28-FIN-Les disparus "Bobby FULLER ET Ritchie VALENS "

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hencot
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28-FIN-Les disparus "Bobby FULLER ET Ritchie VALENS "

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BOBBY FULLER ET RITCHIE VALENS
Le temps des comètes ou Deux étoiles en feu

Si l’on tapait à la fois les mots « comète » et « rock’n’roll » sur un moteur de recherche d’ordinateur, on aurait plus de chances de tomber sur Ritchie Valens ou Bobby Fuller que sur Bill Haley, dont c’était pourtant le nom du groupe, tant le destin de ces deux-là fut, à sept ans de distance et de différence d’âge, éphémère et voisin, avec une dimension romanesque, tragique, qui n’en finit pas de sentir le soufre et de distiller la nostalgie. L'un mourut en effet à 17 ans dans un légendaire accident d’avion et l’autre à 24, dans des circonstances encore plus atroces : brûlé vif après avoir dû ingérer de l’essence, sur un parking à minuit! Leurs points communs s’arrêtaient là, sinon qu’ils avaient la même maison de disques, et que le premier avait péri dans l’appareil de Buddy Holly qui était l’idole absolue du second, dont le seul succès, I Fought The Law, était une reprise de ses fameux Crickets : dans le rock’n’roll aussi, le monde était petit, tournait en rond autour des platines.
C'était d’ailleurs dans les studios Norvajak, à Clovis, au Nouveau-Mexique, où Buddy avait gravé naguère ses mythiques Peggy Sue et That’ll Be The Day, que Bobby mit en boîte ce fameux I Fought The Law (littéralement : J’ai transgressé la loi), devenu l’année suivante le titre de son premier album et un hit à toute épreuve, et dont la version française, interprétée par Claude François, s’intitulait Moi j’ai joué et j’ai perdu, et correspondait encore plus au destin de son malheureux interprète, l’homme à la Stratocaster. Le morceau avait ceci d’original qu’il apportait un son « merseybeat », c’est-à-dire anglais, à un thème à la Bo Diddley, et avait été réalisé dans les mêmes conditions que tous ces tubes qui envahissaient alors la BBC : Hollies, Manfred Mann, Tremoloes, Kinks, etc. Le grand atout de l’artiste était de marier en quelque sorte l’image et le son, de donner un visage très avenant, et pour tout dire mignon à la Ricky Nelson, une vraie gueule d’acteur, à un riff de guitare soutenu et flamboyant. Après des débuts dans son propre studio, construit dans l’appartement de ses parents à El Paso, avec micros et chambre d’écho novateurs, et des petites tournées au Texas avec son frère Randy, il s’était fait remarquer par le propre producteur de Buddy, le redoutable Norman Petty, et avait enregistré de-ci de-là quelques maquettes, comme font tous les chanteurs en herbe.
C'était le temps où les rockers mouraient en route, ou se rangeaient des voitures, où l’on passait du rock à la pop et du rhythm’n’blues à la soul, du deux-pistes au quatre-pistes et de la deux voies à l’autostrade, où, comme disait Dylan, les temps et les tempos changeaient. Et contre vents et marées, il avait décidé de revendiquer ses racines rock, ou plus exactement rockabilly, de marcher sur les traces des Cochran, Presley, Little Richard et autres Everly Brothers dont il reprenait des titres en y ajoutant sa fameuse « reverb », comme disaient les pros, une sorte d’écho qui rappelait le son très couru des Ventures, des sous-Shadows américains. Cela donnait aux chansons une épaisseur, une énergie qu’on ne leur connaissait pas, et lui avait valu d’être signé en 1964 par Mustang Records, de Los Angeles, filiale du label Del-Fi qui avait découvert six ans auparavant... Ritchie Valens. L'histoire se répétait !
Et voilà que deux ans plus tard, après un premier titre prometteur et aujourd’hui bien lointain, Let Her Dance, il était numéro 4 au Billboard avec cet entêtant I Fought The Law, des Crickets, et enchaînait avec un autre morceau de Buddy, Love’s Made A Fool Of You, également classé au Top 40. Ce qui faisait en outre de lui, avec un autre Bobby nommé pour sa part Vee (« Take a good care of my baby »), le meilleur héritier de l’homme aux lunettes d’écaille, en un temps où reprendre ses titres était presque plus ringard que de revisiter Bing Crosby! Où le marketing et les playlists faisaient cette fameuse loi qu’il prétendait enfreindre à longueur d’antenne. Et c’est précisément en jouant avec elle, en franchissant la ligne, qu’il bascula à 24 ans du côté sombre de la route, celui où personne n’allait jamais et contre lequel on l’avait mis en garde depuis tout petit : la part du mal.
