16-Les disparus 2 " Eddie COCHRAN "

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hencot
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16-Les disparus 2 " Eddie COCHRAN "

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EDDIE COCHRAN (2)
Un jour à Granada ou Le blues de l’été 60

Ce samedi 20 février 1960, l’émission de la chaîne britannique ABC « Boy meets girl », qui était l’équivalent de notre hexagonal « Age tendre et tête de bois » et le rendez-vous numéro un du public jeune, se déroulait comme chaque mois en direct du studio Granada, à Manchester, et réunissait la fine fleur du rock’n’roll anglo-saxon. De gauche à droite, comme disent les légendes, on reconnaissait alors Billy Fury, Gene Vincent, Eddie Cochran, Adam Faith et Marty Wilde, soit cinq figures montantes de la scène pop, et il ne manquait que Cliff Richard, en tournée ce jour-là, pour faire une photo de famille qui serait devenue un collector. Seul, Marty Wilde, par ailleurs le futur père d’une jeune Kim, serait encore en vie au milieu des années 2000, et Eddie Cochran se tuerait en taxi à peine deux mois après : le rock était du genre speed.
Un an avant, il avait accompagné un titre d’Albert Stone intitulé If I Were Dying, tout un programme : « If I were dying with just one word to say/I’d say I love you, my darling, as I passed away/Come on and let me tell you how I love you once more/I want you to know, oh yes, before I go/If I were dying, if I were dying ». Et repris What I Am Living For ? en hommage au bluesman Chuck Willis qui venait de disparaître à 30 ans. Mais ce jour-là, en costume cravate comme tout rebelle qui se respectait et respectait l’establishment, à part l’ineffable Gene définitivement en marge avec ses ensembles noirs, il attendait son tour, posait en groupe avec les musiciens et souriait paisiblement à l’objectif, à la postérité et au public des habitués, cependant qu’en coulisses les gosses de Liverpool affûtaient déjà leurs Gibson. Il s’était trouvé un clan, de ce côté-ci du Channel, une famille musicale et un fan-club, et avait même découvert ce jour-là plus petit que lui, le rocker Adam Faith avec son timide mètre soixante-cinq, près duquel il s’était prudemment rangé et faisait figure de grand frère, face à l’alerte Billy Fury qui trônait sur ses cannes à l’autre bout du cliché. Et tout le monde de se succéder, chanter et faire le bœuf en direct, dans la plus chaude ambiance avec des chansons qui répétaient toutes les mêmes dix mots et cinq accords, tant le message était alors simple, direct, uniforme : soyez beaux, jeunes et éternels, profitez de la vie comme de l’instant, sinon d’un instant, et n’oubliez pas de flirter, danser, rigoler. D’embrasser. Et surtout ne vous posez pas de questions auxquelles vous n’auriez pas de réponse claire, c’est-à-dire en moins de dix mots. Vivez, carpe diem, amen. Et chacun y était allé de son tube du moment en roulant des hanches, des épaules et des yeux devant le micro qui en avait vu d’autres et ne s’en laissait plus conter : What Do You Want, Collette, That’s Love, Bad Boy, Say Mama, Race With The Devil... Le vademecum du parfait teenager.
Adossé au décor, Cochran observait le manège du coin de l’œil, et venait de temps en temps faire un solo, l’accompagnement : il avait toujours aimé s’inviter, mettre son grain de sel, et avait participé à la réalisation de nombreux singles, dont plusieurs de Gene Vincent. Avec sa petite taille et sa guitare en bandoulière presque trop large pour lui, comme un jouet de grand, il avait toujours l’air d’un bon élève qui s’encanaille, et se déclenchait en cours de chanson comme une pile électrique, pivotant, gesticulant, se cabrant avec des poses étudiées qui n’avaient rien à envier au King lui-même. Arc-bouté sur ses jambes, le manche de la Fender en avant, l’œil rivé aux cordes, la mèche rebelle et la lèvre frondeuse, il envoyait la purée, enchaînait deux ou trois hits, ne laissait même pas les gens applaudir tellement il aimait ça, tant il était le rock’n’roll personnifié. Un mois avant, le 8 janvier, il venait de mettre en boîte, à son habituel studio Goldstar à Hollywood, trois nouveaux titres qui allaient sûrement faire un malheur, s’il en jugeait par le plaisir qu’il avait pris à les enregistrer : Three Steps To Heaven, Cherished Memories, Cut Across Shorty, en mono et stéréo, s’il vous plaît. De quoi faire deux bons singles, et poser les bases d’un prochain album. C'était un garçon d’avenir.
