27-Les disparus "Ricky NELSON "

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hencot
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27-Les disparus "Ricky NELSON "

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RICKY NELSON
Le fils préféré de l’Amérique ou L'idole qui ne voulait plus être jeune

S'il avait fallu donner un visage à la jeune Amérique des années 50, celle d’après la Corée et le maccarthisme, en un mot celle des années Kennedy, cela aurait pu être Ricky Nelson : beau, grand, yeux bleus, jolie voix, souriant, natif du New Jersey, et sans doute le rival le plus direct, physiquement parlant, d’Elvis Presley, même s’il ne faisait pas le poids sur le plan artistique ni d’ailleurs anatomique et en livrait une sorte de version expurgée, consensuelle et aseptisée. Un Pat Boone romantique, plus ténébreux et aventureux que l’autre, et qui eut à cœur d’évoluer avec son époque, sans qu’elle lui en fût pour autant reconnaissante. Des petits noms d’hier qui n’évoquent plus aujourd’hui que des souvenirs de désir, des ombres d’étés éteints et reflets de pochettes écornées dans la grande malle des parents, désormais arrimée à quai pour la vie.
Enfant de la balle, acteur, chanteur, dont les photos d’album Imperial des années 60 constituent une véritable saga du rêve américain, une galerie de portraits du baby boom adolescent, il était entré dans les foyers à la fois par le pick-up, le petit et le grand écran, et notamment par un feuilleton où il jouait les stars en culottes courtes, dans une série historique ayant pour cadre... sa propre famille! Fils d’un chef d’orchestre passé devant la caméra et d’une danseuse-chanteuse qui descendait elle-même d’un chanteur, il avait participé dès la fin des années 40 avec son frère aîné à une sorte de sitcom familiale avant la lettre, un show radiodiffusé puis télévisé, portant les prénoms de ses parents, Ozzie and Harriet, qui toucha jusqu’à 20 millions de téléspectateurs par soir et où il interprétait le fils de la famille, Eric, jouant à 4 ans avec son aîné David au pied de la radio Wurlitzer du salon. On ne saurait être mieux initié à la profession, et il grandit donc littéralement sous les objectifs, du dominical « Here come the Nelsons » en 1947 à « The adventures of Ozzie and Harriet », la première et la plus longue comédie familiale de l’histoire de la télévision américaine.
C'était l’époque où, au lendemain de la guerre, l’Oncle Sam voulait exalter les valeurs familiales, de Mrs Miniver au Père de la mariée et à Il faut marier papa, et ceux-là avaient su prendre en marche, quasiment à la gare le petit train de la télé, qui irait comme on sait loin avec Lucille Ball et autre Elizabeth Montgomery. Le père écrivait les épisodes, en scénarisant à peine la vie de sa propre famille, qui jouait donc les rôles principaux, et Eric-Ricky en devint vite le personnage le plus populaire, avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds, d’autant plus que tout ce qui lui arrivait dans la vie se retrouvait le dimanche suivant dans le poste et qu’on ne savait plus très bien s’il vivait pour jouer ou le contraire. Ainsi sa fulgurante ascension comme tennisman amateur allait-elle tenir en haleine, et en durée réelle, l’Amérique tout entière qui le suivit jusque dans le court, par caméras interposées, et lorsqu’il obtint à 16 ans sa première voiture, le jour de son anniversaire, ce fut tout naturellement dans le cadre du feuilleton de son existence, un cas quasi unique dans l’histoire du show-business. Il ne pouvait pas bouger, sortir, flirter, sans être automatiquement filmé et sans que le pays tout entier soit au courant de sa vie, de ses états d’âme ou de service dans les quarante-huit heures, et ses mots favoris – « I mess around, boy » – étaient passés dans le langage courant, repris par les gamins de son âge comme des vérités premières.
Et lorsqu’en 1956, la vague Presley déferla sur le Nouveau Continent, et donc sur le jeune Ricky, âgé d’à peine 16 ans, le clan consacra tout naturellement son show annuel d’Halloween à une séquence où... le fils de la maison se déguisait en Elvis pour une surprise-partie, se teignait les cheveux en noir et s’habillait en rocker avec la guitare en bandoulière, exactement comme il faisait en vrai dans sa glace. Il joua à Elvis, au milieu de sa famille cathodique et de ses copains admiratifs, et comme il avait fort heureusement la même moue rebelle, le même physique d’époque avantageux et même minois à craquer, qu’il était un athlète et savait contrefaire à merveille le fameux déhanchement du pelvis, il entra si bien dans la peau du rôle pour les besoins du programme qu’il ne parvint plus à en ressortir. Lui qui avait été élevé au petit lait du swing, du boogie et des big bands, il tomba dans la marmite du rock qui chauffait bien en ce temps-là, et balançait en plus quelques vérités aux parents. De ce côté-là, il avait aussi pas mal de choses sur le cœur, et le détonateur fut justement une jeune fille qui le mit en demeure de chanter aussi bien que l’« autre », ou plus exactement qui éclata de rire lorsqu’il lui annonça son intention d’enregistrer un disque et de concurrencer Dieu sur son propre terrain. Elle lui plaisait, mais lui préférait le King, qu’elle n’avait jamais vu qu’en noir et blanc, et il avait décidé d’investir unes et vitrines pour la conquérir, et d’abord de se doter d’une guitare, pour combattre à armes égales. Il n’avait pas osé le cuir, mais le cœur y était, et de fil en aiguille, il s’était retrouvé à concurrencer le Roi du Soleil – RCA Victor racheta tout de suite Presley à Sun – et les frères Everly de la Warner. La scène s’était-elle passée côté cour ou jardin, avait-elle été écrite avant ou après, on ne savait plus très bien avec les Nelson, et ils n’était pas sûr qu’eux-mêmes s’y soient retrouvés avec leur vie à la Orwell, leur système Big Father is watching you, mais elle avait de toute façon eu lieu, et correspondu à quelque chose d’assez profond chez le jeune homme pour qu’il se mît à la tâche, c’est-à-dire à chanter, filmé comme il se doit par la caméra de papa Ozzie qui commençait à vieillir et voyait là un moyen irrésistible de faire évoluer la série vers les jeunes générations, à moindres frais.
