23-Les disparus " Jim MORRISON "

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hencot
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23-Les disparus " Jim MORRISON "

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JIM MORRISON
Un dernier blues à Paris ou Le Lézard des Beaux-Arts

1) Le mythe : Un bateau ivre entre deux rives
Il fallait voir Jim Morrison traverser Paris comme sur un fil, héros éthéré, improbable, méconnaissable, le regarder serpenter, arpenter la ville et de temps en temps tituber, s’arrêter net et chanceler au soleil, comme sous l’effet d’une vision, puis repartir de plus belle vers nulle part, c’est-à-dire le premier bar qui se présenterait, pour comprendre ce que génération perdue voulait dire, deviner pourquoi il en était arrivé là comme d’autres rejoignent leur cimetière des éléphants. Lui, c’était le quartier des poètes, ce carré fantôme du Père-Lachaise dont il avait entendu parler dans ses livres, qui semblait vous donner vos lettres de noblesse, c’est-à-dire d’écrivain, et qu’il avait entrepris de rejoindre à pied, en avion et en fumée, à un âge où il aurait dû être déjà mort.
Depuis trois mois qu’ils habitaient rue Beautreillis, dans le IVe arrondissement, à deux pas du fameux cimetière de ses fantasmes, qu’ils s’étaient mis en quelque sorte dans leurs meubles, Pam et lui avaient l’impression de vivre un roman adolescent, l’argent et la gloire en plus, une sorte de « Love story » pop en espérant bien que la fin de celle-là serait plus heureuse, et se donnaient des airs et des manies d’étudiants. Il aimait Hendrix, Huxley, les alcools forts et la coke, et elle, elle l’aimait, lui, et le suivrait jusqu’au bout... Ils jouaient à flirter, vagabonder, chiner, planer, lire, et même à étudier. Ils s’ingéniaient à passer inaperçus, comme par exemple dans le métro, ou, parfois, à se faire reconnaître, avant de disparaître d’un bond, pas vus, pas pris, étaient-ce bien eux? Ils faisaient les fous, et, n’eût-ce été cette coupable industrie qui consistait à pister ou, selon les cas, fuir les dealers, qui les flairaient à des kilomètres à la ronde comme on traque une proie, ils auraient pu se déclarer totalement heureux, légers et purs telles ces plumes d’ange qui pleuvaient parfois du ciel de Notre-Dame. Mais n’était-ce pas justement être heureux, en ces années 70, que se shooter, se défoncer, faire la nique au néant en déclamant les symbolistes, de frôler l’éternité en foulant le plancher des poètes ? Dès qu’il était descendu de l’avion, il avait eu conscience de marcher sur les traces de ses pairs, de toucher terre comme on rentre au bercail. D’être ici chez lui, bien plus qu’au prétendu « pays ».
Jim, bien sûr, n’était pas dupe puisqu’il payait sans cesse, à la chaîne, pour entretenir cette illusion, et qu’il n’eût pas hésité à acheter des calèches ou des comptoirs à absinthe pour faire plus vrai, couleur locale ou historique, se croire autrefois ou se sentir Hemingway. Mais la rousse Pam, toujours ailleurs et toujours là, le ramenait sans cesse à leur rêve, vivre comme un siècle avant, dans un Paris postromantique, et jouer aux funambules sur les décombres encore brûlants des barricades, comme au temps de la Commune. Et il faisait un détour par le Procope pour voir si Wilde n’y était pas, par un malicieux hasard, blotti à la terrasse et sans un sou vaillant, incapable même de payer son verre sous la pluie pour pouvoir s’éclipser. Un clochard céleste.
Dans le quartier, tout le monde les connaissait sans les reconnaître, les croisait d’un regard ou les effleurait d’un sourire, et l’on se répétait à la dérobée qu’il était « poète et américain », sans savoir quel était le plus beau compliment des deux, ni toujours faire le rapprochement avec la pochette jaune acajou de L.A. Woman ou avec ces Cavaliers dans la tempête (Riders On The Storm) qui n’en finissaient pas de galoper en tête des hit-parades sur une mélopée quasi funèbre, une sorte de litanie incantatoire comme il les adorait. Son ultime disque, enregistré quatre mois auparavant dans une ambiance glaciale en Californie et qui embrasait les platines dans des fumées étranges. Son testament phonographique, avant de passer aux choses sérieuses...
Personne ou presque dans l’immeuble, sauf les initiés, ne soupçonnait qu’il fut la voix des déjà légendaires Light My Fire et The End, le créateur envoûtant de People Are Strange, When The Music’s Over et autres testaments pop, la bande-son d’une ultime guerre coloniale US et la dernière gerbe de la flower génération. Nul ne pensait aux Doors en le rencontrant, fût-ce parce qu’il avait doublé de volume, pris cet éternel air stoned et ce faux air revêche de guerrier apache, la seule défense qu’il ait pu élaborer contre l’armée de parasites et paparazzi qui le cernait, le coursait « là-bas » du matin au soir, quand il se ressemblait encore. Alors, il était devenu énorme, difforme, s’était donné des allures de roadie ou de garde du corps, de biker hard ou de Hell’s angel sur le retour pour se perdre de vue, redevenir l’autre, juste un Américain à Paris. Il avait l’air d’un vieux lion bouffi, d’un félin tapi, repu, dont la fente fuyante du regard ne laissait plus rien paraître et qui guettait par instants sur le boulevard les proies de ses futures nouvelles, aussitôt effacées qu’écrites dans sa tête, en une seconde lumière. Un prédateur engourdi, tassé, ramassé, aux aguets de passants invisibles, fantômes familiers connus de lui seul : il voyait des choses derrière des choses, le noyé dans le nageur comme dans cette vieille histoire. Il était au-delà, derrière les Portes, avait toujours contemplé le monde d’une planète inconnue, dont il aurait hérité de la distance, du mystère et la fixité.
Et les jours passaient, filaient, de galerie en librairie, de bibliothèque en cinémathèque, de fantasmes en souvenirs. La vie s’en allait, se déroulait comme ces petits films qu’il gravait en super 8, ces bandes-son où il enregistrait plus des soliloques que des chansons, ses rêveries de chanteur solitaire. Il avait retrouvé en France des amis, quelques cinéastes et journalistes complices qui ne lui prenaient pas la tête avec ses ventes et ses mixes, ses vapeurs de Miami et nuages de Frisco. Des gens de la vie, avec lesquels il pouvait parler de tout sauf de « ça » – de charts et de box-office, de titres à dollars –, du monde comme il allait.
Quand il était lancé, il avait son mot à dire sur tout, se révélait un interlocuteur féru de sciences, d’économie, de philosophie, de littérature et de nourritures plus terrestres. Il avait pensé à tout, tout vu, bu, vécu au moins une fois dans ses périples intérieurs, sans qu’on ne sache plus si son art relevait de la connaissance ou de l’expérience, de la fiction ou de la réalité : il vous parlait de Blake, Byron, Chester ou Quincey comme s’il les avait connus en personne. Il vous faisait revivre Conrad et Melville, telles des rencontres de la veille, boulevard Saint-Michel à minuit, invoquait Baudelaire ou Rimbaud comme des vieux frères de plume, vous traversait, regardait au-delà de vous quand il vous racontait ses mondes, revisitait ses ombres et fantômes illustres. Il jouait avec vous comme un chat, une araignée dans ses fils. Incomparable, insaisissable, inénarrable quand il entreprenait de vous séduire, vous apprivoiser, vous captiver. Vous hypnotiser façon naja. Il s’insinuait en vous. Laissait planer entre ses mots de ces silences lourds qu’on éclaire d’un regard. Continuait de s’infiltrer, glisser en son interlocuteur. Vous résumait la vie d’un mot qu’on eût tout de suite voulu noter, retenir à la façon d’un éclair d’été. Répondait à des questions que vous n’auriez pas su formuler.
Mais Jim n’était pas dupe, il n’était plus dupe de rien, à être allé si loin, si haut et si vite, et il consacrait désormais autant de temps à créer, ou plutôt chercher à créer, qu’à boire, la Seine entière s’il le fallait, convaincu que l’idéal – c’est-à-dire l’idée et son mot juste – était toujours sur l’autre rive et que seuls y parvenaient les marins ivres. Il buvait au lieu de dormir, fumait au lieu de rêver, planait au grand jour entre Louvre et Panthéon, se défonçait pour trouver des idées, perdait alors l’usage de ses mots comme d’autres de leurs membres, et jusqu’à la parole tant il était stoned, et devait tout recommencer. Il ne vivait plus, si l’on pouvait dire, qu’en état second, dans des conditions parfois proches du coma éthylique, et ne se réveillait, n’en revenait plus guère que pour se chercher des modèles de dérive, entre Baudelaire et Nerval, Satie et Artaud.
Il coulait avec délectation, jubilation dans ses bouteilles et ses doses, comme un plongeur qui aurait décidé de ne pas remonter. Et les yeux mi-clos et la gorge sèche, désespérément sèche, il comptait avec une extrême minutie les secondes de sa chute, en s’efforçant tantôt d’y entraîner sa « Pam », qui ne se faisait pas prier, puisqu’elle était de longue date une junkie pure, accro à tout et surtout à lui, tantôt de lui sauver la mise en la repoussant, l’invectivant, la chassant de son nuage.
Dans ces moments-là, pathétique, il voulait qu’elle descende du train, lui criait d’arrêter et de se faire soigner, désintoxiquer, et donc de s’éloigner un peu, juste un peu de lui. Il voulait qu’elle s’écarte, car elle lui cachait le soleil, même en pleine nuit, et il savait bien qu’un jour, il s’y poserait, comme on venait de faire sur la lune. « Un grand pas pour l’humanité... » : Tu parles! Cela faisait des années qu’ils y allaient, eux, qu’il y était monté cueillir quelques visions d’après-minuit. Pam et Jim, Jim et Pam, à Paris : il passait des après-midi à lézarder, écouter des radios qu’il ne comprenait pas et dont il réécrivait la langue, aimait cette sensation d’étrangeté, sa vie martienne dans une ville imaginaire. Et lorsqu’il n’en pouvait plus de ses quatre ou huit murs, il descendait dans la rue Beautreillis, à six heures, et avalait le ciel à grandes gorgées, chemise ouverte et yeux fermés : il s’imprégnait, se lavait la tête de ses nuits blanches, prenait des allures de christ – ou plutôt de messie sauvage – pour traverser les rues et les quais sans plus rien voir, comme on marcherait sur la ville.
Avec sa chevelure et sa barbe fournie, ses yeux fixés par la drogue et ses gestes lents, lourds d’insomnie, il pouvait aussi bien apaiser qu’inquiéter, attendrir qu’exaspérer, et il arrivait qu’on le rattrapât en catastrophe au milieu de la circulation, ou qu’il s’aventurât à enjamber un balcon, descendre d’un quai « juste pour voir », pour savoir. Pour traverser la ligne, entrer en marge, puisque tout n’était au fond que littérature, les oiseaux et les trains, les visages et les mains, rien que des lignes de vie, tout ça, des pages à peupler et des portées à meubler, à noircir de serments et de sentiments. L'écume des hommes. Avec lui, les miroirs étaient faits pour être traversés, les limites repoussées et les portes poussées, tout lui était devenu source de poèmes, de chansons, d’illuminations. Il était déjà ailleurs, dans cette parenthèse parisienne qu’il entendait bien refermer à sa manière, à son heure, et qui fondait entre ses doigts comme neige au soleil, à l’approche de l’été 71. Mort de Vilar et de Stravinsky, Losey à Cannes et Fernandel ad patres, il s’en fichait, il n’était déjà plus là, plus des leurs, de l’affiche et de service. Et on l’évitait maintenant autant qu’on l’invitait alors, il y a seulement deux mois, quand il jouait à « Jim live in Paris », qu’il n’était pas down and out, comme dans cet Etranger, posé sur sa table de chevet, près de son lit à la manière d’un portrait de jeunesse.Tous les jours se ressemblaient quand on les passait de nuit, intra muros au comptoir, que la ville n’était plus qu’une longue succession de tavernes et qu’on répétait à qui voulait l’entendre : « Please, show me the way to the next whisky bar. And don’t ask why... » (« S'il te plaît, montre-moi le chemin vers le prochain bar à whisky/Et ne demande pas pourquoi »). Autant demander sa mort, si l’on y ajoutait les doses et les dopes, les trips et les clashs. Ses jours de feu follet, sur les pas de Rigault, Crevel et les autres, qu’il ne connaissait que de visage, de regard, de fraternité, comme on croise son destin dans une photo, à la une de chez Maspero, et que l’on perçoit dans une seule image tout le désespoir du monde, le cri béant du never more. Le pire était quand il apercevait son reflet à lui dans les mêmes vitrines, en surimpression, et qu’il ne se reconnaissait presque plus, sinon par déduction : il s’arrêtait un instant, se dévisageait d’un air hébété, désenchanté, recherchait au fond de ses yeux le gamin caché de Melbourne, Floride, le passager de Santa Fe, qui découvrait à 5 ans la mort allongée au bord de la route – un Indien accidenté dans une collision –, puis poursuivait son chemin comme dans cette chanson de Piaf, « une ombre de la nuit ». Shadow of the night.