La scène se passait une semaine avant de revenir ici, du bon côté de l’océan, celui du succès : huit jours après, le 16, il était dans ces studios britanniques de Granada qu’il commençait à connaître par cœur, à enregistrer son premier « Boy meets girl ». Et un mois après encore, il remettait ça avec davantage de chansons, en vedette, et cassait la baraque à en juger par les cris stridents des filles et les sifflets admiratifs des garçons. C'était dans la poche, et ça n’allait pas s’arrêter de sitôt, vu tout ce qu’il avait en tête, en guitare, les milliers de couplets qui germaient, bouillonnaient en lui, et se pressaient à ses lèvres et à son médiator pour sortir : des chansons qui ne demandaient qu’à s’exprimer, à exploser, et qui lui flanquaient déjà la bonne fièvre. Il avait une mine en lui, un gisement de standards, et ils poussaient, littéralement happés, appelés par les lumières. On le sentait d’ailleurs à son rythme, à ses intros frénétiques à la guitare, qui tenaient parfois de la course-poursuite autour du plateau, en deux minutes trente : Cut Across Shorty, Something Else, Jeannie Jeannie et les autres.
La plus belle, ou du moins la plus connue, était sans doute ce C'mon Everybody qu’il avait enregistré, littéralement arraché de lui un an et demi auparavant, à 20 ans, dans le même studio : le 9 octobre, une sacrée après-midi, un jour comme on en voudrait tout le temps dans sa vie. Il s’en souvenait comme si c’était aujourd’hui, revoyait autour de lui, comme dans un pack ou une charge d’infanterie, Connie « Guybo » Smith à la guitare basse électrique, son alter ego Jerry Capehart au tambourin, Ron à la technique, et se revoyait lui-même suspendu au micro, partagé entre prises de voix et guitare drum overdub, comme disaient les pochettes. Celle-là, ils l’avaient tout de suite sentie venir, elle faisait partie du top, le genre de titre que tu reconnais dès que tu le frôles, que tu en esquisses les premiers accords et que tout le monde ouvre tout grands les yeux et les oreilles autour de toi : en plein dans le mille ! On l’identifiait dès l’intro, tout y était, le rythme, la mélodie, le gimmick, tout !
Sauf le titre lui-même, qu’il avait mis du temps à trouver : il l’avait intitulée Let’s Get Together, et en avait enregistré 15 prises, en ce 9 octobre 1958. Quinze, qui tournaient bien, pulsaient comme il fallait, mais auxquelles il manquait décidément quelque chose, pas grand-chose, mais le fameux something else, qui lui était justement cher : QUELQUE CHOSE. Mais quoi? Il la rechanta une fois de plus, en essayant de s’entendre, de comprendre ce qui pouvait bien clocher :
« C'mon everybody let’s get together tonight
I got some money in my jeans and I’m really
gonna spend it right
Been a-doin’ my homework all week long
The house is empty, the folks are gone
Ooo Let’s get together (bis) »

Il répéta deux, trois, quatre fois le refrain, qui disait littéralement Faisons-le ensemble, c’est-à-dire éclatons-nous ensemble, et sur lequel il butait, achoppait sans cesse, parce que cela ne sonnait pas comme il voulait, qu’il ne l’avait pas en oreille et en bouche. Et il comprit enfin ce qui coinçait : l’idée était juste, mais pas la formulation, il n’avait pas repris la bonne phrase du couplet. C'était l’autre qu’il fallait, tout simplement les premiers mots du titre : C'mon everybody. Décidément, la solution était toujours à portée de main, il suffisait de marquer une pause et fermer les yeux. Et il repartit de plus belle, en se disant que la vie devrait toujours être comme ça :
« Well my baby’s number one but I’m gonna dance
with three or four
And the house’ll be shakin’ from my bare feet
slappin’ the floor
When you hear that music you can’t sit still
If your brother won’t rock you then your sister will
Ooo C'mon everybody ».