En un temps où les interprètes reprenaient volontiers les succès à la mode, le fils préféré enregistra donc en studio un standard de Fats Domino, I’m Walking, et le père le grava à son tour sur pellicule, pour les besoins de l’émission, et le diffusa à l’intention du plus grand nombre comme un nouvel avatar de la famille Nelson chez les yé-yé. Et l’effet ne se fit pas attendre, avec un tel public captif et un pareil charisme : un million d’exemplaires vendus en un week-end, du jamais vu, et le numéro deux du Billboard avec à la fois la face A et la face B, A Teenager’s Romance. Le ton était donné. Car tout le monde découvrit l’enfant idéal des années 40, qu’on avait vu grandir en direct comme un petit frère, sous son nouveau visage d’adolescent : un bon interprète, musicien et chanteur à la voix sûre et prenante, au physique attrayant et à l’œil charmeur, qui avait de qui tenir et tenait justement bien la rampe, puisqu’il était passé de longue date de l’autre côté du petit écran, à l’âge où l’on joue encore avec les boutons, avait fait la tour du propriétaire et maîtrisait tout ce qu’il fallait savoir en matière de son, d’image, de look, de business, etc., exactement comme son public connaissait ses problèmes d’acné et d’arithmétique. Un enfant de la télé et du microsillon qui se prenait maintenant par la main comme un grand et avait de toute évidence plus d’une corde à son arc et à sa guitare Les Paul, avec ses faux airs de ne pas y toucher et son rock’n’roll mesuré, studieux, blanchi en quelque sorte une deuxième fois après les versions d’Elvis.
Car si le créateur d’Heartbreak Hotel et de Blue Suede Shoes va révolutionner, bouleverser sa génération et envahir le marché jeune, c’est Ricky, « the nice Nelson boy », qui va littéralement introduire le rock dans les familles, chaque samedi soir, le faire accepter des parents à commencer par les siens, toujours en direct et en prime time, comme on ne disait pas encore. Jamais en effet chanteur n’avait bénéficié d’une telle tribune, publicité pour ses œuvres : la série retraçant toujours la vie de la tribu et donc de son principal rejeton, chaque épisode se terminera dorénavant par... une chanson du petit, avant le générique final, et tous les téléspectateurs fidèles, qui font depuis le temps partie de la famille, vont se transformer dès le lendemain matin en auditeurs, et d’abord en consommateurs, et se ruer sur les disques du gamin, comme si c’était le leur qui chantait : ils sont fiers du petit. Tous ceux qui n’achèteraient pour rien au monde une galette de Presley, blouson noir du micro et James Dean du vinyle avec ses poses suggestives et son phrasé insolent, vont s’offrir sa version soft and clean, et se donner des illusions de jeunesse et de liberté, dans les normes et le bon goût. Et ce conformisme obligé, contractuel, qui fera le succès de Ricky causera aussi sa perte, l’empêchera longtemps de se révéler, se renouveler, car il ne s’en évadera jamais tout à fait, même en raccourcissant plus tard son prénom – Ricky devenu Rick, donc adulte – et en noircissant, gauchisant son répertoire. D’une certaine façon, il demeurera à vie ce bon garçon bien élevé, bien mis, bien de sa personne et lui-même pater familias par la suite, qui ne chante jamais un mot plus haut que l’autre, sourit quand il faut et comme il faut à la une de Life, même quand il fait sa tête, et ne saurait sortir des sentiers battus par tous les Frank, Fred, Bing et autres Bob Hope de la création. Ce que résumera à merveille son plus grand succès, devenu sa marque de fabrique, et la une convoitée du fameux magazine, en décembre 58 : Teenage Idol, l’idole des jeunes, avec son éternel refrain : « Some people say they envy me/I guess they got no way of knowing/How lonesome I can be/How lonesome I can be ».
Rarement chanson a autant eu l’air faite pour lui, comme sur mesure, avec ce mélange de naïveté et de lucidité qu’on retrouvera tout au long de sa carrière et qui témoigne bien de sa difficulté à passer d’une enfance à une prison tout aussi dorée, qu’il perçoit déjà comme une tour d’ivoire : « If I find fortune and fame and lots of people know my name/That won’t mean a thing if I’m all alone/I get no rest when I’m feeling weary/I got to pack my bags and go/I got to be somewhere tomorrow/To smile and do my show ». Des mots qu’il faut avoir vécus pour les dire, et qu’il éprouve justement en même temps qu’il les chante, qu’il teste en vrai, en direct. Une vision à la fois romantique et réaliste de son nouveau statut, et un rôle qui n’ira pas sans problèmes pour la famille médiatique, tout d’un coup dépassée, cernée par le succès imprévu de son petit dernier et le mécanisme qu’elle a mis en branle. Il faut prévoir une pièce entière pour stocker toutes les lettres d’admiratrices, qui voudraient l’adopter, l’épouser, et protéger la maison de la famille avec des fils électriques, dissuader les fans de s’introduire dans sa chambre. Et lorsque lui est décerné son diplôme de fin d’études, l’équivalent de notre baccalauréat, il doit renoncer à apparaître et le recevoir par courrier, pour cause d’émeute! Son tube tient donc du témoignage et même du SOS, car derrière le beau masque se cache aussi un être inquiet, qui sait mieux que personne ce que c’est d’être épié, écouté, traqué en permanence : c’est l’histoire de sa vie, pas de meilleure recette pour un hit.
