insaisissable et surtout impossible à cataloguer, en un monde et un milieu où tout est par définition calibré, formaté, ciblé. Définitivement à part, ad lib, 1969-2003 : le 21 octobre à 1 h 36 du matin, très précisément, au County University of Southern California medical center, section 11. Soit 34 ans pour passer de l’hôpital Clarkson d’Omaha, où il était né l’année de l’alunissage, à cette chambre froide de LA, qui avait vu défiler plus d’un corps célèbre et ne faisait pas le détail, et encore moins de littérature. Un chanteur y était un homme comme les autres, surtout dans cette situation, cette position. Un individu sans âge ni profession identifiables, aux épaules légèrement voûtées par le poids de son instrument de travail, aux ongles rongés et jaunis par la nuit, toutes les dents du doute et de la solitude : signes extérieurs de détresse.
Il avait été transporté à l’hôpital ce mardi-là à minuit dix-huit, comme disent les procès-verbaux, ces entomologistes de nos vies, après avoir été découvert en sang dans son appartement de Silverlake par sa petite amie du moment, une certaine Jennifer Sheba, avec son T-shirt lacéré de deux coups de couteau qui semblaient viser le cœur, et en toute logique les fans jaloux soupçonnèrent la belle. Comment pouvait-on se tuer de deux coups de couteau, qui plus est habillé? Côté métier, la nouvelle n’avait surpris personne : pour ne s’en être lui-même jamais caché, y compris en public, il était connu pour ses dépressions et relations tumultueuses avec la drogue, héroïne et crack en tête, et cela faisait quelques années qu’il jouait à cache-cache avec ses démons, s’enferrait dans son trip, perdait sa forme, sa mémoire, sa santé, allait d’intox en désintox et annonçait sa rémission, sa guérison avec plus ou moins de conviction. Les vérités de midi ne sont pas toujours celles de minuit, et à défaut d’avoir des excuses, l’homme allongé ce soir-là sur la table d’opération avait des antécédents, des raisons de craquer : une enfance partagée entre deux pères, dont le vrai, psychiatre, avait fui tout de suite ses responsabilités et le second, qui ne méritait vraiment pas son nom de beau-père, lui faisait payer à coups de ceinture son existence même. Le refrain habituel, qui donne parfois des chansons, des artistes, et fait aussi à l’occasion de jeunes cadavres.
Le garçon était brillant, lucide, résolu, et savait ce qu’il avait dans le ventre, même s’il ignorait encore comment l’en faire sortir. Il portait un cri, venu de là-bas, de ces premières années déchirées entre géniteur lâche et tuteur obscène, Nebraska et Texas, banlieue d’Omaha et coulisses de Dallas. Il savait ce que c’était que d’avoir peur de rentrer chez soi, le soir après les cours, peur de déranger, d’être de trop, de payer pour d’autres. Peur des ombres derrière la porte et des silences qui précèdent la crise, de la menace des corridors. Il connaissait, et avait fini par rejoindre à l’adolescence le bon père, à Portland dans l’Oregon : il y avait fait l’apprentissage de l’alcool et de la drogue, peut-être pour oublier ce qu’il découvrait, avait sous les yeux : les raisons de son échec. Restait la musique, qu’il tenait de sa mère, en amateur. Tout avait été amateur dans cette histoire. Et il s’était enfermé à l’âge où d’autres s’éclatent, avec les Beatles, Beach Boys, Dylan, Stevie Wonder et même Kiss : il aimait les mélodies qui racontent quelque chose, se noyait des nuits entières dans ce « double album blanc » qui l’avait précédé d’un an sur terre, explorait le patrimoine musical comme on se cherche des racines. Il avait fait ses classes avec les Clash, s’était trouvé un Elvis qui était né de la mort de l’autre : Costello. Il était enfin entré dans un groupe à nom de film, de livre : « Stranger than fiction », et s’était rebaptisé Elliott, qui sonnait mieux que Steven. Quand on s’appelle Smith, autant se faire un prénom, comme Robert, le chanteur des Cure, mais il n’avait pas pu tuer, supprimer le nom du père, presque tout ce qui lui était resté du début. Et il avait commencé à graver tout ça sur un quatre-pistes, mais il en aurait fallu vingt, cinquante, cent pour tout dire, raconter les peurs et les colères, les visions et les pulsions, tout ce qu’on a sur l’estomac quand les choses ne sortent pas, à table ou ailleurs, et qu’on vous apprend le reste du temps à admirer Keynes et Kirkegaard. Plus tard, ce dernier lui inspirerait un album, Either/Or. Son troisième opus et l’un des plus forts, d’autant plus qu’il y jouait seul et de tout.