On était le 18 juillet 1966, à Los Angeles, et il préparait déjà ses futurs enregistrements avec sa nouvelle formation : l’actualité les avait rattrapés, et son guitariste, Jim Reese, devait partir servir au Vietnam, et avait d’ailleurs prévu de lui revendre sa Jaguar, une superbe XKE verte. Cet été-là était torride et Bobby avait rendez-vous le lendemain aux disques Del-Fi, pour une séance avec ses musiciens. Il réalisait sans y penser le rêve de tout jeune Américain de son âge : être beau, talentueux, et reconnu par son temps, à une époque où il valait mieux être britannique, hirsute ou folksinger – ou bien sûr Beach Boy, une rente à vie – pour s’imposer dans les hit-parades. Lui, il perpétuait à sa façon l’Amérique profonde, de toujours, celle du Texas et des grands espaces, qui s’était juste laissé pousser les cheveux – mais pas trop – pour la circonstance, et les idées dans la foulée, et avait tombé son Stetson pour la photo.
Il avait quelque chose d’à la fois fragile et éternel, du bon gars made in USA, à cette nuance qu’il se prénommait Bobby au lieu de Ricky et avait le look du jeune Redford au lieu du vieux Marlon : tout passait, et plus tard, il se fût appelé Brad ou Leonardo. Et les femmes n’y résistaient pas, tant elles avaient besoin de le consoler d’on ne savait quel chagrin imaginaire : il faisait partie de ces garçons à la fois rassurants et troublants qui donnent l’impression d’un heureux mystère, à une certaine façon de regarder l’horizon, et envie aux filles de faire le premier pas, rendant les autres verts de jalousie. En fait, son pays regorgeait de gars comme ça, à la fois semblables et différents, et, de temps en temps, on en sortait un du chapeau. Bobby avait tiré le gros lot, le carré d’as, et il le savait parfaitement, jusqu’à ce maudit soir de juillet où il disparut quelques heures de la circulation, pour la vie, emportant avec lui jusqu’au secret de sa mort.
Plus question de Jaguar ni de séance, on n’avait plus de nouvelles de lui, dans une ville où tout le monde épiait, jalousait, copiait tout le monde, et c’est finalement sa mère qui le retrouva le 18 en fin d’après-midi, allongé sur la banquette avant de sa voiture, à la place du conducteur. Une épaisse fumée âcre se dégageait de l’intérieur du véhicule, et elle mit quelques secondes à comprendre d’une part que son fils était mort, et d’autre part de quoi il était mort : il avait brûlé! Sa poitrine et ses épaules étaient couvertes d’ecchymoses, son corps était parsemé de coups, et la cause officielle de son décès, aux conclusions de l’enquête, était une asphyxie par inhalation d’essence! Il avait en fait autant de liquide inflammable à l’intérieur qu’à l’extérieur, un doigt cassé, des blessures multiples, ce qui n’empêcha pas le rapport de police de conclure à... un suicide, en « l’absence de preuve de meurtre ». On ne faisait pas le détail à cette époque-là, trois ans à peine après l’assassinat en direct d’un président dans son état natal du Texas, où chacun avait encore un Colt en tête, à défaut de la hanche. Restait une question épineuse : qui avait intérêt à éliminer aussi sauvagement un garçon de 23 ans qui souriait à tout et à qui tout souriait? Qui diable pouvait l’avoir passé à tabac, l’avoir obligé à boire de l’essence, et y avoir en outre mis le feu comme à un vulgaire papier journal ?