En moins d’un an, le populaire Ricky, qui se croyait pourtant immunisé en matière de célébrité, découvre une gloire dont il n’avait pas idée, et ne peut du coup plus se montrer, sortir de chez lui, aller boire un verre ou au cinéma, et ce n’est pas sa nature profonde. Sa vie, c’est la musique, pas les paillettes, et il la passe désormais à signer, parapher la terre entière de son nom, et même le feuilleton miracle, qui l’avait toujours rapproché des gens, ne peut plus rien pour lui, à une époque où Elvis en personne commence à rendre les armes et à se standardiser, avec sa reprise déguisée d'O sole mio. Car en trois ans, Rick a décroché pas moins de 36 titres classés dans les charts, et 9 disques d’or chez Imperial, dont les fameux Travelin’ Man, vendu à deux millions d’exemplaires, et surtout Hello Mary Lou, classé numéro un dans 32 pays et diffusé à 7 millions de copies dans le monde. Parfois, il arrive même au concert en hélicoptère, comme à Atlantic City, où 43 000 fans l’attendent au sol, et manquent de le faire reculer. Est-ce bien lui qui vide ainsi les collèges, les pensionnats et les supermarchés sur son passage, qui allume tout grands les yeux des femmes et fait s’évanouir leurs filles tel un Mandrake de juke-box ?
Le secret de ce succès, par-delà ses yeux bleus et son évidente gentillesse, cette irrésistible pudeur mêlée de simplicité, tient à un mot que lui a soigneusement répété son musicien de père dès que tout a démarré et qu’il n’effacera plus jamais de sa guitare : ba-lla-de. Des chansons lentes et pénétrantes, à la limite du crooner, qu’on les appelle slow-rock ou country-folk, c’est-à-dire des mélodies, qui parlent au public féminin – celui qui achète ou fait acheter les disques –, séduisent les mères et leurs filles et qui soient faites pour durer, comme ces vieilles Oldsmobile dont on ne peut plus se débarrasser ou ces photos sépia qui nous renvoient le passé comme un bout de verre le soleil. Des chansons à façon qu’on a l’impression de connaître, de reconnaître tout de suite, même si on les entend pour la première fois, comme on retrouve un copain d’enfance ou on découvre une évidence, et là, il sait y faire. Il en a plein au bout des doigts, presque par cœur, et n’a qu’à poser ceux-ci sur sa six cordes pour qu’elles s’animent, jaillissent du ventre de l’instrument. Et puis bien sûr une pointe de nostalgie juvénile, ce regret secret d’un paradis perdu qui est le signe des œuvres réussies puisqu’elles confondent, touchent toutes les générations à la fois, qu’on y devient à la fois le fils, l’amant, le frère ou le gendre qu’on aimerait avoir : il a la tête à ça, et puis, comme dit Ozzie, le paternel attentif, « les ballades font respectable », le soir à la télé.
Car lui continue de penser petit écran, cette invitation quotidienne à pénétrer dans les foyers qui a fait le succès du clan et implique au moins qu’on s’habille correctement, qu’on arrive avec des fleurs ou bien... une chanson d’amour, mieux que tous les mots doux et plus rentable. C'est la musique qui fait le travail, les paroles importent peu, pourvu qu’elles ne dérangent personne et restent positives, générales, fédératrices, en revanche, il faut se méfier des notes, car elles disent beaucoup de choses, et peuvent aussi bien vous ouvrir les portes que les refermer; il n’y a pas deux manières de choisir une mélodie, enfin, il y a la bonne et la mauvaise, et la quasi-totalité des gars préfèrent la seconde, parce que trop musiciens, élitistes, exigeants dans le mauvais sens. Lui, il connaît la bonne, simple, efficace, touchante : entêtante, et de toute façon, papa veille au grain, écoute tout et fait éventuellement refaire, ou met la main à la patte. « I saw your lips I heard your voice/Believe me I just had no choice/Wild horses couldn’t make me stay away/I thought about a moonlit night/ My arms about good an’ tight/That’s all I had to see for me to say » (Hello Mary Lou). Et hop, emballé, c’était dans la poche : il fallait écrire à des millions de femmes comme si on parlait à une seule, inventer des mots pour elle et lui sourire mystérieusement sur la pochette, avec un air tellement brillant, fiévreux, qu’on se demandait à chaque fois s’il n’avait pas été retouché, trafiqué et qu’on voulait toujours vérifier par soi-même, donc le voir. Avait-il réellement ces yeux-là dans la vie, cette façon de vous traverser en vous dévisageant, ou était-ce juste pour les besoins de la photo, et que voulait-il dire avec son air sous-entendu, son sourire à peine esquissé, comme une ombre? Et Ricky, qui allait bientôt devenir Rick et affermir son image et son message, avait ces yeux-là, ce don des climats, des auteurs et des compositeurs, qui lui apportait soudain un plus par rapport au Grand, au « Roi » lui-même, et qui ne cachait pas son jeu : il était plus fragile, plus juvénile, plus étrange, avec un soupçon de romantisme, un nuage de mélancolie, ce parfum de vague à l’âme à peine exprimé et sans doute inconscient, qui fait les jeunes premiers à l’écran, et parfois les carrières les plus décalées.