C'était ce qu’il était, désormais : le père de son personnage d’il y a trois ans, après seulement trois mois de roue libre, sa saison en enfer. Son propre amiral Morrison, par analogie avec son officier de père. Quelle serait son Abyssinie ? Quelles cendres sur ses lauriers ? A partir d’un certain point, plus rien n’existait, ne comptait, et sortir de chez lui devenait parfois aussi compliqué, héroïque que d’y rentrer, chaque pas, geste lui coûtait et s’avérait une petite épreuve en soi, une traversée secrète du désert, à lutter contre ses démons, pire qu’une armée de fans. C'était maintenant le diable qui voulait son autographe, Faust qui guettait son retour. Par moments, il avait peur de tout et tournait dix fois sa clef dans sa porte comme pour conjurer ses sorts, s’assurer qu’on ne l’avait pas suivi, à moins qu’au fond il ne le souhaitât, pour ne pas dormir seul avec « elle », son ombre. Malgré ses efforts, Pam le renvoyait à sa solitude, à son état, à son trou noir, celui où il plongeait chaque nuit à bout de sommeil, de rêves, de lui-même. Il finissait, comme un livre s’achève ou un film s’éteint, et éprouvait au seuil de la vie ce sentiment de plénitude et de lassitude mêlées que l’on peut lire parfois sur le visage des anciens, de ceux qui ont vu et n’attendent plus rien. Il avait dix mille ans. Il avait fait son temps, à force de minutes si denses, intenses qu’aucun mot ne pourrait jamais les rendre : va-t’en raconter un voyage dans la cinquième dimension, comme aurait dit McGuinn ! Et ce qui devait arriver arriva, puisque c’était écrit, qu’il l’avait écrit : sa mort était devenue son dernier poème. Et comme tous les poèmes, on pouvait la lire de différentes manières, entre les lignes ou dans le texte, et même l’imaginer. L'écrire et la réécrire.
2) Les faits : les deux morts de James Douglas, « American traveler »
Robert Mitchum bondit sur le cow-boy et lui décrocha un superbe direct au menton, qui l’envoya rouler dans la cabane. Mais l’autre ne s’avoua pas vaincu pour autant, et se releva précipitamment en cherchant son colt. Alors l’acteur plongea sur lui et ils roulèrent au sol, s’affrontant au corps à corps dans la poussière et se rendant coup pour coup. Une bagarre hyperréaliste comme on en voyait rarement à Hollywood en ce temps-là, qui sentait la sueur et la poudre. Malgré l’âge du film, vingt-cinq ans déjà, l’image était superbe, un noir et blanc contrasté comme on les aimait, avec un son métallique qui rendait bien la dureté de la situation, une superbe partition de Max Steiner et un dialogue qui ne se payait pas de mots. Raoul Walsh n’avait pas fait les choses à moitié : La Vallée de la peur était décidément un bon film, et l’Action Lafayette un vrai rendez-vous de cinéphiles. Et cette minute valait d’être vécue.
Dans le célèbre cinéma du IXe arrondissement, Jim Morrison, blotti incognito dans sa mezzanine tel un gros chat, ce siamois persan qu’il était devenu, au fond de la salle 1 avec sa compagne Pamela Courson, voyait sans le savoir le dernier film de sa vie, un vieux western – Pursued – avec Mitchum dans le rôle de Jeb Rand et la bien lointaine Teresa Wright qui tremblait pour lui au long de ses trois bobines. Un classique de 1947, tout en muscles et en nerfs, sans un gramme de parlote ni de mélo, avec des relents freudiens pas faits pour lui déplaire. Il avait lu le plus grand bien du film et voulait en avoir le cœur net. L'ironie du sort voulait qu’il ait refusé quelques mois auparavant un film avec ce même Mitchum, Pourquoi sommes-nous au Vietnam? d’après l’œuvre de Norman Mailer, qui dénonçait l’engagement américain en Extrême-Orient.
On était le 2 juillet 1971 à Paris, à la séance de vingt-deux heures, rue Buffault, et dans moins de sept heures, James Douglas Morrison, 27 ans, comme disait l’état civil, serait mort dans de tristes, sinistres conditions. Ce soir-là, il avait officiellement dîné seul dans un restaurant chinois voisin, avant de passer chercher Pamela pour l’emmener au cinéma, aux termes du rapport de police. Moyennant un petit subterfuge vestimentaire, il pouvait prendre indifféremment le taxi ou le métro sans que personne ne le reconnût, alors même que toute la jeunesse française avait acheté religieusement ses six albums avec les célèbres Doors, le groupe le plus sulfureux de son temps, et s’ingéniait à copier ses poses lascives, félines, de panthère noire du pop. En mal d’anonymat et d’autonomie, en proie à la justice américaine et au FBI pour ses multiples débordements, notamment scéniques, où il pouvait s’exhiber sans retenue, il s’était littéralement réfugié à Paris depuis le mois de mars, parvenu au sommet de sa gloire, dans l’espoir d’y écrire « sérieusement », c’est-à-dire sans le support d’aucune autre musique que la poésie. L'art pour l’art, comme on aurait dit ici, chez les Parnassiens. Comme à la même époque un certain Brel qu’il n’avait jamais entendu, il ne voulait plus tricher, et le show-business, c’était justement l’art de l’esbroufe, un poker menteur.
Donc il s’était évadé après un dernier opus, sans savoir qu’il allait échouer, naufrager là tel un corsaire moderne et y reposer toute une éternité, à deux pas de ses idoles de bibliothèque, du seul Oscar qui ait jamais compté, de ces capitaines de bateaux ivres qu’il se récitait par cœur et qui l’hypnotisaient du fond de leur nuit. Mais si le port final était certain, terminus le Père-Lachaise, Sixième Division, le voyage – on disait alors le trip – était-il bien celui qu’on avait raconté? Jim Morrison, par ailleurs fils d’amiral (le plus jeune de toute l’US Navy, à 47 ans, selon les manchettes) avait-il vraiment péri d’une syncope dans sa baignoire, au fin fond d’une nuit parisienne, comme un marin d’eau douce, ou au terme d’une traversée plus corsée, d’une ultime tempête romantique? Était-il mort en bon cinéphile, des chevaux plein les yeux, ou seul au bout d’une nuit glacée, à bord de sa dérisoire coquille de noix ? Avait-il jamais été dans ce cinéma légendaire, aujourd’hui disparu au profit d’une épicerie? Jamais vu la bagarre de Mitchum ? Jamais existé ?
Seuls, quelques-uns avaient la réponse, et si tous s’étaient tus, certains comme Pamela le feraient désormais définitivement, puisqu’elle lui avait emboîté le pas trois ans plus tard, au même âge, ainsi que leur dealer et ami, Jean, disparu dans sa foulée. On ne vivait pas vieux dans la pop en ce temps-là, et l’on faisait de beaux cadavres, des fantômes de 20 ans dont traîne encore le regard, au détour de Saint-Germain. Pour être parti si vite, Jim avait laissé son livre ouvert, à la terrasse de la Coupole, et ses idées n’en finissaient pas de voler, briller dans la nuit telles des lucioles d’été ou les feux follets du cimetière voisin, dernière demeure de ce Baudelaire qui avait grandi pour sa part près d’un général et empoisonné à vie les Fleurs du Montparnasse.
Trois mois avant, en mars, Jim Morrison avait en effet décidé de refermer les portes, de la musique, de l’Amérique, et du fric, c’est-à-dire des Doors, et venait de l’annoncer à ses partenaires à l’issue des séances de mixage de la chanson Riders On The Storm, sur l’album L.A. Woman, qui sortirait au début avril. Quasiment méconnaissable sur la pochette crépusculaire, où il apparaissait sombre, barbu, bouffi, il avait mille bonnes raisons pour cela, la première étant que la justice américaine le poursuivait et l’interdisait de scène depuis ce fameux concert à Miami le 1er mars 1969 au Dinner Key Auditorium de Coconut Grove, où il aurait simulé une fellation, exhibé son sexe devant les 12 000 spectateurs et incité son public à la subversion. Comme si toute prestation de l’artiste n’était pas déjà une exhibition, une provocation en soi... Quatre chefs d’inculpation – outrage aux bonnes mœurs, comportement obscène, ivresse publique et attentat à la pudeur – avaient été retenus contre lui. Après les incidents précédents à New Heaven, puis à Chicago, il était devenu la bête noire des programmateurs, réputé incontrôlable dans ses moments d’ébriété, et avait donc fini par passer, physiquement, de l’ange pervers au biker hirsute, avec un regard insaisissable et flou qui semblait vous défier en permanence, quand il était surtout embrumé par tout ce qu’il ingurgitait et ne percevait plus guère que son monde intérieur, à des années-lumière de là. Une manière comme une autre de briser son miroir, de casser cette image de démon, d’ange exterminateur qui planait sur ses premiers disques et l’étiquetait à vie entre acide et happening dans l’iconographie de la pop music. Avant même d’être rocker ou performer, un homme en cuir de plus, il se voulait songwriter, et surtout poète, un mot presque imprononçable par ici à part chez Dylan, et il fallait que cela se voie, que ça crève les yeux. Il s’était donc fait une tête d’Hemingway rock, qui allait partir sur les traces européennes de l’autre et transformer l’essai. Car, de toute évidence, il ne faisait pas le même métier que ses confrères, ne s’était jamais senti à sa place au milieu des groupies et roadies et donnait depuis toujours à ses œuvres un ton récitatif qui tranchait sur le son des radios et faisait beaucoup de son succès, en écho à l’orgue de Ray Manzarek remplaçant la traditionnelle basse. La marche funèbre des Doors, le blues des seventies.
Alcoolique, instable, et bientôt junkie, il était devenu monolithique, étranger, avec cette fixité des statues antiques, traînait dans le show-business comme un OVNI, une sorte d’ectoplasme insidieux qui ne se ressemblait que lorsqu’il s’ouvrait, s’allumait d’un sourire. Alors seulement, on le reconnaissait, il redevenait le Jim des débuts, il y avait à peine quatre ans, quand l’espièglerie n’avait pas viré à la perversité et l’insolence à la confusion. Quatre ans, six disques, 200 concerts, cinquante chansons ou morceaux, d’éternité, d’absolu, de fin du monde, comment les appeler? Des Morrisongs, peut-être, parfois longues comme du Léo Ferré 70 par chez nous et autant hors format : contre toute attente, les radios avaient choisi la version intégrale de Light My Fire, d’une durée de 6 minutes 30, contre les 3 minutes 30 proposées par la maison de disques, et celle de The End durait 11 minutes 40 ! Pas un thème, un titre, même mineur, qui ne fût fondamentalement inquiétant, voire morbide, justement à cause de leur étrange alliage sonore – voix-orgue –, ce mariage jazz-pop inédit qui ralliait aussi bien Kurt Weill que Jack Kerouac, son premier compagnon de route littéraire, semait le malaise et le doute chez l’auditeur, invitait à des voyages ou des vies parallèles. Jim poussait, ouvrait des portes sur l’abîme. People Are Strange, Love Me Two Times, etc. : c’était le secret des Doors, le vertige des corridors, et qui s’y aventurait n’en revenait pas tout à fait, pas le même, basculait dans des trous noirs comme on sauterait par la fenêtre.
Et il n’était pas sûr qu’il n’ait pas plongé lui-même dans la foulée, qu’il ne se soit pas jeté exprès à la mer en traversant l’Atlantique pour gagner la France, dont la seule évocation le fascinait à cause de ses lettres, ses valeurs, ses artistes, de son nom même qui était un prénom.
S'il était un endroit au monde où un créateur devait se sentir chez lui, c’était bien là-bas, à Paris, et il se préparait à en savourer chaque seconde, chaque pas, convaincu qu’on y respirait la liberté, l’inspiration, la sérénité. Qu’on s’y décuplait, s’y réalisait et s’y apaisait tout à la fois : il voyait ça comme des vacances et une expérience, ce qu’on appellerait aujourd’hui une résidence. Sa compagne, Pamela Courson, qui y séjournait déjà depuis trois semaines, avait repéré les lieux, et notamment leur futur appartement du Marais, qu’ils allaient sous-louer pour 3 000 francs par mois à un jeune mannequin, Elizabeth Larivière, alias « Zozo », et il y partait autant par envie que par lassitude, prêt à disparaître et à renaître, puisque l’un entraînait l’autre. D’instinct, il savait que cette aventure allait le changer, lui arracher ces masques qu’ils s’efforçaient de lui coller, pour effrayer la galerie. Et il n’avait qu’une idée en débarquant à l’aéroport d’Orly, ce mercredi 12 mars : faire le vide de ces quatre années, et en même temps provision d’images et de sensations, donc de chansons.
En bonne star, il descendit à l’hôtel George V, jetant son dévolu sur le bar Alexandre voisin, puis emménagea quelques jours après sous le patronyme de James Douglas – en fait, ses deux prénoms – au 17 rue Beautreillis, dans le IVe arrondissement, où une connaissance leur avait donc sous-loué une partie de son appartement, au troisième étage d’un immeuble bourgeois du XIXe siècle, situé à deux pas de la Bastille. Dans le quatre-pièces avec meubles anciens, cheminée de marbre et au plafond nuages blancs sur ciel bleu, Jim occupait une chambre côté cour, aux couleurs chaudes et ensoleillées, et disposait d’un bureau à dessus de cuir installé près de la fenêtre, qu’il déplaçait en fonction de la lumière du jour.