Ça marchait. C'était ça. Elle « tournait » bien. Et il se mit à la faire et la refaire en boucle, comme un gamin devant un jouet : « C'mon everybody, C'mon everybody (guitare)... ». Yeah !
A la grosse horloge du studio, qui sur les photos d’époque marque le temps des légendes et montre un Eddie rayonnant, plus poupin que jamais avec sa coque, ses jeans, ses chewing-gum et sa gomina, il était indiqué cinq heures, ce mardi d’octobre, et Edward Ray Cochran, 20 ans, n’était pas peu fier d’avoir enregistré sa meilleure chanson à ce jour, comme on attrape un superbe papillon ou on tombe la fille si bien roulée du drugstore d’à côté. A cette seconde précise, il était le roi, presque éternel, et le ciel aurait pu s’écrouler sur lui qu’il ne changerait pas ce fait, ne pourrait effacer ce qui venait de se passer ici, et l’empêcher de se dire qu’il « l’ » avait : I got it ! Great ! La preuve en était sur la bande, à graver ensuite sur une galette, et mettre dans les meilleures mains, envoyer à tous les DJ du coin, qui feraient passer à leur tour le message à des milliers de teenagers, et ainsi de suite : C'mon everybody ! Allez tout le monde, venez tous avec moi ou quelque chose dans ce genre. Et ils viendraient, suivraient tous, l’accompagneraient désormais jusqu’au bout et continueraient même le chemin sans lui, galvanisés par ce qui deviendrait le cri primal d’une génération, puis de deux, avant que les Who et autres Stray Cats ne prennent le relais sur ses cendres encore tièdes avec leur propre Generation, et au festival de Leeds, en 1969, un certain... Summertime Blues de sa composition ! La boucle était bouclée. La route continuait.
Assis dans un coin du studio Granada pendant que Billy Fury, qui n’avait d’ailleurs rien de furieux, venait de balancer son nouveau tube de guimauve, un truc bourré de violons, de velours et de clichés, Eddie, qui ne payait guère de mine et faisait un peu jeune coq du rock dans son deux pièces cravate, se souvenait avec nostalgie de ces jours déjà lointains, ce mardi de ses 20 ans à l’autre bout du monde, en banlieue californienne. Et il se dit qu’il avait appris un nombre incroyable de choses depuis quatre ans : une vie entière et puis le monde, la musique et l’argent, l’Europe et ses rois, et même l’Australie avec Gene, la gloire et les filles qui semblaient souvent aller de pair, toute une éducation, une initiation digne d’un voyage sur Mars et dont il n’aurait jamais osé rêver, même pour rire. Est-ce qu’Elvis avait aussi connu ça, au début, et comment s’en était-il sorti ? Est-ce que cet effet bienfaisant, cette sensation magique durait toute une vie?
Dieu que c’était bon, en tout cas, un bonheur unique, incomparable de sortir dans la rue et de s’entendre à la radio, de longer une vitrine et de s’apercevoir sur un mur de petits écrans, de voir la fille de la caisse rosir en vous reconnaissant et votre propre famille vous regarder d’un œil différent, incrédule et intimidé, prête à vous donner du vous et vous dérouler le tapis rouge comme à la cour d’Angleterre! De voir vos vieux profs traverser la rue pour vous saluer, votre ex-petite amie reprendre de vos nouvelles et votre ancien patron vous demander un autographe pour sa fille aînée, celle qui ne vous avait jamais gratifié d’un regard et s’ingéniait à écorcher votre nom en public ! Que tout cela était fou, dérisoire et délicieux, et que l’on se sentait petit, gamin et fragile là-haut sur le toit du monde, avec tous ces courants d’air à vous soulever tel un fétu de paille du Tennessee et ces dauphins qui n’en voulaient qu’à votre place au Top Ten, vous souriaient désormais avec un rien d’insistance et un vague sentiment d’allégeance.