Et le cinéma ne s’y trompa pas, qui l’engagea en 1958 comme sparring-partner et faire-valoir aux côtés de deux monstres sacrés, John Wayne et Dean Martin, dirigés par un troisième larron du même tonneau : Howard Hawks. L'histoire du film, intitulé bien sûr Rio Bravo, était curieuse : Wayne et Hawks n’avaient guère apprécié en son temps la vision défaitiste de l’Amérique que donnaient le metteur en scène Fred Zinnemann et le producteur Stanley Kramer dans leur célèbre Train sifflera trois fois. En fait une parabole sur l’Amérique maccarthiste des années 50, où tout le monde trahissait, abandonnait, donnait tout le monde pour ne pas tomber à son tour, et une virulente dénonciation des dénonciateurs, qui avaient irrité les vieux conservateurs. Ils avaient décidé de répliquer et donner leur version des faits, de raconter l’histoire inverse, comme on filmerait l’envers du décor : une petite ville de l’Ouest idéale où le shérif (Wayne) s’appelait carrément... John Chance, tout un programme, où ses adjoints défaillants se rachetaient au dernier moment et où tous les citoyens se liguaient cette fois pour soutenir l’équipe locale contre les malfrats, qui, pour un peu, auraient pu être... communistes, si Wayne avait été seul aux commandes ! Plus encore que son prédécesseur et antithèse, le film était un chef-d’œuvre, à mi-chemin entre drame et comédie, un style dans lequel Hawks excellait. Et comme il était alors de tradition d’introduire dans ces productions un teenager – souvent un chanteur – pour attirer le public jeune et contrebalancer l’âge moyen des protagonistes, des « acteurs à papa » et quasiment des ancêtres, puisque quadragénaires, on avait choisi le jeune Ricky, dont le seul nom et la bouille – le fameux « regard brillant » sur les photos de l’entrée, qu’on appelait ici deep blue eyes – garantissait deux millions d’autres regards bienveillants et généralement féminins. There is no business... « Le » western des westerns, aux côtés d’un autre crooner-acteur, Dean Martin, qui jouait ici le rôle de sa vie, alcoolique. Mission accomplie : dans son personnage de pistolero rock de service, ce « Colorado » qui lui collerait autant à la peau que son Idole mal-aimée, Rick faisait des merveilles et fondait off camera devant la torride Angie Dickinson comme un Esquimau dans un hammam : all shook up.
Et puis il s’en revint à la chanson, c’est-à-dire chez lui, où le métier et la mode changeaient à toute vitesse et le laissaient sur le bas-côté, avec ses bluettes et ses anatoles sentimentaux hérités de la TSF. Rick était un gentil, cool, zen et tout, à coupe de GI et costumes d’après-guerre, et l’avenir était aux groupes, anglais de préférence, et aux cheveux longs, aux gros mots dans le texte et aux sons saturés : pas le genre de la maison, pour qui Coke voulait dire Coca-Cola et hi-fi Sinatra. Il fallait maintenant s’habiller nature, faire des grimaces à l’objectif et appeler un chat par son nom, qui était rarement celui de chat. Tirer la langue aux jeunes filles et leur demander satisfaction, en faisant sauter Guy l’Eclair sur ses genoux. Tout ce qu’il ne prisait guère. Lui venait de chez Alan Freed et Ed Sullivan, et ses confrères finissaient soit dans le fossé, comme Eddie et Buddy, soit aux Alcooliques Anonymes, comme Gene et Vince. Soudain, il ne faisait pas bon être rocker, a fortiori rocker doux, presque une antinomie, et comme toujours dans ce cas-là, il commença par changer de maison de disques : par réflexe, on s’en prend toujours à l’entourage quand le temps se gâte, dans une vie d’artiste.