Mais c’est par le grand écran qu’il atteindrait paradoxalement le public du disque : en composant pour le film Will Hunting, de Gus Van Sant, l’un de ses plus beaux titres, Miss Misery, et en reprenant l’année suivante pour American Beauty un succès des Beatles, Because. Le premier lui valut une nomination aux Oscars, face à la chanson de Titanic, et le vit débarquer sur scène en guitare et costume blanc, pour interpréter seul devant le tout Hollywood son œuvre avec le grand orchestre de la cérémonie. Un vrai rôle de composition, à tous les sens du mot, qui emporta le morceau : Spielberg était dans la salle, et l’année suivante, il signait chez Dreamworks, au grand dam des puristes. Son premier label ne s’appelait-il pas Kill Rock Stars ! Le talent n’échappait pas au talent. Et c’est quand les portes de la gloire s’ouvrirent qu’il commença à tenter de se détruire vraiment : il n’était pas fait pour les paillettes. Il tomba, déprima, et se jeta même d’une falaise. C'était la drogue qui l’avait poussé, le transformait en plume folle ou fétu de paille, l’appelait en fin de nuit pour lui souffler des idées noires, qu’il habillait parfois de quelques notes, pour finir la traversée ; qu’il transformait en une longue mélopée ininterrompue : la ballade d’Elliott Smith. On n’écrit jamais qu’une chanson, comme disait Chuck Berry : après on la peaufine sous d’autres titres, on la met à jour. Tous les chanteurs connaissent ces heures, ces points de non-retour où mènent toutes les lignes. A ce moment-là, il n’y avait plus personne, pas un seul téléphone ou producteur pour vous aider : que vous dans le miroir, jamais la place pour deux, et plus de retour ni de reverb, qu’un grand silence blanc et glacé. Les nuits sont pleines de trous noirs quand on les traverse sur un fil, six cordes ou quelques touches. Elles vous aspirent dans des bouges, des studios ou des morgues, vous invitent à descendre du train du côté de nulle part. Sa seule arme, c’était le piano, ce clavier qu’il caressait depuis l’âge de 9 ans, presque de mère en fils, auquel il avait tout dit, et qui le lui rendait bien. Quand les mots lui pesaient trop, il les y jetait, les semait sur les notes pour voir, plongeait dans son Steinway à la recherche de cette goutte d’espoir qu’on appelait mélodie, et tournait ensuite cent fois autour de la chanson. Mais la seule vérité était toujours le premier jet, le cri du cœur ou le flash : l’instant.
A Dreamworks, dont le nom le fascinait autant qu’il l’agaçait – comment pouvait-on fabriquer du rêve, sinon à la Disney, au kilomètre comme ces musiques d’ascenseurs et d’aérogare qui vous lavent le cerveau entre deux étages? –, il avait offert tout de suite le meilleur de lui-même : un quatrième album intitulé XO, et qui le contenait tout entier, parlait de lui mille fois mieux que lui-même, racontait tout ce qu’il ne pouvait pas dire. Sa vie sur une bande, comme si elle devait cesser immédiatement après, avec ce sentiment égoïste que « tout pouvait s’arrêter là » lorsqu’on refermait enfin le piano sur sa collection de nuits blanches, que les poubelles étaient pleines de mauvaises prises et qu’on avait regagné la case départ avec les clefs du royaume. XO. Les autres pouvaient bien s’aligner, personne n’en ferait autant, et le public ne s’y trompa pas, qui en acheta 200 000. Pour lui, cela équivalait à 2 millions d’exemplaires chez un autre, un record absolu, qui lui montrait en plus le chemin.