Très vite, il s’intégra au quartier, à la manière d’un étudiant étranger et bohème : se réveillant généralement en fin de matinée, il faisait ses courses rue Saint-Antoine, achetait son New York Herald Tribune sur les boulevards, ses boissons au « Vin des Pyrénées », sept numéros plus bas, déjeunait immuablement en face, au « Beautreillis », où ses éclats avec Pamela firent vibrer plus d’un mur en fin de repas. Rapportait des fraises du marché, sa baguette chaude, du bois pour faire du feu et écoutait la voisine de palier faire ses gammes. Et il prit très vite l’habitude, aux dires de l’hôtesse, de travailler l’après-midi sur la vaste table du salon, qu’il recouvrait de livres et de grands cahiers jaunes, son champ d’action et son horizon, et où il passait des journées à écrire et à lire. Et à boire, au terme d’un rite immuable : c’était ainsi qu’il voyait l’écrivain, entre l’encre et l’alcool. Un homme qui traverse et avale le monde, et bien qu’il en perçût le côté cliché, il lui paraissait difficile de ne pas y céder. Il était là, dans cette ville habitée d’esprits et de légendes, et entendait bien s’en imprégner. Et il se plongea très vite dans la capitale comme dans un océan familier, une vasque bienfaisante, sur les traces de souvenirs qui tenaient du fantasme et sortaient tout droit de ses lectures. Ce n’était pas le Paris des guides qu’il arpentait, mais une cité de roman, une ville secrète connue de lui seul, remplie d’ombres et de poèmes cachés, et il y chassait ses fantômes, tel un collégien tombé dans sa bibliothèque.
Son territoire d’élection fut tout d’abord l’île de la Cité voisine, le Marais tout proche, l’incontournable Quartier latin. Il rejoignait la Bastille, arpentait la rue des Rosiers, s’immergeait parfois dans les Halles; traversait le pont Marie jusqu’à l’île Saint-Louis, où il buvait ses bières; poussait jusqu’à Notre-dame ou à la Sorbonne, via les bouquinistes, échouait au Flore, chez Lipp ou aux Deux Magots, où il vidait d’autres bières, avait ses rendez-vous avec Madame Stella Artois ou Kronenbourg. Toute sa vie il avait trop bu, trop mangé, donc grossi. Et retour au bercail par le pont des Arts, puis le métro de Louvre à Saint-Paul, enfin la rue Saint-Antoine, en passant par la légendaire place des Vosges, où l’on ne pouvait se sentir que prince exilé. Il y avait son banc, son rendez-vous, ses habitudes, près du bac à sable. Ses mystères, qu’on aurait pu appeler absences. Ses émois devant l’Hôtel de Rohan, la maison d’Hugo devenue musée, où le poète dominait les Lettres Françaises de son deuxième étage, contemplait naguère les mêmes jeux d’eau et statues que lui, avec Lamartine et Dumas.
Vêtu tantôt de sa veste en daim, sa chemise habillée et d’un pantalon de velours côtelé, tantôt d’un simple treillis kaki, il y écrivait face aux jeux d’enfants des poèmes érotiques sur des cahiers Clairefontaine, y déjeunait au restaurant voisin, « Ma Bourgogne », donnait de l’argent aux musiciens de passage. Tout de suite, il s’y aventura seul, et bien sûr à pied, en bon Américain à Paris, que seuls distinguaient de ses confrères les grandes feuilles blanches dépassant de son caban, ces journaux intimes et multiples carnets à spirale sur lesquels il annotait ses sentiments, et qu’il transporta les derniers temps dans un grand sac blanc de la Samaritaine! Il s’arrêtait régulièrement, s’asseyait au cœur du parc, écoutait ce que lui soufflait la ville, pas tant le décor d’avril, mais tout ce qui se cachait dans ces murs, derrière ces façades, l’âme des choses. Il remontait la vie à contre-courant. En se concentrant bien, au bout de quelques verres, de cette rivière de bière, vodka et whisky qui l’emportait sur les quais, le poussait de comptoir en terrasse, l’avalait de jour en jour, il lui semblait dialoguer avec ses illustres aînés, parler boutique avec les maîtres.
Et puis il y avait ce cimetière, le Père-Lachaise, où il avait recherché tout un après-midi le Quartier des poètes, comme on rentre chez soi. Tout le monde était là, Wilde, Apollinaire, Eluard, Ernst, Molière, Musset, Nerval, Proust, Balzac, Isadora Duncan, souvent morts à des âges où l’on commence à peine à vivre, à croire qu’on se promenait dans un livre d’histoire, et il aimait s’asseoir et lire près d’une tombe, comme pour toucher du doigt le fin mot des choses, les secrets d’un monde perdu.
Jim avait cette année-là la fibre nostalgique, et marchait – au sens propre du terme – à travers la capitale sur les traces de Miller et d’Hemingway, posait à l’écrivain qu’il était à la une de la Rive Gauche, l’œil vague et un étrange sourire aux lèvres, avec une Pam qui le dévorait des yeux comme s’il avait été Rimbaud ressuscité. Ne la surnommait-il pas avec ironie sa « compagne cosmique » ? Il avait tant vécu de vies, d’expériences, et surtout écrit de merveilles en si peu de temps qu’il pouvait effectivement prétendre s’asseoir à la table des dieux, rêver dans le ciel de Saint-Germain et siroter des alcools improbables, la vie lui ayant accordé un fabuleux crédit, un compte ouvert à la National City Bank. Naturellement, tout se payait, généralement cash dans ce métier, et il savait bien que, si l’homme de Charleroi n’avait pas fini milliardaire, mais trafiquant d’armes et même amputé d’une jambe, il aurait lui aussi son purgatoire, le prix de ses extras, la facture des années Elektra en quelque sorte. Il avait fait en quatre ans et six disques ce que les autres artistes mettent une vie à réussir, dans le meilleur des cas. Il attendait donc l’addition, en se demandant s’il aurait assez de zéros sur son compte. Mais quand et comment? D’ici là, il fallait vivre, tenir, enregistrer littéralement le monde par tous ses sens, les pores de sa peau, les portes de son cœur, pour le recracher ensuite sur du papier ou du vinyle, se nourrir de tout ce qui passait, vibrait autour de lui. Jouer les voleurs de vie pour en faire de la poésie pure, comme il en était de la coke ou de l’oxygène, tout ce qui se consomme et vous consume, vous entraîne vers le haut, ces paradis qu’on prétend artificiels. Ne parlait-on pas de lignes pour désigner à la fois l’écriture et la dope, à se demander laquelle était la plus dangereuse, indispensable à l’autre?!
Les premiers temps, tout s’était bien passé, de manière quasi idyllique. Et il y avait de quoi : il venait de se rappeler qu’il était jeune, beau, célèbre et multimillionnaire, et qu’il n’avait rien d’autre à faire que se payer du bonheur, ainsi bien sûr qu’à Pamela. Celui-là se monnayait en poudre blanche, venue d’Orient ou d’Asie, et il assistait avec indifférence à l’incessant trafic de ses dealers, ces copains flous et caméléons qu’elle avait le don de se faire où qu’elle aille et qui finissaient toujours à minuit autour des mêmes flammes et des mêmes cuillères, dans une ambiance tamisée et une bande-son cotonneuse : sa famille nuageuse. Elle avait notamment retrouvé un ancien amant français de Los Angeles, hollywoodien à tous les sens du terme, le fringant comte Jean de Breteuil, qui partageait aujourd’hui la vie de la chanteuse-comédienne Marianne Faithfull et se partageait lui-même entre Paris et le Midi, voire l’Afrique du Nord, pour son commerce d’héroïne, dont il faisait usage à titre personnel et fournissait au passage tout le monde, à commencer par la fameuse rue Beautreillis1, en direct de la French Connection. On prétendait même qu’il avait « fourgué » sa dernière dose à Janis, en octobre dernier à LA. Un type plein de charme au physique d’aventurier, sinon d’acteur, mais qui avait mal tourné, plus par désœuvrement qu’autre chose, vivait la nuit et brûlait sa vie et celle de ses proches par les deux bouts, se levait en fin d’après-midi pour aller en boîte et en ressortait au petit matin pour se coucher. Une figure de la jet-set, au temps de la Locomotive et du Palladium, au charisme et à l’entregent certains. Tous les soirs, on était sûr de le trouver sur son chemin, quand on y avait goûté, et il vous aurait vendu l’enfer avec le plus charmant sourire et une éternelle œillade complice, comme pour dire : « Nous savons que nous en sommes, bienvenue au club. » Il ignorait discrètement Jim, qui s’était longtemps tenu à l’écart de ça. Son truc à lui, c’était l’alcool, le whisky et tout ce qui pouvait se consommer autour, et il s’y mettait dès le matin, enfin, le réveil, attaquait au Chivas, puis enchaînait par sa tournée des bars, c’est-à-dire des bières, qui rimait avec ses balades solitaires, ses haltes poésie et ses pauses photos ou films, puisqu’il s’était muni d’une petite caméra super 8 et enregistrait ce qui lui passait par la tête, par les yeux comme un vulgaire touriste made in USA.
Car lorsqu’il n’écrivait pas, Jim se filmait, se faisait filmer sans cesse, « au kilomètre », partout où ils allaient : Jim et Pam à la campagne, au musée, dans les châteaux de la Loire, en Corse, comme s’il avait voulu retenir ce temps qui coulait dans l’objectif, lui qui se définissait déjà comme un vieux rocker, presque un has-been, et qui écoutait Joni Mitchell, James Taylor et Buffy Sainte-Marie à la veillée. Quand il était à jeun, c’était un homme calme, discret, courtois et presque maniéré, qui pouvait allumer un cierge à Notre-Dame et rêvait d’acquérir une vieille église dans le sud de la France, le problème étant qu’il finissait rarement à jeun...
Avant de partir de Los Angeles, il avait réalisé deux courts-métrages avec un photographe américain, Feast of Friends (d’après un de ses poèmes) et HWY, et espérait les faire projeter à la Cinémathèque de Chaillot, avec le concours de réalisateurs rencontrés là-bas, Agnès Varda, Jacques Demy et Alain Resnais. Il avait donc de quoi faire, et passa les premières semaines à revoir ses connaissances, refaire le monde autour de bonnes tables, fêter l’anniversaire de la fille de la cinéaste – s’écroulant à ce qu’on disait sur une table – et même rejoindre en train et en voiture avec elle le tournage de Peau d’Ane, que Demy réalisait à ce moment-là en extérieurs à Chambord. Il y avait là Catherine Deneuve, François Truffaut et plein d’autres, et l’arrivée du roi Lézard en pleins décors moyenâgeux ne manqua pas de panache, à lui faire croire que la France en était définitivement restée à son âge d’or et qu’il était effectivement entré dans un conte de fées. Allongé dans l’herbe du château, au soleil d’avril, on le voyait rire, plaisanter et signer des autographes d’un air mi-blasé, mi-amusé. Ce jour-là, il était encore Jim Morrison, live in Europe, et de retour à Paris, il avait ainsi épuisé son cercle d’amis, de plus en plus réduit pour des raisons professionnelles. Lui continuait d’écrire, de boire, de marcher dans la ville et d’y rechercher en quelque sorte des âmes sœurs, qui ne pouvaient être qu’américaines, et se retrouvait ainsi à faire le bœuf avec des musiciens des rues, avant de rejoindre la comédienne Zouzou, devenue une amie des derniers jours, ou d’autres. Mais le charme se rompait, chacun retournait à sa vie, à ses obligations, et il se rendait bien compte qu’il était seul, étranger au paradis, et surtout qu’on le reconnaissait de moins en moins dans la rue, distance oblige.
Il avait atteint son but, redevenir un inconnu, certes plus fortuné que les autres, et commençait à le vivre mal, qui plus est aux côtés d’une femme infidèle, puisque accro à la pire des maîtresses : lady héroïne. Leur couple était d’ailleurs spécial, puisque chacun vivait sa vie de son côté, et prenait l’autre à témoin, pour confident, au terme de ses périples buissonniers, Pam n’étant pas en reste de ce côté-là avec ses gigolos, ses dealers de passe. Et Jim commençait à s’ennuyer, se faire du spleen, comme si, avec son appétit boulimique de tout, il avait déjà épuisé Paris. Fuir, là-bas fuir, dans un endroit où, par définition, il ne se retrouverait pas et où son propre nom n’évoquerait rien, sous des traits si différents qu’il hésiterait lui-même à se reconnaître. Il ne fallait pas moins d’un désert pour cela, disparaître quelques jours en poussière, se fondre dans un horizon quelconque. Déjà, ses journées finissaient à l’Hôpital Américain, où il crachait tous ses poumons en sang à force de s’étouffer, d’exhaler son asthme et de rechercher en vain un second souffle, comme l’autre jour, à la terrasse de l’Astroquet, à Saint-Germain : le grand air lui ferait du bien.
Et ce fut le Maroc, par la route et même le chemin des écoliers, en berline Peugeot de location et avec auto-stoppeurs par-dessus le marché ! Un singulier road movie à travers la France, la Corse, l’Espagne et enfin l’Afrique du Nord : Lyon, Toulouse, dont il admira l’architecture rose ; Madrid et son Prado, où il consacra des heures entières à Jérôme Bosch ; Grenade et son Alhambra, sa fontaine aux lions; Gibraltar, Tanger, Marrakech, Fez, Casablanca, à explorer les souks de la Medina et les jardins de la Manara, déguisés en aventuriers, et jouer les riches étrangers, entre villas de luxe et palaces étoilés. Lui recherchait l’avant-guerre, les pas de Gide, et elle plus prosaïquement de nouveaux dealers, pour s’assurer de la qualité du voyage, de la profondeur du rêve. L'aventure débuta le 10 avril et dura trois semaines, qu’il consigna dans son journal, pour les revivre ensuite : une petite éternité où les visages et les heures se confondaient, où il n’avait jamais été aussi loin du groupe et de sa légende, de celui qu’ils avaient fait de lui. Au fin fond des patios calcinés, entre fleurs d’oranger et fontaines ombragées, il était juste Jim, ressortissant US en vadrouille avec sa petite amie, un carnet de chèques fourni et une bonne descente. Mais il n’est jamais facile de s’oublier quand tout vous ramène à vous, à commencer par la radio de l’hôtel, et il continuait d’entrevoir régulièrement l’ « autre » qui l’attendait, tapi dans la discothèque d’une boîte ou dans les bacs d’un disquaire, à la lettre « D » comme Doors. Où qu’il aille, ses cavaliers de l’orage le suivaient, avec leurs gens étranges et leur parade douce. Alors, il faisait mine de s’étrangler, riait dans sa barbe et s’éclipsait dans la foule en entraînant son égérie, non sans éprouver la jubilation secrète d’être parvenu jusque-là avec leur séance planante d’un lointain studio, tel un message d’outre-monde.