Il passa donc chez Decca, décida de devenir grand en supprimant ce diminutif gamin – littéralement « le petit Rick », pourquoi pas Tom Pouce? – qui avait fait son âge d’or, mais aussi ses disques d’or, et resta fidèle à sa politique qui consistait à chanter ce qu’il aimait, c’est-à-dire de la country-rock, en laissant pousser peu à peu ses cheveux, qui lui allaient tout aussi bien qu’avant, sinon mieux. C'était un sacré beau garçon, avec une bonne éducation et de la conversation, et pour parfaire sa mutation, il se maria alors à une jeune fille qui lui avait demandé un jour un autographe, s’appelait Kristin – il avait enchaîné leurs deux noms dans sa dédicace, et cela sonnait juste –, avait un père footballeur et lui donna bientôt un héritier, en même temps qu’un nouveau personnage à la famille TV. Comme son père à lui veillait toujours au grain, c’est-à-dire au fiston, et que le feuilleton dominical continuait encore, ses noces firent la une de Life en 1963, où ils furent déclarés « couple de l’année », et dans la foulée parents modèles, ce qui le distinguait à vie de tous les monstres de la fameuse « british invasion », Beatles, Stones, Who and co, décidément pas présentables. Face à eux, sur la couverture intemporelle du magazine avec sa jeune épouse, sa bouille ronde et son sourire éclatant d’enfant gâté, il avait au moins 100 ans, malgré ses 23 officiels, dont tout de même 16 de métier, autant dire un croulant tant il était dorénavant rangé des voitures et prêt à faire tous les shows CBS de la terre, émissions culinaires comprises ! En y regardant de près, le sourire était contraint, masqué, la pose embarrassée, et la situation fausse, car en son for intérieur, il savait déjà que le virage serait compliqué, parti comme ça, et que sa cuisine standard du bonheur, version sixties, sentait le roussi : il allait droit dans le mur. Mais il continua à pointer à l’usine, c’est-à-dire à la saga télévisée, un quart de siècle de Nelson, où le petit dernier de la portée – une fille nommée Tracy – avait été intégrée dare-dare : une nouvelle venue au casting, ce n’était pas si courant ! Et en 1965, le feuilleton fleuve qui avait vu défiler deux générations d’Américains des deux côtés de l’écran s’arrêta enfin, après... 14 années et 435 épisodes non-stop, suivant une décennie de radio, un magazine et un film avec Rock Hudson. On avait de la suite dans les idées, à défaut parfois d’idées, chez ces gens-là.
C'en était fini des aventures d’Ozzy et Harriet, désormais retraités, et donc de Ricky le bienheureux, une page se tournait et la vraie vie pouvait commencer, avec ses rounds, ses chutes et ses mauvaises prises. Musicalement, elle avait pour lui un nom : country music, son péché mignon et un joli pari en ces années beatniks, hippies et Cie. Et il s’entoura alors des meilleurs pour défricher sa nouvelle voie, continua à faire des chansons et des enfants, deux en 1967 et un en 1974, puisque son père avait enfin lâché prise et lui avait passé le relais, légué le titre. Il avait mûri, grandi, et savait que ses jours heureux étaient derrière lui, artistiquement parlant, mais qu’il avait toujours quelque chose dans le ventre et entendait bien le faire savoir, contre vents et marées californiens : on ne côtoie pas John Wayne impunément.
Sorti en 1966, et interprété par la crème des musiciens locaux, dont James Burton, Glenn Campbell, et les célèbres Jordanaires, choristes d’Elvis Presley, l’album de la transition s’appelait Bright Lights And Country Music, reprenait des classiques de son enfance, et désorienta comme il se doit le grand public, tant on ne change pas facilement de carrière, de voie en cours de route. Pour beaucoup, il était d’abord l’éternel teenager, qui n’avait pas le droit de vieillir sous peine de faire vieillir en même temps son public, et il semblait effectivement qu’il fût passé d’un coup de l’adolescence à la trentaine, comme s’il n’y avait rien eu entre qu’une éternelle image souriante, policée, et brillant de cet éclat presque irréel, le feu sous la glace : la joie de vivre au temps des guerres du Pacifique, la couverture type de Life, les petits enfants gominés d’Eleanor et Teddy Roosevelt. Il était devenu un archétype et s’efforçait en vain de briser le miroir, changer de visage et faire un peu oublier ses yeux turquoise sous des chevelures à la mode, mais toujours coiffées du dernier cri. Il fréquentait Dylan, qui raffolait lui-même de la country et s’apprêtait à enregistrer son Nashville Skyline avec l’ami Johnny Cash, il se produisait au Troubadour, Mecque du genre à LA, avec les musiciens de Poco et des Flying Burritos devenus le « Stone Canyon Band », et ramait pour rester en surface, jamais meilleur que dans ses bottes de country-rock-singer. Ça, c’était lui, le vrai, l’original, débarrassé de ses clichés et de ses étiquettes, et il avait d’autant plus à cœur de le prouver, puisque cela revenait à exister.
Mais le temps des groupies était loin, ou bien lui redemandaient-elles d’interpréter... ses anciens succès des sixties, en rappel de son superbe Night Train To Memphis, et il ressortait du concert déprimé, après l’inévitable medley qui ravivait les cœurs et les mémoires. D’ailleurs, les compliments qui lui revenaient le plus souvent en coulisses, quand il dédicaçait son nouveau visage avec son nouveau prénom, étaient à l’imparfait : un comble, pour qui n’avait jamais que 29 ans, et avait déjà participé aux... débuts de la télévision noir et blanc! Et pourquoi pas le muet? Parfois, dans les moments de spleen, il avait l’impression qu’on s’adressait à son père, Ozzie, en lui parlant, surtout quand on commençait à lui rappeler ses 20 ans de sitcom, comme des années de bagne, qu’on lui demandait des nouvelles de la famille Nelson au milieu des pedal steel et des Charleston, un blasphème ! Là, il se demandait lui-même s’il ne devait pas carrément changer de nom, et rêvait d’être un autre, Willie Nelson ou un de ces jeunes, James Taylor et Jackson Browne, qui le régalaient et n’avaient pas de comptes à rendre, n’avaient pas eu de Ozzie et Harriet dans leur vie, dont les dimanches s’étaient déroulés de l’autre côté de l’écran, chez les enfants normaux qui grandissent et jouent sans être filmés, enregistrés, programmés. Il n’avait guère plus que leur âge et aurait pourtant pu être leur père, côté métier, une sorte de mutant ou de revenant, de martien tombé de ses années 50, au point que quoi qu’il fît pour se transformer, quelles que furent sa coupe et sa tenue psychédélique, il avait toujours l’air déguisé, emprunté : on se disait que c’était le jeune Ricky de la famille Nelson, l’idole de notre jeunesse, habillé en beatnik, un comble pour qui passait sa vie devant son quatre-pistes et pouvait refaire une prise des dizaines de fois.