Que la vie était belle après une chanson pareille, et puis celles qui avaient suivi, surtout lorsque vous les écriviez avec la femme de votre vie, Sharon Sheeley, comme ce Something Else enregistré dans la foulée, et monté à son tour dans les charts sur les traces de son prédécesseur... Avec ses dons de créateur, d’interprète et aussi de producteur, il devenait une figure incontournable de la vie musicale anglo-saxonne : il était partout, toujours partant, toujours souriant, et l’on sentait bien à le voir, l’écouter et surtout le regarder travailler, qu’il avait plus d’une vie, d’une carrière devant lui, et allait devenir grand, plus encore que l’« autre », puisqu’il avait la chance d’écrire ses œuvres en plus de les chanter, et donc de pouvoir écrire pour d’autres. Plus d’une corde à sa guitare, et plein de succès qui y sommeillaient, en attendant qu’on les en décroche. Tout à dire et à faire.
Eddie flairait les chansons. Il les sentait venir, les laissait monter, affleurer à sa gratte et jaillir en catapulte, comme un génie sortirait de sa lampe. Après, elles tournaient court ou tapaient dans le mille, ou encore elles attendaient leur heure, qui vint parfois bien après lui. C'était selon, et il arrivait qu’elles fassent leur diva, se laissent désirer ou se trompent de route, dévient de leur refrain. Mais quand elles tombaient juste, c’était quelque chose : personne ne pouvait s’aligner.
Ainsi y avait-il eu, en février 59, ce Summertime Blues, dont il devait reconnaître que c’était bien joué, un sacré coup de maître avec son pont parlé et son coup de l’overdub, une sorte d’écho qu’il ajoutait à sa guitare, qui vous prenait aux tripes et vous faisait vibrer tout entier, « son » truc et sa griffe : « Well my mom and papa told me, son, you gotta make some money/If you wanna use the car to go ridin’ next sunday/Well I didn’t go to work, told the boss I was sick/Now you can’t use the car cause you didn’t work a lick/Sometimes I wonder what I’m gonna do/But there ain’t no cure for the summertime blues ».
Celle-là lui avait donné le frisson, et remettait ça à chaque fois qu’il la jouait, parce qu’il savait dès le départ quand il tenait une « face A », et là, il l’avait senti plutôt deux fois qu’une, rien qu’à l’intro. Avant même d’avoir ce qui suivait, de connaître sa mélodie et de la mettre en paroles, il devinait qu’elle était imparable, et lorsqu’il l’avait vue surgir, il n’avait pas été déçu : tout le monde chauffait dans le studio, Connie Smith, Earl Palmer et, à la claque, les deux êtres qui lui tenaient le plus à cœur : son coauteur Jerry Capehart et sa chère Sharon. C'était elle qui lui avait donné l’idée de son tube suivant, Something Else, et qui l’avait finalement cosigné. Un sacré gros morceau, du Cochran pur jus, et un standard absolu, qui serait même repris plus tard par les Sex Pistols : il l’avait gravé le 23 juin 59, il y avait huit mois seulement, toujours à Goldstar, son studio fétiche, et il en avait fait réalisé 21 prises, pour garder finalement la quatorzième. Parce qu’elle avait justement ce... something else par rapport aux autres, qui lui donnait encore plus de punch, de feeling, comme la fille dont elle parlait : « Uh-Look-ah there/There she comes/Here comes that girl again/Wanted to date her since I don’t know when/But she don’t notice me when I pass/She goes with older guys from out of my class/ But that can’t stop me from-ah thinkin’ to myself/She’s sure fine lookin’ man/She’s somethin’ else ». Pour une trouvaille, c’était une trouvaille. Un titre en deux mots, comme il les aimait, et qui vous disait en prime pourquoi il fallait aimer la chanson, parce qu’elle avait « quelque chose en plus ». Les filles n’y résisteraient pas, et les garçons leur achèteraient le disque pour se déclarer, après avoir dansé dessus pour flirter : banco ! Encore un jour béni de sa vie, un trait de génie dans la cible, et c’était en plus son amoureuse qui le lui soufflait. Que demander de plus?