Et puis ils étaient rentrés le 3 mai, remplis de sons et d’odeurs, de flashes et de trips qui lui donnaient parfois l’impression d’avoir marché sur la lune et curieusement des envies de pièce théâtrale, puis d’opéra rock. Il revenait d’un autre temps, et décida pour le prolonger de descendre à l’Hôtel, rue des Beaux-Arts, adresse mythique où s’était éteint un authentique paria et un de ses auteurs de prédilection, Oscar Wilde, sur un mot fameux : « Je meurs au-dessus de mes moyens. » Toute sa vie, il avait nourri à l’égard de l’Irlandais rebelle une sorte de fascination coupable, un peu comme on se projette dans un miroir, et avait revécu à sa façon la lente chute de l’écrivain à travers les rues de Paris, du Procope au café de la Paix, de Berneval à Bagneux. Il l’avait imaginé, imité, campé. Et là, soixante-dix ans après, au deuxième étage du numéro 13, avec son atrium, sa rotonde, son hammam, sa piscine et ses suites thématiques, il occupait la même chambre, la 16, dormait avec lui, marchait sur ses pas, et en arrivant devant sa porte, il cherchait encore à imaginer ce qui s’était passé derrière. Ce que l’autre avait fait, pensé, ressenti en descendant aux enfers. Les dernières heures d’Oscar Fin-gal O'Flahertie Wills Wilde, à 46 ans, en ce 30 novembre 1900, après trois années de débâcle et de dénuement qui suivaient deux ans de travaux forcés, et dix de succès : il connaissait ça. L'écho du néant. Il avait beau en rire, la chose le troublait, à chaque fois qu’il traversait l’étroit corridor, et notamment la nuit, lorsqu’il peinait à s’endormir et écoutait mystérieusement le plafond muet, à la recherche d’un signe.
A cette heure-là, entre trois et quatre heures du matin, plus rien ne bougeait dans l’hôtel Hôtel, comme on disait, on percevait à peine la rumeur du Quartier latin voisin, et il guettait le silence de Wilde, son ombre ou son revenant, sa respiration suspendue, dignes d’un vieux film avec Gene Tierney. Il se disait qu’en ne pensant qu’à ça, qu’à lui, il y aurait peut-être un souffle ou un murmure, le spectre de George Sanders ou de Rex Harrison qui flotterait par là, et plongeait dans son verre pour accélérer le processus, caressait le galbe de ses bouteilles comme des lames de couteau. Il ressentait à fleur de peau ce qu’avait dû éprouver l’artiste lorsque, banni par son pays, fui par les siens, conspué par la foule, il avait quitté sa famille et traversé la Manche, sous le nom de Sébastien Melmoth, pour se terrer finalement ici, jusqu’au fond de ce lit, et probablement ronger son frein, tourner en rond de la même manière, en chassant ses propres fantômes, Douglas, Queensburry, Taylor et les autres. Jim avait beau sortir, sillonner le quartier et se réfugier dans la boîte dans le vent, le Rock’n’Roll Circus, située dans la rue de Seine voisine, où avait en outre séjourné son autre idole, Baudelaire, il n’en revenait pas. Il rôdait autour de l’Hôtel, et finissait toujours ses nuits sous ce maudit plafond, ce passé omniprésent qui finissait presque par l’écraser, et le fit carrément sauter par la fenêtre, un jour qu’il avait forcé sur sa dose. Tombé sur le toit d’une voiture garée au-dessous, il s’en tira avec une foulure et boita pendant quelques jours, encore plus pathétique qu’avant. Mais dès le lendemain de l’incident, il replongeait dans la discothèque, s’abîmait dans les nimbes du Cirque, ses arènes tragiques, et c’est peut-être là que sa vie bascula vraiment, prit le mauvais tour qui aboutit à l’issue fatale, un mois et demi après.
Dirigé alors par l’animateur de radio Sam Bernett, le club était avec Castel, l’Open One et le Palladium le lieu branché de la capitale : une gigantesque cave abritant jadis une imprimerie et capable d’accueillir six cents personnes, avec ses fresques murales multicolores de rockstars habillées en clowns, son escalier en pierre de taille tapissé de rouge, son impressionnante piste de danse, son bar à vue panoramique, son restaurant « in », son salon de thé oriental – tapis, coussins, poufs et chandeliers au programme – et sa porte communicante avec L'Alcazar voisin, 62 rue Mazarine. Un palace souterrain, amarré près des quais et dont le nom était inspiré d’une émission mythique de la BBC avec les Rolling Stones. Immense, kitsch, classe, c’était « le » lieu parisien par excellence, où il fallait être vu pour exister, avoir la « carte », et l’on y croisait et écoutait à l’occasion aussi bien Johnny, Mick, Jimi ou Jimmy Page du Led Zep, que les Pink Floyd, Cat Stevens, Johnny Winter, Rory Gallagher ou les Beach Boys, Magma que Martin Circus, à la fois Vince Taylor et Gene Vincent, flottant entre rue Saint-Jacques et rue Saint-Benoît, rue des Saints-Pères et Montagne Sainte-Geneviève. Là, de la Seine à Montparnasse, le royaume de la nuit se divisait en deux tribus, deux mondes qui se mélangeaient rarement, le peuple du whisky contre celui du hash, voire du LSD, mais il arrivait de temps en temps que quelqu’un franchisse la ligne, et même n’en revienne pas, et Morrison fut de ceux-là. Peut-être, au fond, pour tuer son embarrassant colocataire, enterrer Wilde et son blues victorien. Effacer l’ennui des après-midi du Quartier, quand le monde de la nuit dormait enfin, récupérait de ses frasques psychédéliques et attendait le moment de se réveiller, à l’extinction des feux. Ici, tout marchait à l’envers, et l’on n’aurait pas vu traîner dans la journée un seul de ces fêtards qui jaillissaient au coucher tel des revenants. Le parcours de Morrison était alors invariable, tanguant de bar en boîte jusqu’à l’heure du spectre, en cette rue des Beaux-Arts dont il prononçait goulûment le nom avec un accent rauque du Middle West. Et le manège dura quinze jours, entre bouquinistes et péniches, qu’il regardait défiler comme un gamin. La vie parisienne le fascinait, dans son imagerie la plus caricaturale. Enfin, las de tourner en rond et de croiser la même faune, babas, hippies, beatniks and co, il émigra à nouveau, et s’en revint le 11 mai rue Beautreillis, changea de rive comme d’horizon.
Désormais, Paris se refermait sur lui et avait entrepris de le dévorer, comme elle l’avait fait avec les autres, ces auteurs qui vivaient dans sa tête, rôdaient à l’étage supérieur. Imperceptiblement, sa vie s’atrophiait, s’amenuisait, et à la liesse juvénile des premiers jours, où il s’étonnait de tout et de tout le monde, succédait une sorte de dépression larvée, maligne, qui lui avait coupé toute envie d’écrire et le poussait à s’abîmer désormais dans le premier bistrot venu, comme s’il était en permanence mort de soif. Il flippait, s’enfermait des heures entières dans le noir ou dans les toilettes, se regardait interminablement dans la glace sans même se voir, recommençait à téléphoner au pays pour le seul plaisir d’entendre quelqu’un parler sa langue, discuter de tout et de rien avec des voisins imaginaires. Il sortait de sa poche des billets pour payer sans s’apercevoir qu’il en semait tout autant derrière lui, dans les moments de grande ébriété, et entraînait parfois une foule de parasites dans son sillage.
Enfin il y avait cette solitude, au début imperceptible, qui grandissait chaque jour, s’élevait telle une chape, nourrie par la barrière de la langue, la différence de coutumes et quasiment le décalage horaire avec son entourage français; des gens de cinéma qui partageaient ses soirées, mais s’en revenaient ensuite à leur propre vie ou activité, ce qui était somme toute la moindre des choses, et le laissaient planté là, seul au milieu de ses journées vides, bouteilles vides, encriers vides comme ses pages restant immuablement blanches, dorénavant. Il s’y était d’abord plongé avec délectation, une façon nouvelle d’effacer Los Angeles et ses hordes – « Là-bas, on est loin de tout, alors que Paris est au cœur de l’Europe », répétait-il – et s’en retrouvait aujourd’hui prisonnier. Presque autiste, dans un monde où tout lui échappait, où son seul moyen de communication avec l’extérieur était le billet vert, qui se passe de mots. Jim se noyait, mais ne s’en apercevait pas plus que ces nageurs qui s’aventurent un peu trop loin, brasse en avant, et se réveillent soudain au large face à leur destin, en se pinçant pour que tout cela ne soit pas vrai. Il perdait pied, titubait, tombait même de tout son long sur le premier banc venu, comme si, livré à lui-même et libéré du groupe, il était soudain dépassé par le poids du rôle et l’ampleur du projet. Il avait mis la barre si haut qu’être Jim Morrison avait désormais quelque chose d’insurmontable, comme quand Valery Brummel s’attaquait à son propre record de saut ou que Cassius Clay remettait son titre en jeu. Sa parenthèse européenne se transformait progressivement en épreuve, et ce printemps parisien en pire périple de sa vie, sa saison en enfer. Et il n’y avait pas d’issue, que ces sorties de secours qui vous recrachent dans la nuit, vous noient dans des foules fluctuantes et indifférentes.
Alors il s’en retournait au Flore, à la Bulle et au Bilboquet, descendait d’un trait tout ce qui lui tombait sous la main, et enchaînait avec le bar du Circus, en se répétant à chaque pas qu’Ernest et Henry, Scotty et Gertrude Stein, Anaïs Nin et Zelda étaient aussi passés par là, que c’était son chemin de Damas et la clause cachée du contrat, celle où tu rembourses les frais, avec le pourboire en prime. Le bizutage local du poète. Et il en rajoutait, battait ses records de babies, de doubles, de scotches, de cuites et de défonces, comptait les roses de la bouteille, et finissait ivre mort chez des inconnus, notamment journalistes, chassé par les videurs qui n’auraient pas donné cher de sa vie et savaient qu’il reviendrait le lendemain avec le même air absent et sourire béat, tel un boomerang. Plus la force de lutter, de résister, de freiner : pris à son propre jeu autodestructeur, prisonnier du filet. Il aurait bien lancé des SOS, envoyé des fusées, mais à qui, et d’ailleurs, comment les voir de là-bas? Il n’allait pas appeler l’Amiral à la rescousse, rameuter sa flotte de souvenirs ! Lost in France, le titre avait de quoi lui plaire, et il se laissait porter au gré des événements, de ses égarements, cette lente dérive en bord de Seine qui prenait des airs de suicide et un parfum de quatrième dimension, au point de se rechercher à la radio pour trouver un peu d’air. Jim Morrison is bad and dying in Paris, tu parles! Tenir, mais jusqu’à quoi? Le pire était que les spectacles qu’il voyait le renvoyaient tous à sa condition, à sa solitude, tel ce Regard du sourd, de Bob Wilson, découvert le 11 juin, qui lui donnait le vertige, ou ces films de Bergman, qui le ramenaient à lui-même, et que la seule main qui aurait pu le sauver l’entraînait à son tour vers le fond, inexorablement, à chaque fois que les volets se refermaient. Dans ces moments-là, Pam était en voyage, ailleurs, là-bas, derrière sa porte close, et il ne fallait pas la déranger, de peur de la faire tomber, glisser du nuage : « Je suis du côté de la vie, elle de la mort », résumait-il.
Et il repartait dans sa bouteille, plongeait à la recherche du bon génie, écrivait sur ses pages des mots incompréhensibles qui tiendraient le lendemain du hiéroglyphe, lorsqu’il chercherait à les lire. Il s’endormait tout habillé avec sur la poitrine un petit magnétophone en marche dont la bande enregistrée recracherait à son réveil des borborygmes, telle une voix d’outre-tombe. Oscar de Profundis, Jim ex nihilo. Il s’accrochait aux tables quand elles tanguaient trop, se demandait ce que fichaient tous ces tremblements de terre à Paris, ces nuées d’insectes sous son lit. A LA, au moins, la terre s’ouvrait de temps en temps, comme ce 9 février dernier au matin – 6,5 sur l’échelle de Richter! –, vidait d’un trait vos piscines et avalait votre statue ou votre Oscar, puis tout continuait comme avant, le soleil faisait son boulot et les flics leur ronde, tout rentrait dans l’ordre, reprenait à la bobine suivante. La vie était jouée d’avance.
Ici, rien ne tournait rond, les gens parlaient trop vite, faisaient plein de gestes et ne buvaient même pas d’alcool au petit déjeuner, à se demander s’ils avaient jamais entendu parler de leurs propres poètes et des paradis artificiels. S'ils connaissaient leurs classiques. Tout était à refaire, restait à écrire. Chaque page à remplir, chaque jour à raconter. Il était là pour dire, et l’envie le démangeait même de reparler à un micro, avec les copains, mais il n’y en avait plus guère par ici. Plus que lui sur les photos avec des inconnus, posant malgré eux pour la postérité, et généralement ivre, éméché, hébété.