Désormais, il n’aurait plus d’excuse : il savait comment on faisait, et savait surtout qu’il savait le faire. Il comprenait aussi comment « ils » fonctionnaient, vendaient, « promotionnaient », pourquoi on n’arrivait à rien sans eux, tout ça. Et il transforma l’essai en 2000 avec l’opus suivant, Figure 8, qu’il enregistra à Abbey Road, à la source de tout. C'est quand il pénétra dans le studio, somme toute modeste, de Camden qu’il repensa à sa chambre d’Omaha, à tous les albums à la pomme – Apple – étalés sur son lit et à ce « double blanc » qu’il reprenait au fil de ses concerts. Pour l’amateur, les Shadows, les Pink Floyd, les Beatles avaient laissé là quelque chose d’eux plus sûrement qu’une trace de main dans le ciment, et c’était lui qui traversait maintenant la rue en solo, marchait sur les plates-bandes jaunes des quatre fantômes. Il ne pouvait donc qu’être bon, et y fut excellent, ayant même renoncé provisoirement à ses paradis artificiels puisqu’il en avait un à portée de main et qu’il n’existait pas de meilleure dope au monde : la manne des Fab Four. C'était reculer pour mieux sauter, et il replongea bientôt la tête la première dans son héroïne favorite, la seule qui tint ses promesses et ne le lâchât jamais, à en faire pâlir l’autre Smith et ses Cure avec leurs champignons du désespoir.
Il faisait partie de ces artistes qui redoutent le face-à-face de la création, ont peur de leur peur, besoin de s’oublier pour se retrouver, et son « médicament » le libérait soudain de tous ces faux-semblants, comme par enchantement. Dans ces moments-là, tanguant entre dépendance et délivrance, ses chansons jaillissaient par dizaines, et il eût presque pu fournir un album par semaine, s’il en avait eu les moyens et le temps. Mais déjà, ses vieux démons reprenaient le dessus, et il coupait les ponts, les faisait sauter, se séparait à la fois de sa manager de toujours, de son fidèle réalisateur/arrangeur Jon Brion et de sa puissante maison de disques : il ne supportait pas les liens, fussent-ils contractuels, et menaçait même de se suicider pour les rompre. On l’en savait capable pour moins que ça, et on lui céda, vu son modeste poids économique et son aura grandissante. Il devenait incontrôlable, plus cerné qu’enfermé dans son studio, sa tour d’ivoire sonore, et si noyé dans son dernier album qu’un producteur n’y aurait pas retrouvé ses chansons.
A force de défaire et refaire le précédent disque, resté inachevé faute de combattants, et de tourner autour du suivant, de se débarrasser de ses collaborateurs pour aller au bout de lui-même, il avait fini par perdre les pédales, et ne plus sortir du studio que pour y retourner, confondant jour et nuit et différentes versions d’une chanson. Certaines œuvres deviennent des prisons, des sacerdoces ou des monstres – on les surnomme d’ailleurs ainsi – qui anéantissent leurs créateurs plus sûrement que la chose de Frankenstein. Elles vous échappent, vous rattrapent, vous broient comme pour se venger. L'album, annoncé de longue date et prévu même pour être « son double blanc » à lui, comme d’autres chassent leur baleine de la même eau, s’intitulerait From A Basement On The Hill, ce qui revenait à dire depuis la mine, et il avait fini par s’en faire justement une montagne, qui l’écrasait peu à peu, inexorablement. Plus moyen d’en sortir entre mixes et remixes, premières et vingtièmes prises, versions acoustiques ou arrangées, cependant qu’à l’extérieur, toute une génération de copains ou de concurrents prenait sa place, de Beck, Ron Sexmith et Ryan Adams à Ed Harcourt ou Josh Rouse, le poussait lentement vers la sortie. C'était la loi du milieu, du marché, et il n’avait même plus de distributeur, parce que jugé instable, trop peu fiable. Ses démêlés avec l’alcool étaient désormais de notoriété publique, tout comme ses sautes d’humeur qui achevaient de détourner de lui les plus fidèles.