Sa seule consolation était que son ex-rival et maître, désormais Roi d’opérette, galérait tout autant de son côté à s’extraire de ses films sirupeux, rebrancher sa guitare et essayer de perdre du poids : il se rhabillait en Elvis forever pour rameuter ses fidèles au NBC Show et démontrer qu’il n’était pas mort, n’avait que 33 ans, une centaine de classiques et quelques centaines de millions d’albums au compteur ! Le monde à l’envers, quand on voyait exploser Alice Cooper et Screamin’ Jay Hawkins, avec leurs serpents et colliers de dents, ou ce bon vieux Pat Boone qui disjonctait au nom du Seigneur et se prenait maintenant pour un Hell’s angel, qu’il devait traduire par envoyé de Dieu! Même Cliff Richard s’était tourné vers le ciel, là-bas, et son copain Dion n’en revenait pas, le seul à avoir utilisé plus souvent que lui le mot teenager, Teenager In Love, Lonely Teenager, etc. ! Gene Vincent s’était exilé en Angleterre, et les nouveaux héros de la guitare brûlaient désormais leur instrument en scène, ou s’en servaient pour défoncer les amplis, dans des fumées suspectes, pendant qu’à Hanoï, on tirait à balles réelles sur de nouveaux Japs et planait sur des nuages de napalm ! Il avait dû rater un épisode, ou alors le feuilleton avait changé, mais il faisait contre mauvaise fortune bon cœur, et en tout cas bonne figure, avec une sorte de gravité naturelle – ce petit désarroi feutré du regard qu’avaient alors les ex-stars enfants, de Judy Garland à Natalie Wood – qui lui allait bien, lui donnait de l’allure et presque plus d’âge. Il se trouvait digne, à la fois lucide et décontracté, mais voyait bien qu’à y regarder de près, le fameux bleu de ses yeux avait changé, pâli comme un ciel de fin d’après-midi, ces soirs d’été qui sombrent imperceptiblement dans l’ombre, qu’il perdait ses couleurs et en avait finalement trop vu. Ça ne pouvait pas s’arrêter comme ça : on l’avait assez longtemps confondu, mélangé avec Fabian ou Frankie Avalon pour qu’il ne finisse pas comme eux, déguisé en vieux jeune dans des boîtes rétro, à chanter pour des quinquagénaires liftées, qu’il ne rejoigne pas à son âge le jardin des souvenirs. Il devait dire quelque chose, écrire, et pourquoi pas ce qui le tourmentait, cet interminable virage?
Une fois de plus, ce fut son passé qui lui tendit la perche, à l’occasion d’un festival de rock revival dont il partageait l’affiche avec quelques survivants, Chuck Berry, Bo Diddley, Bobby Rydell et consorts, au Madison Square Garden en octobre 1971. La consigne était bien sûr d’interpréter ses classiques, de leur faire le coup du bon vieux temps, des drive-in et des boîtes à slow, et de s’en tenir là; mais il ne pouvait s’y résigner, en avait trop sur le cœur, et décida de leur montrer qui il était aujourd’hui, ce qu’il faisait et où il en était. Sinon, il aurait eu l’impression de tricher sur la marchandise. Il monta donc sur scène entre deux rock’n’roll endiablés, le retour de Carol et de Maybellene avec le célèbre « pas du canard » de leur créateur, et leur balança ses chansons country, presque méconnaissable en cheveux longs, veste de velours pourpre et ceinture de cow-boy. Un choc visuel et sonore pour tous ceux qui l’avaient perdu de vue depuis dix ans, ou ne pouvaient plus le voir, et qui étaient venus retrouver « leur » RICKY, des quarante-cinq tours Imperial en quadrichromie criarde et des dimanches chez Ozzie & Harriet. Et un malentendu total, perceptible à l’œil nu et à l’oreille, quand il termina dans un silence assourdissant sa première nouveauté, puis commença à se faire siffler dès la seconde, huer à la troisième et jeter à la quatrième tel un vulgaire gibier de radio-crochet, alors que c’étaient des classiques de la country et que ses versions comptaient parmi les meilleures. Certes, on l’avait mis en garde, lui avait suggéré de faire au moins le traditionnel medley, mais de là à affronter carrément son public dans les yeux, à faire le bras de fer avec lui, il ne l’aurait jamais cru et finit par quitter la scène, après cinq titres sacrifiés qui lui avaient paru durer une éternité : sans doute l’épisode le plus douloureux de sa carrière. Qu’aurait fait le « Duke » s’il avait été là, et Ozzie l’avisé ?
La rupture était effective, un vrai divorce professionnel, et il sortit comme un spectre, le poing refermé sur sa Les Paul et le regard pétrifié, tel un gladiateur condamné par l’arène : après tout, c’était bien lui qu’ils avaient aimé naguère, la même voix et le même bonhomme, n’avait-il pas droit à une autre chance? Il rejoignit sa loge dans un état second, incapable de rien dire, rien comprendre ni répondre à Chuck Berry qui lui tapait sur l’épaule en évoquant ses propres galères, puis reprit mécaniquement ses affaires et s’engouffra dans sa voiture avec une seule idée en tête, de plus en plus lancinante : réagir. Faire quelque chose. Et il ne savait faire que des chansons. Mais en faire une qui soit comprise, et pour cela s’expliquer. Leur parler, leur écrire, revenir leur chanter sa vie d’aujourd’hui, comme il avait su le faire hier, et repartir sous des applaudissements, comme on serre la main d’un ami. Redevenir Rick Nelson, celui qui n’avait rien à envier à feu Ricky, ni hits ni glamour, remonter sur les planches et se camper là, devant eux, avec les mots les plus humains qu’il pût trouver, sa vie au creux des mains, dans sa guitare et au micro.