Le 16 juin, il débaucha donc à tous les sens du mot deux musiciens de fortune, compagnons de beuverie ou passagers de sa nuit qui massacraient en terrasse du Flore Crosby, Stills and Nash, et avec lesquels il entreprit d’enregistrer des maquettes, qui tenaient plus du délire que de la création proprement dite : titres a cappella, sans queue ni tête, prises brouillonnes, tentative désespérée de se ressembler, se rassembler; et au final pâles chansons d’ivrogne qui n’avaient plus de Jim M. que le nom sur les bandes et auraient été plus dignes des Fantômes que des Doors, un ersatz de studio où personne au monde n’aurait fort heureusement pu le reconnaître. Il avait d’ailleurs signé « Jomo and the Smoothies » ! Cela s’appelait « Orange County Suite », une sorte d’ode à Pamela, et était pourtant bien tourné : il ne savait pas écrire mal. Bien sûr, ce n’était qu’un bœuf, une session pour rire, virant progressivement au sinistre, mais les Portes étaient bel et bien refermées, et il y apparaissait si défait, égaré, que le document en devenait plus accablant, parlant qu’une interview : un groupe de lycée aurait fait cent fois mieux, et sa quête sonore s’avérait pathétique, inaudible. Suicidaire. Le problème n’était même plus d’avoir quelque chose à chanter, mais de pouvoir le chanter, et il était descendu trop bas pour l’avouer, a fortiori le clamer. Down and out. Alors il se laissait aller, couler doucement au bord de ce fleuve mythique qu’il contemplait des minutes entières, noyé dans ses bocks, et puis il rentrait s’immerger, s’absorber dans les vapeurs du 17, les nimbes du troisième étage, où il croisait des ombres hésitantes, des inconnus aussi stoned que lui. Ses fantômes du Marais. Oscar avait-il vu, pensé ça dans ses ultimes pérégrinations, ou bien était-il lui aussi mort vivant, à ce stade de sa chute?
Il flotta encore quelques jours dans cet état quasi comateux – en tout cas éthylique – à certaines heures, se dit qu’après avoir marché sur les traces de Scotty, Henry, and co avec son Anaïs de banlieue, il emboîtait désormais le pas à cet Etranger et ce Feu follet qui dormaient près de lui, ces héros français d’entre-deux-guerres à la dérive qui traversaient le monde comme des zombies. Retourna sur ses bancs et dans ses galeries où il passait désormais inaperçu, sinon pour un clochard. S'allongea des après-midi entières sur son lit avec des livres éternellement ouverts à la même page, car il en devinait la fin et n’avait plus faim de rien, toute honte bue. S'enfuit à la mi-mai en Corse – dix jours gris et interminables – et début juin à Londres, à l’hôtel Cadogan où... avait été arrêté jadis Oscar Wilde. Remonta incognito la rue de Rivoli avec son sac Samaritaine qui contenait ses films, son dernier enregistrement, son journal intime, sa vie en bribes. Ses ultimes poèmes : « Derniers mots, sortez de moi ! », « Quand je regarde en arrière », « Paris journal », « American night », « Wilderness »... Retourna en catastrophe à l’Hôpital Américain en crachant une « substance rose » qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à cette « barbe à papa », l’héroïne chinoise pure et dure qu’ils consommaient désormais à tout-va. Visita le Louvre et l’Hôtel de Lauzun, 17 Quai d’Anjou, autre adresse de Baudelaire, devant lequel il écrivit quelques mots sur le poète : il avait alors rasé sa barbe et ressemblait à un revenant, au vieux Jim des débuts, d’avant la nuit. Engagea pour mettre de l’ordre dans ses affaires une secrétaire canadienne prénommée Pearl, qui tapait l’après-midi ses lettres sur une machine Olivetti, pendant qu’il tournait autour d’elle. Traversa la Seine tant de fois à tâtons qu’il ne savait plus où il habitait, à quelle rive il appartenait, désormais incapable de donner sa propre adresse aux taxis qui l’emmenaient au bout de sa nuit : mais avait-il encore une adresse sur terre, qui ne fût pas un bar ou une alcôve? Ne résidait-il pas finalement au 56 rue de Seine plus qu’ailleurs, dans ce Cirque du rock qui portait si bien son nom ? S'en revint donc la mort dans l’âme au club dans le vent où plus personne ne prêtait guère attention à lui, puisqu’il faisait partie des meubles, le plus célèbre pilier de comptoir à la cantonnade : « C'est bien lui, là-bas? O mon Dieu ! Que lui est-il arrivé? »
Alors, il reprenait forme humaine, se déguisait en lui-même, maquillait son blues et parvenait encore à donner le change, à contrefaire l’« autre », comme à ce dîner du 26 à la Coupole avec une compatriote journaliste, ce 28 juin où il partit visiter Chantilly – un château de plus à sa collection, mais qui ne se buvait pas – et déjeuner à l’Auberge de L'Oise, une table locale à Saint-Leu d’Esserent, avec Pam et un familier, Alain Ronay. Un fidèle et l’ami de la dernière heure. Ce jour-là, il était en forme, décontracté, souriant, presque conforme à son image de naguère, et on aurait eu du mal à soupçonner les tourments qui l’habitaient, ces vertiges qui le chaviraient. Sa course au néant. Il plaisantait, savourait, s’enquérait de tout et... buvait. Encore et toujours, plus que jamais, sans que l’alcool ne lui fît plus rien, à force d’en avoir ingurgité, mélangé, rejeté. C'était devenu un réflexe, un geste presque naturel chez lui que de rechercher un verre partout où il allait, de le remplir, le vider, et de recommencer, ad lib, de boire sans même plus se saouler, jusqu’à en simuler parfois l’ivresse, de traverser chaque journée dans un état second, « borderline ». Il avait désormais soif en permanence, d’inspiration, d’espoir, d’oubli. Il voyait arriver cet été, le plus long de sa vie et le premier loin de son pays, comme on s’engage dans un tunnel sans fin, sans issue. Il ne savait plus quoi faire de lui, où se perdre sans se retrouver (comment passer un jour, une heure loin de soi, sans son image ni son son, quand on ne peut plus se supporter : tel était désormais son problème), et commençait à détester ces parasites de fortune qui l’envahissaient, pour glaner quelques billets verts ou grammes de poudre blanche. Voler ce qui lui restait de lumière. Lui arracher ses dernières ailes.
Le 29 juin, il dicta une lettre à l’intention de son comptable pour lui confirmer sa rupture avec son passé – refermer définitivement les Portes derrière lui, le contrat avec Elektra étant arrivé à son terme –, et lui réclamer des subsides : 3 000 dollars de l’époque, qui en représenteraient 25 000 aujourd’hui. Puis il écouta une bande de l’album des Stones Sticky Fingers, qui n’était pas encore sorti et l’impressionna. La musique bougeait, au moment où il s’arrêtait, mais elle n’inventait rien. Son dernier témoignage à lui serait un album solo de poèmes, enregistré le jour de ses 27 ans, qui ne paraîtrait que huit ans plus tard. Chez Agnès Varda, Bernardo Bertolucci écrivait son Dernier Tango crépusculaire, et à deux pas de là, Jim jouait le rôle en vrai, s’abîmait dans un Paris de paille, où il ne reconnaissait plus rien de ses Godard et Truffaut de cinémathèque. Une ville de façade qu’il valait mieux aimer de loin, rêver que vivre, et qui le quittait à grands pas.
Le 1er juillet arriva, avec ses cortèges de départs en vacances, et en vingt-quatre heures, la capitale se vida comme en plein exode. Il avait quasiment dormi toute la journée et s’était heurté pour terminer à Pam, dans leur petit restaurant voisin, face à de jeunes étudiants allemands qui l’avaient vu sur scène à Francfort trois ans auparavant et n’en revenaient pas d’être là. N’importe quoi. Il voulut changer de table, elle refusa, ils se renvoyèrent une fois de plus leurs fautes, leurs vérités à la figure, les amants et la drogue de l’une, l’oisiveté et l’immaturité de l’autre, pour en arriver toujours à la même conclusion : ils faisaient fausse route, ce qui se traduisait par : il n’aurait pas dû la suivre. Et il s’était précipité droit devant lui, direction Odéon, jusqu’à la terrasse du Mazet, rue Saint-André-des-Arts, où il avait commandé un croque-monsieur et du bordeaux, et une fois de plus bu, dit et fait n’importe quoi comme on lance des bouteilles à la mer. Il n’en pouvait plus de mourir en vie, de déchirer le type des affiches et des pochettes, d’anéantir le fils de l’Amiral. Désormais sa sensation de solitude était totale, oppressante, comme s’il avait été d’un coup le dernier homme sur le boulevard Saint-Germain, ce jeudi à cinq heures du matin. Seul sur le fil jaune de la chaussée, il chavirait, tanguait comme un funambule, avançait en riant tout seul, une éternelle fiole à la main tel ces joueurs de western qui sirotent leur mort entre deux quintes. Il progressait, glissait de son fil imaginaire en pestant, remontait sur sa ligne jaune, et continuait de traverser on ne savait quel précipice. Ecrasé par la chaleur estivale, il soufflait d’un air si abattu qu’il en devenait émouvant. Il rendait l’âme et les armes, se disait qu’il venait de bien loin et avait tant marché, chanté et bu qu’il se serait bien allongé là, au pied du Panthéon ou de la Sorbonne, à attendre paisiblement la fin du monde, de son monde. This is the end, comme dans sa chanson, qui d’ailleurs durait onze minutes et n’en finissait jamais. Lost in a roman, wilderness of pain/and all the children are insane/ waiting for the summer rain/there’s danger on the edge of town... Là-bas, à l’autre bout de la terre, des milliers de soldats verts qui étaient ses compatriotes et les élèves de son père pataugeaient dans la boue et le sang, crapahutaient au levant sur la mélopée de sa voix, et il était ici à jouer son dernier blues à Paris, avec ses cent kilos de stress, ses trous d’air et ses toux déchirantes. A répéter sa mort, danser sur le fil de la vie, avec la lune en poursuite. Une Mercedes blanche passa alors près de lui, jusqu’à le frôler de son souffle, et disparut dans l’obscurité, en direction du Luxembourg. Chez Cocteau, c’eût été le destin qui repérait les lieux, faisait son marché.
Ce 2 juillet 1971, il déjeuna place des Vosges aux alentours de treize heures avec son ami Alain Ronay2. De l’aveu même de celui-ci, il était tendu, déprimé, et toussait sans cesse. Tremblait de tout son corps et parlait d’une voix saccadée, aux abois. Il n’avait en fait quasiment pas dormi de la nuit et trouvait le poids de sa vie encore plus lourd que d’habitude, avec le geste lent et un regard impénétrable de puma tapi au repos. Ce trimestre français lui avait paru durer une éternité, et il en avait plus qu’assez de tourner en rond autour d’une chimère, de zigzaguer aux mêmes heures dans le même quartier, avec ce parcours fléché qui le menait irrémédiablement d’un bar à un autre bar, d’une boîte à un cimetière. De projeter dans sa chambre noire, sur le mur de son appartement éteint, ses errances cahotiques de la journée, le film de sa chute en super 8, exactement comme on se regarderait mourir à petit feu, loin de sa terre et de son horizon. Car il avait beau avoir croisé des êtres rares, une incroyable collection de leaders et losers, il demeurait un visiteur, un martien, la star qu’on était aussi content de rencontrer que de quitter, à cause de son éternel malaise, de l’angoisse insidieuse qu’il distillait. Cela tenait à rien, à ses silences, sa lenteur ou une certaine fixité du regard, mais finissait toujours par vous gagner et vous embarrasser, et il était le premier à sentir qu’il vous perdait. Avec le temps, il s’y était habitué, mais redoutait toujours ce moment où l’interlocuteur décrochait à vue d’œil, où il retrouvait sa solitude imposante, rentrait dans sa tour d’ivoire et buvait pour se donner une contenance. Il y avait ainsi très peu de gens à qui il se livra, et il avait discuté ce jour-là jusqu’à la fin de l’après-midi, en se défaisant peu à peu devant Ronay consterné. Ensemble, ils avaient une fois de plus traversé le Marais, remonté leur éternelle rue des Rosiers où Jim avait acheté au pied levé un pendentif à forme d’étoile et chaîne d’argent pour Pam. En sortant de la bijouterie, il s’était écroulé en spasmes sur un banc, plus livide que jamais. Il haletait, suffoquait, mais ne voulait plus entendre parler d’hôpital ni de médecin, rien. Ça irait, il se sentait déjà mieux : un bon steak et il n’y paraîtrait plus. Alors, ils avaient rejoint « Ma Bourgogne », place des Vosges, où, au troisième verre de rouge, il se portait comme un charme et parlait à nouveau au futur, c’est-à-dire cinéma et littérature. Revigoré, il avait voulu ensuite se procurer un film de Fritz Lang en 16 millimètres, dans une boutique rue des Tourelles, et passer chercher ses bottes californiennes données à agrandir chez le cordonnier voisin. Et là, ça l’avait repris, en pire. Il avait été soudain submergé par une crise de hoquet, la salive aux lèvres et les yeux exorbités, qu’il avait réprimée en se tenant longuement la tête en arrière et en respirant à fond, littéralement à bout de souffle.