Il s’en souvenait comme si c’était hier, et c’était quasiment hier, tant tout allait désormais vite dans sa vie, à tombeau ouvert, toujours entre un avion, une séance, un set, une signature : il n’avait pas vu passer ses 20 ans, quasiment pas eu de nouvelles de son adolescence, plus une minute à lui, le Eddie d’Albert Lea, comté de Freeborn, mais il se rattraperait plus tard, c’était juré, programmé. Plus tard, il vivrait, ou plutôt digérerait tout ce qu’il ressentait, traversait aujourd’hui. Tout ce qu’il vivait sans avoir le temps de voir, de le savoir, d’y réfléchir. Et puis comment résister à des rencontres aussi fortes, évidentes que cette Jeannie, Jeannie, un de ses premiers tubes, exactement comme on a un coup de foudre, devant un visage ou un corps mémorable? Lui, il prenait, dévorait tout avec l’appétit d’un gosse affamé, et il en redemandait, y allait, toujours devant, le premier sur la photo, et Gene Vincent était généralement le second, et pas le dernier à faire un gag ou un canular : des collégiens en goguette, qui auraient soudain le monde entier comme cour de récréation, des suites royales pour leurs débuts et une maquilleuse pour cacher leur acné ! Quarante ans à eux deux : un âge de parent. Et il y en avait toujours un pour entraîner l’autre.
Ce soir-là, ils étaient encore une fois réunis, à l’autre bout du monde, au milieu de ces petits Anglais qui mettaient de l’eau dans leur rock pour ne pas choquer les sujets de sa Gracieuse Majesté et s’efforçaient désespérément de les imiter pour avoir l’air authentiques. Wilde assurait, mais déjà les deux autres commençaient à troquer leurs guitares électriques contre des violons, façon Mantovani chez les yé-yé, et nos deux Américains pas tranquilles faisaient figure de survivants, de rebelles de service au pays des crooners. Pas très loin de là, un certain Vince Taylor polissait son cuir et affûtait ses chaînes, en chantant à qui voulait l’entendre qu’il avait décroché une Nouvelle Cadillac flambant neuve, qui allait faire parler d’elle. On connaissait la suite de l’histoire, et celui-là resterait à vie – courte, comme il se doit – l’homme d’un seul titre, le passager des hits à la bagnole de luxe. En chanson aussi, les voitures pouvaient tuer, et pour rien au monde, Eddie n’aurait voulu mal vieillir, comme ces chanteurs de country des années 45-50 qui s’accrochaient désormais aux branches et posaient pour les scolaires avec Roy Rodgers et Hopalong Cassidy, aussi chenus et fourbus l’un que l’autre, avec leurs chevaux de retour – Trigger pour l’un, Topper pour l’autre. Et pourquoi pas un rock avec Rin Tin Tin, façon Hound Dog ?
De retour de son flash-back, qui n’avait duré qu’une minute trente, le temps d’une chanson de Faith, Eddie sourit : pouvait-on avoir autant de souvenirs à 21 ans ? Il s’en était en tout cas fait davantage en cinq ans qu’en quinze, au point que son enfance lui paraissait désormais toute petite, blottie derrière les lointaines collines du Minnesota, ses montagnes russes du succès. Tout allait si vite, à se demander comment cela finirait et même s’il y aurait une fin : chaque disque se transformait en or, c’est-à-dire en argent, et il semblait écrire et chanter les mots mêmes que ses jeunes contemporains rêvaient d’entendre, être devenu le porte-parole d’une génération à la recherche de son image, son identité. Incarner le teenager idéal, tour à tour fils docile et grand frère sympa, amant rebelle et voisin serviable, dont on savait-bien-qu’il-avait-le-cœur-sur-la-main-malgré-la-musique-de-sauvage-qu'il-faisait. A good guy. Encore trois titres à boucler, en janvier 1960, dont le troublant Trois pas vers le paradis, de sinistre présage, et il avait soudain l’impression d’avoir vécu mille vies, d’être allé partout et revenu de tout, déjà menacé par une génération sacrilège qui avait fait twister le mot rock : baby boom 2. Il fallait s’accrocher, serrer ses six cordes et rester sur le ring, et ce n’étaient pas ceux-là qui allaient le déloger, avec leur pas de deux, leur jambe et leur guitare en avant : un vrai spectacle de patronage, à des années-lumière de ses Nervous Breakdown et Boll Weevil Song. A des années du rock. Il ne risquait rien...