Il s’emportait, s’énervait contre lui-même, pouvait se montrer d’une mauvaise foi à toute épreuve et tout sacrifier à un son, une note qu’il avait en tête et ne retrouvait pas au clavier ou à la console. Dans son obsession de tout maîtriser – voix, instruments, composition, arrangement, enregistrement, mixage – il s’était coupé de tous. Et de s’enliser dans ses 40 titres retenus, pas un de moins, tout en cultivant un étrange dialogue avec ses fans sur le net, où il se livrait autant qu’il affabulait sur son état de santé, ses addictions à la drogue, ses projets professionnels et même sa vie privée. On n’aurait pu mieux leur révéler qu’il coulait à pic, écrasé par cette carrière qui se détruisait autant qu’elle se développait, sortait de sa marge pour mieux y revenir à chaque fois, se nourrissait de contradictions et l’entraînait désormais vers des territoires bien connus, c’est-à-dire inconnus, où il ne maîtriserait plus rien. Même un artiste doit garder ses zones d’ombre pour ne pas y sombrer, et lui mélangeait tout, oubliait de manger pour parachever une séquence ou de dormir pour aller jusqu’au bout d’un refrain. Il cherchait l’absolu et n’arrêtait pas de découvrir ses limites, perdait pied à chaque fois qu’il croyait trouver, avec cette fausse lucidité des excès qui donne l’impression de tout dominer quand vous êtes en fait dominé par tout, d’avoir le monde au creux des mains quand il est sur le point de se refermer sur vous.
Ses concerts, de plus en plus rares, devenaient aussi bizarres, tant il s’y produisait parfois en état second, raide défoncé à l’héro, hirsute et barbu avec son bracelet de cuir, et y mêlait trous de mémoires et confidences incohérentes, soliloques flous sur ses traversées du désert; et il donnait plus l’impression de sortir de son antre, de s’accrocher à sa guitare que de porter la bonne parole, ce que ne rataient pas les journalistes. Enfin, il s’était mis en tête qu’on lui en voulait, qu’un « Van blanc » le poursuivait – sa baleine à lui, en un temps où triomphait un certain Moby – et bien entendu que tout le staff de Dreamworks, lancé à ses trousses, se trouvait dedans. Ses séances tenaient maintenant de l’insomnie chronique, du record de veille ou de défonce, et il arrivait qu’il ne se reconnût plus en sortant, vidé de sa vie comme de sa musique, avec une seule idée en tête : en finir, s’échapper de ce cycle, ce disque et ce délire qui lui suçait la moelle depuis trois ans. Sa compagne, Jennifer, qui le soutenait parfois à bout de bras, fût-ce pour le transporter du studio au lit, du rêve à la réalité, d’un trip à l’autre, avait jeté l’éponge depuis longtemps, et le voyait s’abîmer, se transformer à vue d’œil, se barricader en lui-même comme dans une forteresse, se barder de silences, de ces tics et tocs qui rythment certaines vies d’artistes. Bien d’autres qu’elle avaient affronté cette situation, de Pam Courson avec Morrison à Monika Dannemann avec Hendrix, et aucune n’en était revenue : il n’y avait rien à faire, tant ce n’était désormais plus le même homme, et on ne descend pas si bas impunément.
Or c’était devenu ici son enfer, un gigantesque capharnaüm de bandes, de partitions, de seringues, de bouteilles et de chansons inachevées, une sorte de paysage en bataille où il s’agitait tout seul avec sa guitare comme une lance et son casque sur les oreilles, face à ses géants de paille : la seule vue du décor disait où il en était, combien il devait ramer pour survivre, rester en surface. Et plus il s’enfonçait dans ses méandres, ses collines de bandes, moins il communiquait avec son entourage, plus il s’assombrissait. Le temps de l’Oscar en costume immaculé était loin, et l’Usine à Rêves ne tournait plus, un peu comme un Tim Burton qui serait tombé en lui-même et n’arriverait plus à remonter tout seul, glisserait insensiblement, dedans, toujours en dedans, jusqu’en enfance... Qu’importait dorénavant qu’il fût parano ou mytho, alcoolo ou accro, nageur ou déjà noyé, il voulait juste terminer sa chanson, aller au bout du voyage, trouver la dernière porte de son album blanc, comme on arrive au seuil du paradis. Et lorsque la seule personne qui pouvait encore le raisonner tentait de le faire, il s’en prenait à elle et l’invectivait, comme ce lundi 20 octobre 2003, où il avait peut-être plu, venté, neigé dehors, il n’en savait rien et n’en avait plus rien à faire. Seul comptait sa guerre quotidienne, sa joute avec les mots, sa quête de la chanson parfaite, si blanche à l’aube du studio, devenu son unique horizon.