Toutes sortes d’hypothèses circulèrent au fil des ans, sans jamais apporter de réponse définitive : qu’il avait été séduit par une jeune prostituée locale, et avait essayé de la « tirer de là », de l’arracher à son sort, et donc à son proxénète qui avait réglé l’affaire à la baston, selon les mœurs en vigueur; qu’il avait fait l’objet d’un contrat de la mafia, pour avoir mis les pieds où il ne fallait pas, et avait même été la victime personnelle de son confrère... Frank Sinatra, dont il aurait plus ou moins volontairement dérangé les affaires privées! Qu’il avait souscrit une assurance sur la vie et que d’aucuns auraient eu intérêt, chez Del-Fi, à le supprimer pour en bénéficier ; qu’il avait participé à une partie arrosée au LSD et était mort d’une overdose, qu’on avait maladroitement déguisée en suicide par immolation; qu’il avait tenté d’escroquer le milieu local et en avait brutalement payé le prix; qu’il avait de toute façon franchi cette nuit-là la fameuse ligne, cette imperceptible frontière qui sépare la terre du paradis, comme dans les jeux d’enfants, et accompagne en filigrane toute vie d’homme. Qu’il avait soudain tiré la mauvaise carte et était tombé dans le vide, de la plus atroce des manières, face à des brutes qui l’avaient tabassé, puis mutilé : torturé pour lui faire payer, mais quoi? Quoi qu’il en fût, sa mort présentait tous les signes d’un meurtre rituel, réservé généralement aux gens du milieu, dans les cas extrêmes, et elle n’aurait jamais dû arriver, a fortiori à un jeune homme plein d’avenir. Et « sa » chanson continua son chemin à travers les modes et les décennies, répétant ces mots qui résonnaient soudain curieusement, au fur et à mesure que son visage s’estompait : « Cassant des cailloux sous le soleil tapant/J’ai défié la loi et la loi a gagné/J’avais besoin d’argent car je n’en avais pas/J’ai défié la loi et la loi a gagné/Volant les gens avec mon fusil calibre six/J’ai défié la loi et la loi a gagné ». Peut-être au fond la meilleure clef de sa disparition subite, et une leçon pour tous les gamins du Sud à qui l’envie viendrait de sécher leurs cours pour aller faire des gammes dans la cour des grands après minuit : il fallait sortir couverts.
Le destin avait été encore plus pervers et absurde avec Richard Steven Valenzuela, Mexicain d’origine de San Fernando, au nord de LA, qui n’avait guère eu qu’an pour savourer son identité de vedette : Ritchie Valens. Cela sonnait court et claquait sur les pochettes comme une déclaration de guerre, pouvait se scander et était facile à signer, comme on donnerait un Rendez-Vous à ses fans : R.V. Et son père n’aurait pas été peu fier de le voir ainsi à l’affiche, avec la banane et le même sourire conquérant que son propre père à lui : la revanche de tout un continent. Mais Steve senior avait quitté la mère du gamin pour ses trois ans, et était mort quand il en avait dix. Pas de quoi pavoiser, quand on laisse deux mômes derrière soi et une photo souvenir sur la cheminée, un regard fuyant figé dans un dimanche passé, un sourire sépia pour tout testament. Et Richard avait grandi entouré d’oncles et de cousins, en imitant Elvis Presley, Chuck Berry, Jerry Lee Lewis et surtout Little Richard, qui en avait décidément influencé plus d’un : ne le surnommait-on pas le « Little Richard de Pacoima », son village natal?
Là, à Fillmore Street, dans la maison familiale désormais privée de ses proches, il posait à la star, copiait l’autre à la mèche près, avait construit – ou en tout cas « bidouillé » – lui-même sa guitare électrique à 13 ans et l’emportait partout avec lui, jouant de tout et tout le temps : du rock, du typique, du slow, et surtout du latino, de vieux standards comme Malaguena et La Bamba. Il avait le soleil au bout des doigts. C'étaient plus des réminiscences que des chansons, quasiment des morceaux de lui-même, des airs venus de si loin qu’il les avait toujours connus, avait grandi avec eux comme des copains d’école, retrouvait toute son enfance en effleurant leur mélodie, comme s’il avait été déjà très vieux, loin sur la route. En fait, cela faisait cinq ans qu’il chantait nuit et jour La Bamba, tournant avec des groupes comme « The Silhouettes », lorsque, tout naturellement, on lui proposa de l’enregistrer, comme on s’acquitte d’une formalité. Plus exactement, on lui demanda ce qu’il avait en réserve, et il n’avait jamais rien interprété d’autre, aussi fréquemment et frénétiquement, au point d’être devenu le « gosse à la Bamba » : « Para bailar la bamba/Para bailar la bamba se necesita una poca de gracia/Una poca de gracia y otra cosita/Y arriba y arriba/Y arriba y arriba y arriba ire/Yo no soy marinero/Yo no soy marinero, por ti sere/Por ti sere, por ti sere, etc ». Autant dire un hymne du bas de la carte, la mélopée des profondeurs américaines.