Puis ce fut son tour, son retour, puisqu’il était un pilier de l’émission, et il commença par une version endiablée de Twenty Flight Rock, son tout premier succès et ce qu’il avait de mieux en scène, faisant littéralement corps avec la guitare lorsqu’il s’attaquait en dansant aux fameuses marches du refrain : « And I walk one, two flight, three flight four/Five six seven flight, eight flight more/Up on the twelfth I’m starting to sag/Fifteenth floor I’m ready to drag/I get to the top and I’m too tired to rock ». Celle-là serait reprise longtemps après par un certain Paul McCartney qu’il n’avait pas eu le temps de connaître, mais qui l’interprétait déjà, de boum en cave et bientôt en Cavern. Chez nous, Johnny Hallyday le revisiterait sans cesse, de Cours plus vite Charlie en Fille de l’été dernier, Elle est terrible, Jeanie Jeanie et on en passe, là où Eddy Mitchell restait fidèle à Gene Vincent, et raconterait même leur tragique accident de cette nuit-là : Hier encore j’avais deux amis...
Les chansons d’Eddie Cochran lui survivraient longtemps, deviendraient bien plus grandes que lui et n’auraient finalement pas d’âge : les cris du cœur ne vieillissent pas. Et il repensa à ces Chers souvenirs qu’il venait à peine de mettre en boîte : pourquoi les jeunes gens s’obstinaient-ils à se pencher sur leur vie, à s’inventer des regrets de paradis perdus, des nostalgies de l’avenir, comme s’ils étaient déjà à bout, s’ils avaient fait leur temps? Si tout était dit? Souvenirs, souvenirs... Les siens disaient : « Cherished Memories the things a fellow can't forget/Cherished Memories I’m leaving but I love you yet », sur des paroles de sa Sharon, et ils furent l’une de ses dernières prises chez Goldstar, et la face B de son single posthume : Trois pas vers le paradis. Ça ne s’inventait pas.
Sortie immédiatement après sa disparition, la chanson prémonitoire deviendrait numéro un en Angleterre, alors qu’elle ne serait même pas classée dans les cent premières ventes aux USA, où il était enterré bien avant sa mort prématurée. Nul n’est prophète... Et son dernier album, 12 of His Biggest Hits, publié le mois même de sa mort, serait rebaptisé en catastrophe Memorial Album.
Mais on était à deux mois de tout ça, autant dire à une éternité, sur le plateau du Granada TV Show d’ABC, et pour terminer, il attaqua enfin sa favorite, lança son fameux cri de ralliement à la cantonade, invitant tout le monde à le rejoindre. Et aussitôt, fans et pros se regroupèrent autour de lui comme un seul homme et se mirent à taper dans leurs mains en scandant et swinguant ses trois petits mots, C'mon Everybody, comme on entonnerait le God Save The Queen : celle-là était infaillible. Le lendemain demain, il jouait au concert « Poll Winners » du New Musical Express, à Wimbledon, et le mois suivant au théâtre l’Empire, de Liverpool, puis la BBC, re-ABC et enfin en avril à l’Hippodrome de Bristol : un grand rendez-vous, puisque c’était aussi leur date finale.
Et il avait beau être aussi célèbre ici que méconnu là-bas, il lui tardait de remonter dans l’avion qui menait à son enfance et de revoir cette fichue Amérique qui lui restait à conquérir. Il rêvait déjà qu’on le chanterait dans trente ans d’ici et qu’il contemplerait tout ça de haut, quinquagénaire assis à sa terrasse, rangé des voitures avec sa Sharon et des enfants partout qui chasseraient la bonne note, celle qu’on n’obtient pas à l’école et qu’on ne trouve que sur la sixième corde, qui vous échappe toujours au bout de la guitare : l’horizon et la raison de sa vie...
« I’m just a-sittin’ in the balcony,
Just a-watchin’ the movie
Or maybe it’s a symphony, I wouldn’t know
I’m just a-sittin’ in the balcony, on the very last row
The feature’s over, but we’re not through
Holdin’ hands in the balcony »
Alain..

Site sur le son et l' enregistrement de Claude Gendre http://claude.gendre.free.fr/

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