Cette fois, il avait peur : deux crises consécutives, cela faisait beaucoup, n’avait aucune raison de s’arrêter, et il serait seul à la maison en ce début de soirée. Que faire si... ? Il avait alors tenté de retenir Alain par tous les moyens, l’invitant à boire un verre, puis deux à la Bastille, les plus amères des bières, puisqu’il était de toute évidence passé de la coke à l’héro, sur les traces de Pam, et que nul ne pouvait plus l’en guérir. Ne pas rester seul, à aucun prix : il avait peur de lui-même, peur de sa peur et tout ça. Mais l’autre devait rejoindre Agnès Varda et s’était finalement éclipsé, sur le coup de vingt heures. Jim l’avait laissé partir, en confiant qu’il allait voir tout à l’heure un vieux western, dans un petit complexe cinématographique du IXe arrondissement : l’Action Lafayette était, avec le Champollion, son cinéma préféré. Se faire une toile qui lui parlerait du pays, dans la langue du pays. Et c’était là que débutait le scénario le plus invraisemblable de la scène musicale, un fil du rasoir, pendu à son fil de micro comme à une planche de salut. En transes. Il n’avait jamais chanté qu’en sursis, en état d’urgence, ce qui donnait à ses prestations ce tour inquiétant, ce parfum de fin du monde qui vous enivrait. Le métier avait pris sa part et la vie avait fait le reste, vite.
Si l’on se réfère à la déposition de Pamela Courson à l’officier de police, Jim alla donc dîner seul ce soir-là en bas de chez eux, dans un restaurant chinois, puis revint la chercher et l’emmena voir le film de Walsh à l’Action Lafayette, en prenant un taxi à la station Saint-Paul. Et il n’est pas impossible qu’il vit ce film-là peu avant de disparaître, un jour ou l’autre, que ce fut en tout état de cause sa « dernière toile »... Une bonne sortie pour un cinéphile, mais pas forcément pour un 2 juillet. Puis ils rentrèrent chez eux vers une heure du matin, au « 17 rue Beautreillis, troisième étage côté droit », comme dit si bien le procès-verbal. Là, elle avait fait la vaisselle dans la cuisine pendant que Jim se projetait à côté ses petits films tournés ces derniers mois dans les rues de la capitale, ses choses vues derrière ses lunettes noires. Des visages, des ponts, des ombres, des silhouettes et des regards, des manifs et des monuments, la vie en marche capturée quelques secondes, et parfois son fantôme dans une vitrine, confondu à la poussière du temps. Depuis son arrivée à Paris, il avait eu divers problèmes respiratoires, qui avaient nécessité l’intervention de SOS Médecins, à la rue des Beaux-Arts, et lui avaient valu un traitement contre l’asthme, aussitôt négligé. Mais, ajoutait le rapport, il ne s’en plaignait pas et ils s’allongèrent donc tous deux sur le lit pour écouter cette nuit-là de la musique jusqu’à environ deux heures et demie du matin. L'électrophone s’arrêtant tout seul, ils s’étaient alors endormis, « sans avoir de rapport sexuel », à ce qu’elle précisait. Jim était mort en solitaire.
Vers trois heures et demie, elle avait été « réveillée par le bruit que faisait son ami en dormant, comme s’il s’étouffait ». Elle l’avait secoué, lui avait proposé d’appeler un médecin : en vain, il préféra prendre un bain chaud dans la salle de bains contiguë, mais l’appela au bout d’un moment, car il avait envie de vomir. Elle lui apporta un récipient où il se libéra par trois fois, rejetant d’abord des aliments, puis du sang, des caillots (sic). Il lui dit alors qu’il se sentait « bizarre, mais pas malade », que ça allait mieux et qu’il allait finir de prendre tranquillement son bain, maintenant qu’il était soulagé. Constatant qu’il avait « repris des couleurs », elle se recoucha et se rendormit sans trop d’inquiétude. Un moment après, s’apercevant que Jim ne l’avait toujours pas rejointe, elle se rendit dans la salle de bains et le trouva dans la même position, immobile avec la tête hors de l’eau, appuyée sur le rebord de la baignoire comme s’il dormait, et un mince filet de sang coulant des narines. Elle le secoua, tenta de le ranimer et de l’extraire de la baignoire, sans y parvenir tant il était devenu lourd, et, comprenant soudain ce qui se passait, téléphona en catastrophe au fidèle Alain Ronay, pour qu’il appelle une ambulance. Une demi-heure après, ce dernier arriva chez elle avec leur amie commune, Agnès Varda – orthographiée dans le rapport « Anièce Demy », puisqu’elle était la compagne du cinéaste –, et ils prévinrent alors les pompiers et la police. Mais il était trop tard, depuis bien longtemps, et l’homme qui gisait là et n’avait quasiment plus d’âge ni de visage – au point que le médecin légiste faillit inscrire « 57 ans » sur son constat ! – avait été emporté par le poids le plus lourd qu’une épaule pût supporter : vingt-sept ans de vie ardente, trépidante, discordante, dont cinq de show-business, de studio, de tournées, d’écriture, d’excès en tous genres. Une vie d’artiste dans les seventies.
Une version plus réaliste de cette version déjà contestée voulait qu’ils se soient défoncés cette nuit-là en buvant du whisky au goulot, écoutant les Doors et se faisant des rails d’héroïne « sur un bureau avec leur carte de crédit »3, que Jim se soit emporté et soit sorti nu sur le palier en vociférant, tombant face à une voisine réveillée en sursaut et effrayée; qu’il ait effectivement succombé ensuite dans sa baignoire à une overdose, que Pam ait tout fait pour le ranimer en le giflant frénétiquement, désespérément comme pour le punir, en le suppliant de revenir et lui parlant longtemps après son décès; qu’elle ait ensuite jeté leurs réserves de drogue dans les toilettes et brûlé en catastrophe des documents embarrassants sur leurs activités « coupables » – lettres, journaux, adresses – dans l’âtre avant l’arrivée des secours; qu’elle ait téléphoné à de Breteuil avant Ronay et attendu plusieurs heures avant d’appeler officiellement à l’aide, le temps que tout le monde pût prendre ses dispositions, et le comte Jean prendre avec sa Marianne le premier avion pour rejoindre sa mère au Maroc. Que c’est Agnès qui aurait prévenu les pompiers avant de foncer sur les lieux dans sa vieille Coccinelle, que.... Qu’importait le flacon puisque l’ivresse était là, et que le résultat était le même : catastrophique. Un corps sans vie avec deux ecchymoses sur la poitrine, la tête tournée vers la gauche et un semblant de sourire aux lèvres, plongé dans une eau rose foncé à force de vomir son passé, de crouler sous son destin. En couverture de l’édition intégrale des Fleurs du mal, un Baudelaire sans âge aux airs crispés d’Artaud avant la lettre n’en finissait pas de le fixer, l’inviter au voyage depuis sa table de nuit. Le vol était terminé.
L'acte de décès fut donc établi le jour même à 14 h 30 à la Police Judiciaire de Paris, sans aucune demande d’autopsie. Et Jim, dont la dépouille fut conservée trois jours dans l’appartement dans de la neige carbonique, puis revêtue pour la première fois d’un costume de ville avant fermeture du cercueil, fut enterré le mercredi 7 juillet à onze heures du matin au Père-Lachaise, accompagné de huit proches seulement et en huit minutes, un comble pour qui drainait des foules entières d’admirateurs de par le monde. Il y avait là Alain Ronay, Agnès Varda, son manager Bill Sidons, sa secrétaire Robin Wertle, mais pas de service religieux ni de pierre tombale, et, pour m dont les protagonistes étaient en outre des gens de cinéma et qui n’en finirait pas d’alimenter la rumeur. Son synopsis tenait en quelques mots : comment était vraiment mort James Douglas, alias Morrison, retrouvé le 3 juillet 1971 à cinq heures du matin, étouffé dans sa baignoire à Paris, sachant que la version officielle, légale, différait totalement de sa version officieuse, qu’il avait eu en quelque sorte deux sorties, la moindre des choses pour une star ?
Une chose était sûre : les pompiers étaient arrivés sur place ce samedi à 9 h 24 du matin, et avaient trouvé le corps affalé dans la baignoire, un filet de sang sous la narine droite, puis l’avaient aussitôt transporté dans la chambre voisine. Là, allongé par terre, ils lui avaient prodigué les premiers secours, en vain puisqu’il était mort depuis longtemps, puis l’avaient couché sur le lit et recouvert d’un drap en guise de linceul. A 9 h 45 avait suivi l’inspecteur Jacques Manchez, du commissariat de l’Arsenal, qui avait recueilli la première déposition de Pamela Courson, vêtue d’une djellaba de soie blanche, et à dix-huit heures, le docteur Max Vassille, qui avait examiné le défunt et conclu à une mort par arrêt cardiaque, donc naturelle, en l’absence de troubles coronariens. La boucle était bouclée, mais la question restait : comment, quand, où?
Pour passer de son fatidique IVe arrondissement au XXe voisin du Père-Lachaise, Jim emprunta donc plusieurs chemins, et eut à sa manière plusieurs morts, finit plus en caméléon qu’en lézard, avec une fin qui relevait autant de la fiction que de la réalité : rien de plus normal pour un artiste qui voulait faire œuvre de sa vie, à la Wilde. Quelle fut donc sa bonne mort, le film réel de ce vendredi soir à Paris, entre Vallée de la peur et Homme au bras d’or, en un temps où la capitale brillait encore des affiches de More, Panique à Needle Park, et autres drug movies? A quelle seconde est mort Jim Morrison, pour être resté si vivant dans les mémoires ? Il n’est pas de secret mieux gardé, mieux partagé que cette dernière image, Jim nageant les yeux mi-clos vers son néant, que tout le monde a en tête, à défaut de l’avoir jamais aperçue. Car quiconque l’avait vu une fois en scène, en photo ou ailleurs, l’avait forcément vu défoncé, entre deux mondes, sur le fil du rasoir, pendu à son fil de micro comme à une planche de salut. En transes. Il n’avait jamais chanté qu’en sursis, en état d’urgence, ce qui donnait à ses prestations ce tour inquiétant, ce parfum de fin du monde qui vous enivrait. Le métier avait pris sa part et la vie avait fait le reste, vite.
Si l’on se réfère à la déposition de Pamela Courson à l’officier de police, Jim alla donc dîner seul ce soir-là en bas de chez eux, dans un restaurant chinois, puis revint la chercher et l’emmena voir le film de Walsh à l’Action Lafayette, en prenant un taxi à la station Saint-Paul. Et il n’est pas impossible qu’il vit ce film-là peu avant de disparaître, un jour ou l’autre, que ce fut en tout état de cause sa « dernière toile »... Une bonne sortie pour un cinéphile, mais pas forcément pour un 2 juillet. Puis ils rentrèrent chez eux vers une heure du matin, au « 17 rue Beautreillis, troisième étage côté droit », comme dit si bien le procès-verbal. Là, elle avait fait la vaisselle dans la cuisine pendant que Jim se projetait à côté ses petits films tournés ces derniers mois dans les rues de la capitale, ses choses vues derrière ses lunettes noires. Des visages, des ponts, des ombres, des silhouettes et des regards, des manifs et des monuments, la vie en marche capturée quelques secondes, et parfois son fantôme dans une vitrine, confondu à la poussière du temps. Depuis son arrivée à Paris, il avait eu divers problèmes respiratoires, qui avaient nécessité l’intervention de SOS Médecins, à la rue des Beaux-Arts, et lui avaient valu un traitement contre l’asthme, aussitôt négligé. Mais, ajoutait le rapport, il ne s’en plaignait pas et ils s’allongèrent donc tous deux sur le lit pour écouter cette nuit-là de la musique jusqu’à environ deux heures et demie du matin. L'électrophone s’arrêtant tout seul, ils s’étaient alors endormis, « sans avoir de rapport sexuel », à ce qu’elle précisait. Jim était mort en solitaire.
Vers trois heures et demie, elle avait été « réveillée par le bruit que faisait son ami en dormant, comme s’il s’étouffait ». Elle l’avait secoué, lui avait proposé d’appeler un médecin : en vain, il préféra prendre un bain chaud dans la salle de bains contiguë, mais l’appela au bout d’un moment, car il avait envie de vomir. Elle lui apporta un récipient où il se libéra par trois fois, rejetant d’abord des aliments, puis du sang, des caillots (sic). Il lui dit alors qu’il se sentait « bizarre, mais pas malade », que ça allait mieux et qu’il allait finir de prendre tranquillement son bain, maintenant qu’il était soulagé. Constatant qu’il avait « repris des couleurs », elle se recoucha et se rendormit sans trop d’inquiétude. Un moment après, s’apercevant que Jim ne l’avait toujours pas rejointe, elle se rendit dans la salle de bains et le trouva dans la même position, immobile avec la tête hors de l’eau, appuyée sur le rebord de la baignoire comme s’il dormait, et un mince filet de sang coulant des narines. Elle le secoua, tenta de le ranimer et de l’extraire de la baignoire, sans y parvenir tant il était devenu lourd, et, comprenant soudain ce qui se passait, téléphona en catastrophe au fidèle Alain Ronay, pour qu’il appelle une ambulance. Une demi-heure après, ce dernier arriva chez elle avec leur amie commune, Agnès Varda – orthographiée dans le rapport « Anièce Demy », puisqu’elle était la compagne du cinéaste –, et ils prévinrent alors les pompiers et la police. Mais il était trop tard, depuis bien longtemps, et l’homme qui gisait là et n’avait quasiment plus d’âge ni de visage – au point que le médecin légiste faillit inscrire « 57 ans » sur son constat ! – avait été emporté par le poids le plus lourd qu’une épaule pût supporter : vingt-sept ans de vie ardente, trépidante, discordante, dont cinq de show-business, de studio, de tournées, d’écriture, d’excès en tous genres. Une vie d’artiste dans les seventies.