Et il écrivit cette semaine-là sa vérité, l’histoire de ce qui s’était passé, sans chercher à se justifier : les choses comme elles étaient. Un exercice libératoire, où le plus petit des Nelson venait voir sa deuxième famille, celle de devant l’écran, et mettait les points sur les i, les poings sur la table, vidait son sac une bonne fois pour toutes : « I went to a garden-party, to reminisce with my old friends/A chance to share old memories, and play our songs again/When I got to the garden-party, they all knew my name/No one recognized me, I didn’t look the same.../I said hello to “Mary Lou”, she belongs to me/When I sang a song about a honky-tonk, it was time to leave... ».
Tout était dit, dans les yeux quand on voyait la pochette, d’homme à homme. La chanson – mais il aurait sans doute fallu trouver un autre mot pour la désigner – s’appelait évidemment Garden Party, était aussi résolue qu’intimiste, quasiment une confession désenchantée et une profession de foi, et il leur avait envoyé par la radio comme d’autres font une lettre. Il l’avait composée pour chacun de ceux qui étaient présents ce soir-là, afin de se comprendre, et d’effacer définitivement cette nuit d’octobre, de repartir à zéro, ou en 60. De tourner la page du livre.
Et la réponse ne se fit pas attendre : son premier million d’albums et premier titre classé depuis dix ans dans les charts, un retour triomphal, et une pochette de disque noire et blanche d’une étonnante sobriété où il posait avec sa guitare contre lui, bien en main comme un fusil ou un étendard, la même que ce fameux jour, et où l’on ne voyait plus que son regard, fiché dans l’objectif tel une flèche Comanche. Fier et sincère, avec un extraordinaire défi noir qui avait remplacé la brillance factice d’autrefois, s’adressait à chaque spectateur du Madison et lui rendait sans arrogance la monnaie de sa pièce, et en exergue la seule morale qui valut la peine : « It’s all right now, I learned my lesson well/You can’t please everyone, so you gotta please yourself » (« J’ai compris la leçon, tu ne peux pas contenter tout le monde, alors fais-toi plaisir d’abord ! »). No comment. Pensait-il à Ozzie en chantant ces mots? Duke n’aurait pas fait mieux, et conclu sûrement d’un : « You’re a man now, son. Good luck, Colorado ! » Chacun en prenait pour son grade, et il reprenait la main, revenait à sa place, c’est-à-dire au sommet, avec une épaisseur et une profondeur qu’on ne lui avait jamais connues, car, pour la première fois depuis 25 ans, le fameux sourire automatique, à croire qu’il était rajouté artificiellement, avait disparu, il s’était mué en un regard d’adulte qui soutenait le vôtre, longtemps après que vous l’aviez vu.
Nelson junior était enfin devenu grand, à 34 ans, trois cents chansons et trois enfants, et il lui restait exactement onze ans à vivre, durant lesquels il cultiverait son second souffle, sans plus jamais hésiter à reprendre en scène ses premiers succès, maintenant qu’il les avait assumés, qu’il s’aimait à nouveau et pouvait être payé de retour. Le fils d’Ozzie ne se reniait plus. Il refit un bébé, des chansons, des disques et des concerts, jusqu’à 250 par an, y compris les revivals car il avait compris la leçon, et comme souvent dans ces cas-là, changea de femme en même temps que de peau. C'était une des subtilités de la vie d’artiste, côté cour : on renouvelle son public, à commencer par le plus familier, comme on changerait de pays, de regard sur soi. Et le sien n’était plus le même.
Et il se retrouva même à Las Vegas, un soir de septembre 1984, sur les traces du King, dans un concert à un million de dollars orchestré par le colonel Parker en personne. La boucle était bouclée, et le Roi désormais bien loin de tout, même si son ombre planait encore à certaines heures sur la scène, si son rire énorme éclatait parfois dans le noir d’une loge, si sa voix sensuelle vous effleurait soudain en coulisses : « Vas-y, Ricky, montre-leur un peu qui on était, mets-leur en plein la vue, baise-les et fais-moi plaisir : joue moi “Teenage idol”, il y a tellement de vrai là-dedans tu sais ! Ça parle de nous... ». Pour parfaire le tableau et ajouter son encoche dans l’arbre, comme un ultime autographe ou une patte dans le ciment, il était entouré ce soir-là de tout le Gotha, l’Olympe du rock : Johnny Cash, Roy Orbison, Jerry Lee Lewis, Carl Perkins, Fats Domino, autant dire la classe 55, qui décrocha dans la foulée un Grammy pour un album commun... racontant leurs souvenirs de guerre, c’est-à-dire de rock ! Ça ne s’inventait pas, et ce fut cruellement la seule récompense – collective – de sa vie, un disque de témoignages parlés sur ce temps passé qu’il avait voulu enterrer, à la façon des vétérans d’Iwo Jima ! D’autant plus douloureusement qu’il ne la vit jamais : Rick était mort entre-temps, emportant dans sa chute Ricky et tous ces souvenirs qui ne se racontent pas, à moins que l’autre ne les ait lui-même vécus, et ne les partage d’un sourire et d’un verre. Les siens portaient des noms de chansons, toutes liées aux sixties, et parlaient irrémédiablement de solitude, de route, de filles qui passent et de villes qui restent, de ce petit regret de s’être approché trop tôt du soleil et d’avoir découvert que ce n’était qu’un spot.