Alors, à bout de forces et d’arguments, Jennifer était partie, s’était enfermée dans la salle de bains, pour en ressortir un peu plus tard, inquiète à juste titre. Et elle l’avait retrouvé là, allongé, recroquevillé sur le sol du studio, avec une énorme tache rouge sur le T-shirt, dans la région du cœur. Une sorte d’île écarlate, éclatée en pleine poitrine comme un pays inconnu, son dernier rivage. Il avait enfin accosté, touché terre ou gagné son ciel, était presque plus soulagé, épuisé que blessé. Il soufflait, comme après une longue route. Expirait. Elle n’avait pas compris tout de suite, avait cru à une agression, et au fond n’en était-ce pas une? On parlait parfois d’automutilation à son propos... A peine s’il gémissait, remuait encore, invoquait sûrement depuis là-bas ses chimères musicales, son mirage d’album, qu’il avait poursuivi jusqu’au fin fond du désert, comme d’autres traversent les océans : à chacun son Graal. Il était dans un triste état, entre la vie et la mort, son monde et un au-delà qui ne valait pas forcément mieux, et elle osait à peine le toucher, de peur de le casser, l’achever, le réveiller. Elle ne savait plus : il avait toujours souffert de toutes parts, sans rien en laisser paraître. Alors, dans un ultime sursaut, après avoir hésité entre ambulance et police, elle appela cette dernière, qui saurait quoi faire, puis retira lentement le couteau de son corps, quasi religieusement. Comme elle aurait éteint les boutons de la console : le calvaire était terminé.
Il était minuit, la température extérieure était douce, la cité bruissait de mille frissons familiers, la vie continuait. Tout un monde qui battait, se battait, et cette image glacée, figée à ses pieds, comme dans une mauvaise série. Toute une ville en émoi, renaissant pour la millième fois de ses cendres, et au premier plan, sur le tapis du studio, l’un des artistes les plus prometteurs, inspirés de sa génération. Agonisant en silence, en secret, avec sur le corps tous les stigmates d’un crime, cette agression au couteau qu’il venait de commettre contre lui-même, après avoir écrit son ultime texte, pas le meilleur de sa carrière, d’un vrai sang d’encre : « I’m so sorry – love, Elliott. God forgive me » – et sûrement ingurgité des substances toxiques pour se donner le courage du désespoir. Il s’était plus assassiné que suicidé, car il n’avait aucune vraie raison de vouloir mourir, sinon sa soif de vivre, attendait son album blanc comme un enfant, avait déjà en tête les suivants et les suivants des suivants, avec tout plein de chansons accrochées aux plages et de bonus tracks cachées. Une œuvre intense, insensée qu’il ne pouvait désormais plus porter, supporter seul tant elle était riche, sombre et personnelle, et qu’il partait poursuivre ailleurs.
Un an après jour pour jour, sa famille fit publier en hommage à sa mémoire cet album maudit, interminable et d’ailleurs inachevé qui avait pris quatre ans de sa vie et finalement sa vie tout court, supervisé par son ancien réalisateur et son ex-petite amie, celle d’avant la scène du suicide. Jamais il n’aurait accepté que le disque sortît ainsi, d’ailleurs réduit et amputé de ses titres les plus sombres (Suicide Machine), mais l’entreprise avait eu raison de lui, et témoignait assez bien, à défaut d’être exhaustive, combien l’aventure avait été périlleuse, comment le projet d’une vie était devenu celui d’une mort, son « album noir » en quelque sorte. Et il n’était justement plus là pour arrêter tout, remettre les compteurs à zéro et rentrer dans son antre, redescendre dans sa mine pour une dizaine d’années de plus. Il avait fini sa route à l’âge où d’autres entamaient la leur, laissé derrière lui tant d’inédits à l’entrée du paradis qu’il pouvait bien reposer en paix. On ne reverrait pas de sitôt un homme à la guitare aussi bien pendue, un artiste au regard résolu qui savait depuis toujours, c’est-à-dire Omaha 69, où il allait, où tout cela finirait, et n’avait jamais failli en chemin.
Alain..

Site sur le son et l' enregistrement de Claude Gendre http://claude.gendre.free.fr/
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