Une version plus réaliste de cette version déjà contestée voulait qu’ils se soient défoncés cette nuit-là en buvant du whisky au goulot, écoutant les Doors et se faisant des rails d’héroïne « sur un bureau avec leur carte de crédit »3, que Jim se soit emporté et soit sorti nu sur le palier en vociférant, tombant face à une voisine réveillée en sursaut et effrayée; qu’il ait effectivement succombé ensuite dans sa baignoire à une overdose, que Pam ait tout fait pour le ranimer en le giflant frénétiquement, désespérément comme pour le punir, en le suppliant de revenir et lui parlant longtemps après son décès; qu’elle ait ensuite jeté leurs réserves de drogue dans les toilettes et brûlé en catastrophe des documents embarrassants sur leurs activités « coupables » – lettres, journaux, adresses – dans l’âtre avant l’arrivée des secours; qu’elle ait téléphoné à de Breteuil avant Ronay et attendu plusieurs heures avant d’appeler officiellement à l’aide, le temps que tout le monde pût prendre ses dispositions, et le comte Jean prendre avec sa Marianne le premier avion pour rejoindre sa mère au Maroc. Que c’est Agnès qui aurait prévenu les pompiers avant de foncer sur les lieux dans sa vieille Coccinelle, que.... Qu’importait le flacon puisque l’ivresse était là, et que le résultat était le même : catastrophique. Un corps sans vie avec deux ecchymoses sur la poitrine, la tête tournée vers la gauche et un semblant de sourire aux lèvres, plongé dans une eau rose foncé à force de vomir son passé, de crouler sous son destin. En couverture de l’édition intégrale des Fleurs du mal, un Baudelaire sans âge aux airs crispés d’Artaud avant la lettre n’en finissait pas de le fixer, l’inviter au voyage depuis sa table de nuit. Le vol était terminé.
L'acte de décès fut donc établi le jour même à 14 h 30 à la Police Judiciaire de Paris, sans aucune demande d’autopsie. Et Jim, dont la dépouille fut conservée trois jours dans l’appartement dans de la neige carbonique, puis revêtue pour la première fois d’un costume de ville avant fermeture du cercueil, fut enterré le mercredi 7 juillet à onze heures du matin au Père-Lachaise, accompagné de huit proches seulement et en huit minutes, un comble pour qui drainait des foules entières d’admirateurs de par le monde. Il y avait là Alain Ronay, Agnès Varda, son manager Bill Sidons, sa secrétaire Robin Wertle, mais pas de service religieux ni de pierre tombale, et, pour toute homélie, Pamela qui lut un court extrait d’un de ses poèmes : « Voici qu’arrive la nuit avec sa légion pourpre/Retirez-vous maintenant dans vos tentes et dans vos rêves/Demain nous entrons dans la ville où j’ai vu le jour/Je veux être prêt ». Sur le permis d’inhumer, il apparaissait sous le nom de James Douglas Morrison – ce qui empêcha momentanément tout rapprochement avec sa « véritable » identité d’artiste – et Pam était créditée comme sa cousine. C'est seulement deux jours après que fut annoncée publiquement la nouvelle par le manager, pour éviter tout débordement intempestif, que le monde entier entreprit de défiler devant la 6e division, allée 5, rangée 2 du cimetière, comme on ferait un pèlerinage. En apprenant qu’il était poète, le directeur des pompes funèbres avait proposé de l’installer à la division 89, face à un autre écrivain martyr : Oscar Wilde, ce que Ronay s’empressa de refuser! Il l’avait suivi assez loin comme ça !
C'était là la version officielle, mais une autre avait cours, qui finit par prendre le dessus et a nourri depuis une abondante littérature. Cette même nuit du 2 juillet, à partir de quatre heures du matin, la nouvelle courut dans les clubs du Quartier latin que Jim Morrison venait de mourir. Elle fut même annoncée au micro dans une boîte voisine de la Montagne Sainte-Geneviève, « La Bulle », par le DJ de l’époque, Cameron Watson, un transfuge du Circus mis au courant par deux clients de passage qui étaient aussi des dealers occasionnels. Et l’information se répandit dans le microcosme comme une traînée de poudre, si l’on peut dire : « Morrison était mort d’une overdose ». Le dimanche, un animateur, Jean-Bernard Hebey, l’annonça sur RTL. Personne ne confirma ni n’infirma, mais on se transmettait de bar en coulisses le scoop, qui n’en était déjà plus un : « Morrison... Morrison... Décédé ». Sa mort hantait les salles de presse et les comités de rédaction, le club très fermé des consommateurs de « dope », mais demeurait invérifiable, bien qu’un scénario plus précis des événements commençât à voir le jour, à se répandre rue des Beaux-Arts.
Car c’était là, à deux pas de son « Hôtel » mythique, de chez Oscar le maudit, que tout s’était noué, dénoué comme il se doit, comme il était écrit : Morrison était mort, certes, mais « chez Wilde », Rive Gauche, et le rapport de police eût été bien en mal de le mentionner. Invoquait-on un fantôme?
Le fait est pourtant que ce jour-là, comme beaucoup d’autres jours, Jim Morrison finit sa soirée, cinéma ou pas, dans son club de la rue de Seine où il y avait foule, de quatre à cinq cents personnes, et où il salua sur le coup de une heure le tenancier, Sam, et vint s’installer à sa place habituelle, face à un torrent de bière et de vodka : on ne se refaisait pas4. Comme d’habitude, il avait élu domicile près du bar à vue panoramique, et se fondait si bien au décor, avec sa veste de treillis kaki de l’armée américaine et ses bottes camarguaises, s’immergeait tellement dans la musique ambiante, omniprésente, planante qu’il ne savait plus si elle provenait de l’extérieur ou de l’intérieur, de ce qu’il fumait ou de ce qu’il entendait, et pour un peu se serait cru sur une autre planète. Discrétion et anonymat garantis, même si tout le monde y connaissait et guettait tout le monde, mais on laissait sa célébrité à l’entrée, comme son chapeau, puisqu’il n’y avait parfois ici que des célébrités, incognito comme il se doit passé une certaine dose de nuit et d’alcool. A deux pas du fameux « Rimzim », le salon oriental tenu par un certain « Baron de Lima », il s’était affalé au comptoir, dans les vapeurs d’essences, d’encens et de patchouli, et avait immédiatement entrepris de réchauffer son ambiance, à l’aide des habituels expédients : son dieu Chivas valait bien la déesse Civa.
Ici, personne ne le dérangeait, ou alors pour partager un nuage, un bon plan, et il lui arrivait de se réfugier alors dans la cabine du DJ, qui comptait parmi les meilleurs du genre et s’éclatait aux platines. A première vue, il n’avait l’air ni mieux ni pire que d’habitude, juste un peu flou, vague et sonné, plus exactement « chargé », comme quelqu’un qui revient de loin et donnerait n’importe quoi pour avoir la paix, s’allonger sur la banquette et faire un petit saut dans les nuages. Cette journée avait été l’une des plus longues de sa vie, et il avait cru ne pas en voir la fin, tant il avait bu, toussé, traîné la patte autour de son pâté de maisons, avec dans la poche droite son bouquet de feuilles blanches, désormais dérisoires, qu’il semait quasiment sur son chemin sans même s’en apercevoir. Le poète perdait ses plumes, et le paon du Fillmore ses couleurs vives, pour ne laisser derrière lui qu’un vieux gamin du Middle West bouffi et repu, las d’avoir tout eu, lu, bu, d’être venu et d’avoir perdu. Une silhouette épaisse à la démarche incertaine qui se découpait dans la pénombre comme au ralenti et trébuchait sur ses chimères en maugréant dans sa barbe, enfin rasée, saluait des visages sans nom et se frayait un passage parmi des corps hébétés, des couples occupés, sur fond de nappes jazzy : la routine. Était-on lundi ou samedi, à Paris ou à Frisco, et même était-il le chanteur des Doors, il n’aurait pu l’affirmer avec certitude à ce moment-là, mais l’important était qu’il fût là, à cinq cents mètres de l’autre, de cette vraie tombe de l’Irlandais qu’était l’« Hôtel » voisin, et il se promettait de ne plus le perdre de vue. Dans sa confusion, il décida aussitôt de boire à sa santé et commanda, et recommanda. Et il s’enfonça doucement dans ses nimbes avec le sentiment diffus de rentrer chez soi, de passer à ces choses essentielles qu’étaient l’ivresse, le goût des mots et la beauté des silences, hors le trou noir du public et ses never more. Les plages blanches de ses pages, dorées de ses vinyles, dont il fallait noircir chaque sillon, peupler l’immense solitude d’un sang d’encre.
A cet instant, il se sentait las, loin mais bien, entre deux nuages, et parlait à des gens qu’il n’était pas sûr de reconnaître, mais qui le dévisageaient encore comme celui d’avant, le garçon des pochettes et des shows frénétiques, et lui demandaient de ses nouvelles comme on retrouve un disparu, on questionne un grand brûlé du rock. On interroge toujours un artiste sur ce qu’il devient, ce qu’il prépare, comme s’il devait faire en permanence la preuve de son art et justifier de son activité, son utilité. Lui se laissait vivre, au risque d’en mourir, et il n’avait jamais imaginé que le simple fait d’exister eût demandé un tel effort, que traverser une journée fut parfois un tel exercice, un pareil voyage, sans flashes ni guitares, juste avec soi. Le poids de soi. Le sien était devenu immense, à tous les sens du mot : vingt kilos de trop, avait diagnostiqué d’un ton docte le toubib de la salle : « Vous vous étouffez, mister Morrison ! » Il avait failli répondre qu’il étouffait de tous ses cris, ses silences et ses impatiences, de ces signes que la vie lui faisait et qu’il ne pouvait lui rendre, de ce pays qui l’oubliait et cet autre qui l’avalait, de ces bouffées de mots purs qui l’asphyxiaient bien plus que son prétendu asthme, de ces souvenirs qu’on n’efface qu’en s’effaçant soi-même, mais cela aurait été trop long à expliquer, et on ne négociait pas avec la médecine. Qu’est-ce que l’autre aurait pu comprendre à son Amiral de père, à sa conservatrice, sinon castratrice, de mère, au secret bien gardé des Morrison, qu’on emportait jusque dans la tombe? Il y a des choses qui ne se disent pas, ne s’écrivent même pas, et c’était ce qu’ils appelaient la poésie. Il crevait de poésie, bien que le mot lui parût pompeux, bon pour les académiciens et les écrivains de la télé. Lui, c’était du brut. Ça le brûlait, le dévorait du dedans, et plus il buvait pour éteindre ça, plus le feu reprenait. Il aurait fallu des millions de bouteilles, de litres de whisky pour noyer une telle soif, boulimie de dire, plus que la terre ne pouvait en fournir, et aucune cave n’était à la hauteur. Alors, il répétait d’un air blasé et vaguement démoniaque son sésame : « S'il te plaît, montre-moi le chemin vers le prochain bar à whisky. Et ne demande pas pourquoi »5. Le pire et le dernier de ses refrains. Un gimmick d’enfer.
Et puis le gars l’avait alpagué, un grand type sans visage aux airs de passe-muraille qui venait d’entrer avec son minuscule copain – une demi-portion qui paraissait encore plus petit à ses côtés – et qui se dirigea droit vers lui, comme s’ils avaient eu rendez-vous. Dans toutes les boîtes, il rôdait un type comme ça à partir d’une certaine heure de la nuit, et il ressemblait toujours à ça, c’est-à-dire à rien, le genre de gars que l’on aurait un mal fou à décrire par la suite, en cas de besoin. Signe particulier, néant : porteur de néant. Il s’était retrouvé là, assis à côté de lui, sans même qu’il l’ait vu venir, et lui vendait sa salade dans un sabir franco-américain, des regards à la dérobée et tout le tremblement. 30 ans à peine et des doigts de prestidigitateur, pour faire apparaître la marchandise et disparaître les billets. C'était soi-disant un ami du comte Jean, en fait un de ses fournisseurs, qui arrivait de Marseille avec une livraison pour l’aristo et ne savait trop à qui remettre le colis, en l’absence de correspondant. De l’héroïne pure en provenance d’Orient – China White –, via le Vieux Port, quasiment non trafiquée puisqu’elle était dosée à 90 % au lieu des 30 % habituels, et qui devait donc être coupée ou retravaillée ultérieurement, après réception. Au total, cela faisait un petit sachet d’environ 100 grammes, qui passait presque inaperçu sous la table, remplissait la main d’un honnête homme, mais il y avait là de quoi défoncer tout un régiment, pendant une semaine. Dans ses nimbes, Jim contemplait l’objet avec curiosité, moins par envie que fascination de ce qui constituait l’équivalent d’une bombe, et ne put résister au désir de s’en procurer un peu, pour 2 000 francs de l’époque. C'était beaucoup, suffisamment pour s’envoyer en l’air pour le restant de la nuit et même du week-end, et nettoyer une bonne fois pour toutes ce sacré mal de vivre que lui avait finalement collé la Capitale, avec ses mauvaises vibrations. Une dose qui aurait fait rêver Pamela et lui donnait envie d’essayer, juste pour voir l’effet que cela faisait, de grimper en plein Paris dans Apollo 13 et de décoller pour la Grande Ourse. De se mettre sur orbite plus haut que tous les missiles de son maudit paternel ne pourraient monter, pour regarder du grand plafond ce peuple de fourmis.