Pour la énième fois, il attaquait en 1985 une nouvelle carrière, venait de signer avec une autre maison de disques et tenait à tester en scène son prochain répertoire avant de l’enregistrer, à l’ancienne : « Je me vois comme un vieil homme », confiait-il curieusement en aparté. Pourtant ,il n’avait jamais paru aussi jeune, avec ses cheveux mi-longs, ses jeans assortis au regard et sa taille mannequin, prêt à bouffer du lion en attendant sa troisième chance. Alors il avait créé un ultime groupe, plus volontaire et plus jeune, et repris la route comme si c’était la 66 : on ne se refait pas. Hanté par le souvenir de Buddy, Otis et les autres, il redoutait depuis toujours l’avion et ne circulait par principe qu’en vols commerciaux, et jamais en appareil à hélices. Deux règles de base qu’il allait enfreindre en même temps, à l’occasion de ces déplacements, et qui lui coûteraient cher : il venait de trahir son plus cher adage selon lequel il faut toujours se faire confiance. A la grande surprise de tous, il fit brusquement l’acquisition d’un vieux DC3 d’époque qui avait appartenu à son ami Jerry Lee Lewis et était surnommé en coulisses « The flying bus » (le bus volant) à cause de ses difficultés régulières à décoller. L'appareil se traînait, rechignait, tanguait comme s’il n’avait pas envie de travailler certains jours, une sorte d’avion qui en somme n’aimait pas trop voler et préférait le plancher des vaches, en digne véhicule de la country, mais qui devait lui rappeler la belle époque, quand ils descendaient du ciel pour bénir les foules en chansons.
Le lundi 31 décembre 1985, à l’issue d’un concert en Alabama, il prit, avec sa compagne Helen Blair et ses cinq musiciens, son fameux coucou de dernière jeunesse pour rejoindre Dallas, où il devait se produire dans un spectacle de fin d’année, le Eve Show. Peu après le décollage, le pilote signala comme dans une mauvaise série de CBS que de la fumée envahissait le cockpit, à la suite d’un court-circuit, et il tenta un atterrissage d’urgence dans un champ près de Dekalb, au bord d’une autoroute du Texas, qui se termina par un crash. A peine l’avion au sol, et tout le monde sonné, il s’enflamma soudain et tous les occupants furent asphyxiés et carbonisés en un éclair, avec leurs rêves et leur matériel, à l’exception du pilote et du copilote, échappés en catastrophe par le cockpit. Le tout n’avait duré que quelques minutes, à peine le temps d’une chanson, au temps des quarante-cinq tours : l’histoire s’arrêtait là. On raconta parfois que l’accident était dû à l’usage intempestif de drogue en plein vol, une façon comme une autre de s’envoyer en l’air et même ad patres, mais l’enquête détermina qu’il était causé plus prosaïquement par le dysfonctionnement d’un radiateur à gaz. Le fils de la famille Nelson ne serait pas tombé de si haut. Ainsi finit le jeune homme à la moue et à la mèche pas rebelles, le petit Presley des chaumières dont le geste le plus célèbre fut d’avoir envoyé en pleine rue de Rio Bravo sa Winchester à « Duke » Wayne qui embrayait et tirait aussi sec dans le tas : bingo ! A quoi se résume une vie. La télévision diffusa en hommage son show de Vegas avec les vétérans, Fats, Carl et le « Killer », où il interprétait ses plus fameux succès et répétait une fois de plus que « les gens l’appelaient l’idole des jeunes », en version originale. Puis elle remit ça avec « le » film de sa vie, son regard bleu en Technicolor : « By the river Rio Bravo/I walk all alone/and I wonder/as I wander/by the river where my love has flown », comme chantait Dean Martin. C'était déjà une autre vie.
Son ami Bob Dylan lui rendit hommage en intégrant à sa tournée 2005 sa chanson la plus mélancolique, Lonesome Town, qui était l’une de ses meilleures, avec tant d’autres, It’s Up To You et It’s Late, Believe What You Say et Never Be Anyone Else But You, ces mots qu’on dit aux filles dans le noir d’une boum et qui aident à voir l’avenir en rose, à croire que la vie est un film, sinon un feuilleton, et qu’on est le premier rôle par contrat : le fils préféré de l’Amérique. Il laissait derrière lui 40 albums et 30 ans de souvenirs, de deux minutes trente comme ces colliers bon marché qui finissent par devenir nos vrais bijoux, ces doigts croisés qui viennent chatouiller notre mémoire des siècles après, ces plages d’albums où s’efface pas à pas l’ombre de nos vies. Rien. Que des ballades d’enfer pour faire craquer secrètement la fille des débuts, celle qui lui préférait Elvis, faire danser dans sa tête ce souvenir de flirt qui s’était envolé depuis longtemps au paradis des flirts. L'inspiration avait de ces secrets...
Alain..

Site sur le son et l' enregistrement de Claude Gendre http://claude.gendre.free.fr/

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