La scène se passait à Los Angeles, en mai 58 : un talent-scout travaillant pour la firme Keen, qui produisait entre autres Sam Cooke, l’avait repéré lors d’un concert quatre mois auparavant et avait convaincu son grand patron, Bob Keane, qui lançait son nouveau label Del-Fi Records, de l'auditionner en voisin. L'argument était qu’il serait le premier artiste « cross-over », autrement dit transversal et, en un mot, métissé : un rocker chicano, latino and co qui plairait au nombreux public hispanisant qui se cherchait entre Puerto Rico et Frisco. Et Keane avait découvert ce jour-là un grand gaillard aux épaules larges, aux yeux verts et au sourire franc qui n’avait qu’une idée en tête : chanter, et qu’une seule chanson en tête : La Bamba, alors même qu’il ne parlait pas lui-même un mot d’espagnol. Un mois à peine après avoir été refusé par la célèbre firme voisine « Capitol », qui le trouvait trop novice, il avait donc réalisé pour le label indépendant une série de maquettes où il tournait littéralement autour du pot, chantait essentiellement des reprises qu’il avait mises à sa sauce, Bluebirds Over The Mountain, Stay Beside Me, We Belong Together, Cry Cry Cry, Bony Moronie, In A Turkish Town, etc.
Programmé pour faire un « hit », il se rapprochait peu à peu de « la » chanson, de ce qu’on aurait pu appeler son rock sudiste : et ce fut Come On Let’s Go, sorti en août et aussitôt vendu à 500 000 exemplaires, comme des petits pains : il venait de se faire un demi-million de copains en 2 minutes 15 ! Et comme il était alors de tradition, c’est par le prénom de sa petite amie – un sésame répandu à l’époque chez ces sprinters du deux-pistes – qu’il entra dans les charts deux mois plus tard, en octobre 58. Elle s’appelait Donna, de son nom complet Donna Ludwig, et devint tout naturellement la face A de son deuxième quarante-cinq tours, immatriculé 4110 et enregistré le 17 novembre 58. Ici, à 16 ans, on couchait les filles sur du vinyle pour mieux les conquérir ailleurs, on se déclarait en microsillon et en scène avant de conclure sa romance à domicile, et aucune Peggy Sue n’aurait su y résister : on ne disait pas non à quelqu’un qui vous disait oui cinquante fois par jour à la radio. Et la face B était sa fameuse Bamba, inspirée d’un huapango, c’est-à-dire un chant de mariage mexicain : un sacré ticket gagnant, qui l’emporta tout de suite vers les cimes, le projeta au cinéma dans Go, Johnny Go ! et à la télévision chez Alan Freed et Dick Clark, deux meneurs de shows à la mode. Son premier et dernier disque vedette, classé au Top Ten, puisque trois mois plus tard, le 4 février, il serait mort et enterré à 17 ans. Cela s’appelle un destin.
Après quelques dates de concert l’année précédente, notamment avec Eddie Cochran, il rejoignit le 23 janvier 1959 un trio d’enfer : Buddy Holly, The Big Bopper et Dion and the Belmonts pour une petite tournée d’hiver qui s’appelait tout naturellement la « Winter dance party » et sillonnait le Wisconsin, le Minnesota et l’Iowa, en autobus et sous la neige. Autant tout le monde se réchauffait en scène et allumait les salles, autant on gelait carrément dans le véhicule qui n’avait plus de chauffage et, après quelques laborieux concerts où ils avaient les doigts frigorifiés, Buddy Holly, qui était la vedette et en quelque sorte le patron de la tournée, décida que c’en était trop et se résolut à louer un petit avion de modèle Beechcraft Bonanza pour les transporter de Clear Lake, dans l’Iowa, où ils venaient de chanter ce soir-là, au Surf Ball Room, à Fargo, dans le nord du Dakota. Le nombre de places étant limité à quatre passagers, Ritchie ne devait pas être du voyage, mais il avait ce jour-là si froid et était si las qu’il réussit à échanger sa place avec l’un des musiciens, au prix d’une négociation homérique, et ce fut la plus mauvaise affaire de sa vie, le jour où il passa la main.
Le reste appartenait à la légende et à l’histoire de Buddy Holly, racontée ailleurs. Le premier latin rocker était mort en même temps qu’il naissait et Trini Lopez pouvait entrer dans la course avec sa reprise soft d'America, de If I Had A Hammer et de... La Bamba, cependant que d’aucuns la rebaptisaient carrément Twist And Shout, pour faire moderne, et qu’elle enflammerait jusqu’aux jeunes Beatles, de l’autre côté du Channel, en attendant Los Lobos et sa biographie filmée. La roue de la chance tournait vite, au temps furtif des teenagers, et les enfants de la frontière n’avaient droit qu’à un tour de manège, un seul billet pour le paradis...
Alain..

Site sur le son et l' enregistrement de Claude Gendre http://claude.gendre.free.fr/
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