Mais pas question de faire ça ici, en public, sous peine de se faire sortir et embarquer, alors il se souleva et se dirigea d’un pas hésitant vers les toilettes de l’endroit, où il avait croisé en trois mois tant de fantômes, Vince, Mick, Keith, David, Marianne and co, recherchant leur nirvana entre deux cuites et redemandant à la sortie le chemin pour la terre. Dans son poing gauche, noué comme un cep, le précieux butin qu’il palpait et étreignait, telle une dernière conquête, la clef de toutes ses portes. Il traversa un couloir, qui menait à la rue Mazarine voisine, puisque la boîte, qui devait devenir l’année suivante le Whisky à Go Go, donnait aussi du côté de l’Alcazar. Pratique pour qui voulait éviter d’être aperçu ici ou ainsi, ou encore souhaitait s’éclipser avec tel ou telle partenaire : ni vu ni reconnu. Sans parler des inévitables dealers qui pouvaient du coup se « blanchir » en traversant l’endroit et procédant à leur petit commerce : tout le monde s’y retrouvait, même si officiellement, il n’y avait jamais trace de trafic ni de stupéfiants dans le coin. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, et les descendants du Golf et de la Cavern venaient parachever ici des adolescences tardives : abattre leur dernière barricade et réinventer cette Californie chère à Etienne Roda-Gil, autre habitué des lieux, qui n’en finissait pas de briller dans les yeux, brûler dans les têtes de ceux qui ne la verraient jamais qu’en bord de Seine. Ceux-là ne connaîtraient la côte Ouest que sur la Rive Gauche, et le roi Lézard qu’en poussah fatigué, effondré dans un pouf à l’encens. C'était ainsi, l’envers du décor, où Paris se donnait des airs de coulisses américaines, et les toilettes du Cirque un parfum planant de Fillmore West, avec une pop star plus vraie que nature devenue son fantôme du paradis.
Jim poussa la première porte venue et s’enferma dans les lavabos avec sa précieuse cargaison, un ticket pour l’horizon, de quoi se gonfler le crâne d’azur et d’oxygène pur, pour qui manquait d’air, se faire un 2001 à lui tout seul. Avait-il jamais vu son film auparavant, foulé les velours grenat de l’Action Lafayette et regardé Mitchum rouler dans la poussière, lui-même n’aurait su le dire à cette heure-là, tant le monde lui paraissait loin, minuscule, et évanouie cette triste journée de sa vie, l’été le plus noir qu’il ait jamais connu. Son vingt-septième. A peine le temps de naître et de humer l’air du soir, de faire quelques pas sur la route et d’imaginer un monde derrière l’horizon, bien sûr sans horizon ni frontières. Il ouvrit délicatement le sachet, aperçut la poudre d’une pureté éblouissante, d’une finesse parfaite, de l’or blanc, la fit glisser entre ses doigts comme une caresse, une promesse, et se dit que ces secondes-là allaient compter double, triple, qu’il allait toucher le ciel et s’évader enfin de ce corps, ce rôle qui lui pesait des tonnes.
Il se pencha, s’imprégna, ferma les yeux et, dans son dispositif de fortune qui aurait consterné les autres, restés si loin derrière, se mit à aspirer, tirer méthodiquement sur la petite colline blanche comme on mettrait le feu à une mèche, on ferait sauter un verrou. A se faire une ligne, comme on se creuse la tête, on va chercher des mots jusqu’au fond de soi, et qu’ils vous dictent des messages inconnus, nos plus secrètes lignes de vie. A sniffer sa bouffée de rêve, prendre son rail pour ailleurs, en effaçant d’un trait tout ce qui n’était pas la seconde présente, le lent cheminement de la poudre à travers ses narines, ses sinus, ses neurones, comme une tempête, une explosion nucléaire sous son crâne. Une bombe H en plein Paris. Sa petite apocalypse, qui s’en revenait désormais toutes les semaines, puis tous les soirs, mais jamais comme ça, avec cette violence et cette démesure.
Il lui sembla que les murs du Cirque allaient s’ouvrir, fondre ou s’enfoncer, le sol de la pièce couler à pic avec tout ce qu’il y avait dedans, les toilettes, les gens, et même la rue, tout ce quartier torride avec son hôtel hanté, que tout allait finir sur place dans un gigantesque sabbat et qu’il en piétinerait les cendres avec la cape de Wilde. Qu’il allait voir fuir dans la nuit tous ses fantômes quotidiens, plus terrifiants que les gargouilles de Notre-Dame, ces diables ricanant qui le scrutaient de là-haut depuis trois mois et envahissaient ses rêves au premier sommeil. Les démons de l’Amiral, tapis dans son ombre depuis tant d’années, toutes ces peurs d’enfant qui le tenaient par la main. Il vit les ampoules clignoter, les lumières étinceler, puis décroître, enfin s’éteindre, le plafond se fendre et les murs se refermer progressivement sur lui, comme dans un vieux péplum, Maciste contre Hercule et tout ça. Le silence imploser, bourdonner, résonner de toutes ses fanfares, et ses oreilles exploser, ses mains lui échapper et ses yeux lui sortir de la tête, dans un ramdam d’enfer. Toutes ses chansons hurler ensemble, en même temps, et les visages lui revenir, se confondre. Il avait la sensation de se défaire, se désagréger, et son cœur s’était mis à battre, tambouriner frénétiquement comme s’il voulait sortir, en chœur avec ses tympans, ses tempes qui cognaient, à croire que son cerveau avait décidé de s’échapper également, que son corps, soumis à un tel régime, avait choisi de le laisser tomber, qu’il fichait le camp de toutes parts et aurait un mal de chien à rentrer entier. Manifestement, quelque chose ne tournait pas rond avec cette came, et il se sentait mal, cloué sur cette céramique glacée avec des frissons, des spasmes, et surtout ce boucan qui résonnait dans son crâne, comme s’il avait eu le plus grand studio du monde et tout un orchestre free en tête. Il essaya de se lever et retomba violemment sur le carrelage, pris de syncope, sentit le sol se dérober comme s’il avait sauté du ciel et que la terre eût soudain disparu.
Vers deux heures et demie du matin, prévenu que la porte des toilettes pour hommes était anormalement bloquée de l’intérieur, le directeur du club la fit défoncer et le découvrit inanimé, affalé sur la cuvette des WC avec « la tête entre les genoux et les bras ballants », en proie à une overdose foudroyante : « Son visage est gris, les yeux fermés, il y a du sang sous son nez, et une bave blanchâtre comme de l’écume autour de la bouche légèrement ouverte. Jim ne respire pas » 6. A ce moment-là, il ne bougeait plus, était déjà ailleurs, et un médecin présent affirma qu’il était mort. Mais les deux dealers, venus à la rescousse, arguèrent qu’il n’était qu’évanoui, qu’ils s’occupaient de tout et savaient quoi faire.
Devant son état et le risque de compromettre l’avenir de l’établissement, les responsables ne se firent pas prier pour se débarrasser de l’encombrant colis : il est des publicités dont on se passe volontiers. On s’agita autour de lui, prévint des proches, qui le transportèrent rapidement à l’extérieur, par la sortie de secours, rue Mazarine. Soutenu par les épaules, porté par deux personnes, il ne réagissait plus et pouvait aussi bien être mort qu’évanoui, Jim Morrison que n’importe quel junkie de série. Il semblait peser des tonnes, ne disait mot, avait les yeux clos : le voyage avait été rude. Les inconnus, qui le déposèrent à l’intérieur d’un véhicule et n’étaient, selon d’autres sources, pas des habitués de l’endroit, à en juger par leur tenue vestimentaire plus classique, connaissaient en revanche bien son univers, puisqu’ils le ramenèrent chez lui, au beau milieu de la nuit. Peut-être des amis du spectacle, les premiers noms cités étant ceux de Jean-René, Agnès, Jean de Breteuil et sa compagne Marianne. La suite appartient une fois de plus à la fiction, décidément chère à un personnage qui adorait mystifier son public et ses interlocuteurs, qui s’inventait suffisamment de vies pour s’être aussi payé sa mort, même sans l’avoir voulue. Et la question de revenir, inlassablement : qu’est-il advenu à Morrison après trois heures du matin, dans cette hypothèse-là, confirmée par le témoignage officiel de Sam Bernett en 2007 ?
La vérité tient sans doute en une scène sinistre, pathétique, qui se déroule en milieu de nuit dans la lumière crue de l’appartement réveillé en sursaut, lorsqu’on ramène chez lui, et donc à Pamela, le corps du chanteur, déjà mort. Les amis de Jim, eux-mêmes pris de court par la brutalité de l’événement, n’ont pas d’autre solution que de le faire survenir – c’est-à-dire mourir – à son domicile, pour éviter trop de questions indiscrètes. Ils débarquent donc en catastrophe vers trois heures et demie du matin rue Beautreillis, glissent le corps dans l’ascenseur, le hissent au troisième étage, le portent à travers le palier et l’introduisent dans l’appartement. Prévenue quelques minutes avant par téléphone, Pamela n’a d’autre solution que prendre en charge le corps de son compagnon, dont tout laisse à penser qu’il est déjà décédé à ce moment-là. Il est en effet improbable qu’on ne l’ait pas conduit à l’hôpital dans le cas contraire. A moins qu’on n’ait sous-estimé son état de santé et pensé le ranimer en le déposant dans son bain. Le moyen traditionnel de lutter contre une overdose est en effet de plonger l’intéressé dans un bain froid, pour l’empêcher de s’endormir et provoquer un sursaut.
Après un probable conciliabule, où chaque seconde, chaque geste compte, c’est ce qui sera finalement décidé : on déshabille Jim et on l’immerge dans de l’eau froide, pour contrecarrer le symptôme fatal ou contrefaire le fil des événements. Est-il encore là, des leurs à ce moment-là? Malgré tous les efforts, la hâte, l’énergie du désespoir, l’issue fatale ne saurait tarder de toute façon. On met au point un scénario, on met en scène son décès. On réécrit sa dernière scène. On pense à tout, on remonte le film des événements. On tâche de fondre les deux versions. Il est bien mort, mais chez lui. Comme il ne porte aucune trace d’injection, ayant toujours eu horreur des piqûres, mais que son état de délabrement physique est manifeste, avec ses problèmes d’asthme et de boisson, il ne sera pas difficile de conclure à l’évidence : l’artiste est mort de son mauvais état de santé et de ses nombreux abus : trois mois de suicide progressif, dont un de chute libre. A un ami qui dînait avec lui le jour de la mort d’Hendrix, neuf mois auparavant, il avait lancé en faisant aussi référence à la disparition récente de Janis Joplin : « Tu as en face de toi le troisième de la liste ! »
Au lendemain de sa mort, gardée officieuse pendant près d’une semaine, Jean de Breteuil quitte précipitamment la France pour Marrakech – où réside sa mère – avec Marianne Faithfull7: ils ne souhaitent pas s’exprimer sur le sujet, et le comte, héroïnomane, disparaîtra également d’une overdose la même année à Tanger. Il sera suivi deux ans plus tard de Pamela Morrison elle-même – comme elle se présente désormais, devenue l’ayant-droit de l’artiste –, qui décédera dans les mêmes conditions et au même âge : 28 ans, en 1974. Le cycle se termine.
Comme aucun des protagonistes n’accrédita ou n’infirma la thèse officielle, bien que tout le monde convienne en privé d’un « secret », donc d’un autre dénouement que la version publique, et que les plus proches témoins avaient disparu, le dossier se referma là et les supputations continuèrent d’aller bon train, pour ou contre la version légale ou pirate.
Une chose était sûre : James Douglas Morrison était bel et bien décédé ce 3 juillet 1971 au matin, à Paris, il avait été enterré à la sauvette quatre jours après, en petit comité, l’antistar par excellence, et un mythe venait de naître, qui défraya autant la chronique qu’il déferla sur sa tombe, coqueluche de tous les fans et autres messes noires, jusqu’à ce qu’on y dérobât dans les années 80 le buste en marbre à son effigie apposé là en souvenir. Le roi Lézard dormait désormais dans la cour des grands, non loin de la fameuse stèle d’Oscar Wilde, lui-même objet de mille attentions plus ou moins catholiques. Ses parents y firent graver l’épitaphe en grec « FIDÈLE À TON ESPRIT », et il ne se passe guère d’été, et notamment de 3 juillet, sans que des mains inconnues ne déposent au pied du tombeau quelque hommage profane, des vers et des roses, un salut ou adieu furtif au temps des Portes, au dernier poète romantique, égaré si loin de son siècle et de son pays.
Au fond, il ne s’était donné tout ce mal, les Doors, le top, la dope et le reste, que pour ça, cet éternel plan-là : s’offrir une bohème, se racheter une adolescence à Paris, une place de trois mètres sur deux au Quartier des poètes, chez un Père qui le comprendrait sûrement mieux que son Amiral Morrison, lequel réclama son corps à cor et à cri, en vain, à défaut d’avoir son âme, et ignora lui-même le fin mot de l’histoire. Et dès qu’il avait posé le pied sur le sol du vieux continent, il n’avait plus eu qu’une seule envie : s’y allonger, en fermant les yeux pour mieux voir, et y attendre paisiblement l’éternité dont on parle à la fin des livres, se reposer de ces épuisantes enfances qui s’acharnent à rendre les hommes adultes.
1 « Les derniers jours de Jim Morrison », de Michaëlle Gagnet (Sunset Presse, 17 juin media - Serial Producteurs TV, 2006).
Alain..

Site sur le son et l' enregistrement de Claude Gendre http://claude.gendre.free.fr/

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venuxdeluxe
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Re: 23-Les disparus " Jim MORRISON "

Message par venuxdeluxe »

Je me souviens de l'avoir croisé , attablé a l'American Legion , déjà " cramé " par l'alcool et autres substances probablement .... Je me suis rendu au Père Lachaise dés que sa mort fût officielle avec mon amie et là , surprise , nous étions seuls ! Il faisait beau & chaud cette année là .... Le pèlerinage est venu bien après
The music business is a cruel and shallow money trench, a long plastic hallway where thieves and pimps run free, and good men die like dogs.

There's also a negative side." :pleure1:

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