13-Les disparus "John LENNON"

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hencot
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13-Les disparus "John LENNON"

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JOHN LENNON
Traquenard au Dakota ou La théorie des lignes brisées

1) L'homme envahi
Qu’est-ce qui fait que deux lignes de vie que rien ne devait recouper se croisent, se heurtent et se brisent soudain, comme deux véhicules partis le matin des deux bouts d’un pays vont se percuter le soir, avec le destin pour moteur ? A quel moment de sa vie Mark David Chapman, 25 ans, de Fort Worth, Texas, décida-t-il qu’il allait tuer John Lennon, 40 ans, de Liverpool ? Sûrement même avant d’y songer, de se l’avouer, et en tout cas de reconnaître qu’à force d’interpeller l’idole dans toutes les glaces de sa vie, en ce dernier trimestre 80, il s’était pris un peu pour lui et rêvait d’en finir avec lui-même.
Toujours est-il qu’à partir de ce moment-là, où il s’était dit que l’âme des Fab Four pourrait s’éteindre et qu’il pourrait être l’instigateur de cette disparition, l’auteur de la mort de l’auteur en quelque sorte, il n’avait plus pensé qu’à « ça », comme à un sentiment mystique et plutôt mystérieux. D’autant plus qu’à son avis, cette âme s’était évanouie depuis longtemps, musicalement parlant, et que l’homme qui prétendait aujourd’hui à ce titre, qui disait être le créateur de Help ! et Imagine, n’était plus qu’un imposteur, pour ne pas dire un impausteur. Il fallait donc remettre de l’ordre dans les choses, les officialiser, car ce fils de militaire détestait la confusion, les faux-semblants, tout comme aurait fait le vrai John, s’il avait été encore là. Celui-là n’était qu’un figurant, un fantôme, l’ombre maladroite d’un géant, qu’il fallait effacer définitivement pour que sa légende puisse enfin se déployer, respirer, vivre à la mesure de ce qu’il avait représenté, que Lennon redevienne enfin Lennon et n’enregistre plus de faux disques avec n’importe qui, pour le fisc ou la galerie. Il devait tuer Lennon.
Le genre d’idée qui vous prend la tête et ne vous lâche plus, quand vous avez la tête fragile. Qui devient votre dernière pensée du jour et la première du suivant, du coucher au réveil en passant par vos cauchemars, sans qu’on puisse s’en soulager en la confiant à autrui, fût-ce dans un journal intime. En fait de livre, il n’avait d’ailleurs que deux références, deux titres à sa bibliothèque : la Bible et cet Attrape-Cœur de Jerome David Salinger, qu’un ami lui avait fait découvrir à 16 ans – l’âge même du héros – et dans lequel il s’était projeté, reconnu immédiatement. Le paumé de l’histoire, ce Holden Caulfield qui vous interpellait dès la première ligne et tournait en rond dans une Amérique sans but, qui lâchait pas à pas prise et se parlait à lui-même faute d’interlocuteur, c’était lui. Pas un frère ou un sosie, ni un modèle, mais littéralement lui, en chair et en nerfs, sans qu’il pût savoir comment l’écrivain fantôme avait su, appris, compris tout ça de lui, où il était allé pêcher son histoire avec encore plus de détails qu’il n’en connaissait lui-même : « Je ne vais pas vous faire ma saleté d’autobiographie ni rien. Je vais juste vous parler de ce truc idiot qui m’est arrivé au dernier Noël. Juste avant que je tombe malade et qu’on m’envoie ici pour me retaper ». Ici, c’était New York, et on approchait des fêtes. Autant dire son histoire. Tout le reste parlait de lui à la première personne, de sa famille et de son enfance glauque, à se demander vraiment comment ça se pouvait, et il serrait le bouquin contre sa poitrine comme un cœur de rechange, une seconde peau plus tenace que la vraie. Certaines choses ne s’expliquent pas. N’y manquait que ce meurtre, écrit en filigrane, qui en constituerait le dernier chapitre, puisqu’il portait l’ouvrage en lui autant que sur lui, histoire de le compléter à sa façon, à son heure, avec sa « fin » à lui. Ce n’était pas le moindre de ses paradoxes : il allait commencer sa vie en en détruisant une. Tuer une légende. « Culturellement et musicalement, les Beatles ont changé le monde. Et moi, je les ai changés, eux » (sic).
Car Mark souffrait de névroses obsessionnelles, à ce que disaient les professionnels, et c’était devenu « son » idée fixe, son TOC et son truc, et, à regarder la tête qu’avait fait sa femme lorsqu’il avait évoqué récemment le sujet, juste pour dire qu’il y songeait parfois et n’en ferait bien sûr jamais rien, il ne se voyait pas déclarer à un « psy » : « Bonjour, je m’appelle Chapman et je suis l’homme qui va tuer John Lennon. Vous savez, l’ex-chanteur des Beatles? C'est mon groupe favori ! » On l’aurait tout de suite enfermé, et du coup, il n’aurait jamais pu le faire, et aurait sans doute tenté de se supprimer à la place, comme il y avait quatre ans, sur cette plage au nord de l’île... Pourtant, la phrase lui plaisait, lui parlait, au point qu’il se la répétait tout bas, en silence dans les rues et dans les magasins, quand il y déambulait à la manière d’un Taxi Driver. « Je vais tuer Lennon, je dois tuer Lennon ». Elle sonnait juste, un peu comme on se dit qu’on doit faire ses devoirs, même si ça coûte, ou penser à ne pas oublier quelque chose d’important, payer ses impôts ou rembourser un créancier : il aurait presque pu l’écrire sur le frigo, dans son planning ou sur son pense-bête s’il n’avait craint d’être lu par hasard, par un visiteur. Lundi : penser à tuer Lennon ; Mardi : tuer Lennon ; Mercredi : as-tu tué Lennon ? Jeudi, etc. Il était né pour que l’ « autre » meure, pour reprendre une vie comme d’autres en donnent une, et ce n’était pas plus compliqué que ça. Born to Kill, mais une seule personne et dans les règles, comme un contrat, car tout le monde vous l’aurait certifié, y compris à l’hôpital psychiatrique où il séjournait de temps en temps pour des bêtises et avait fini par travailler : il n’aurait fait de mal à personne, un vrai garçon serviable et attentionné, aimant son semblable et son prochain comme vous-même. A part ce John Winston Lennon, qui était devenu à sa manière l’homme de sa vie, sa bête noire, son « attrape-tête », omniprésent dans son quotidien, son appartement, sa discothèque, etc., qui avait élu domicile en lui et l’empêchait de plus en plus souvent de s’endormir ou de réfléchir tellement il parlait, chantait, pensait dans son crâne. Son Horla et son Hyde. Vous imaginez ? Un fantôme, un intrus, un cambrioleur qui l’avait peu à peu envahi et vivait en lui et bien souvent à sa place, qui le rendait fou et dont il fallait se débarrasser de toute urgence s’il voulait survivre, recouvrer la raison, redevenir libre et normal. Lennon disparu, on verrait bien à ce moment-là ce qui se passerait, guérison ou rémission, et il reprendrait peut-être ce traitement entrepris après sa tentative de suicide, au gaz d’échappement dans sa voiture, en 1977, et interrompu après sa dépression... Ils l’avaient questionné, cuisiné sur sa vie, mais il n’avait fort heureusement pas « lâché le morceau », rien dit sur qui-vous-saviez, d’ailleurs de quoi aurait-il eu l’air, et l’aurait-on seulement cru ? Après tout, il n’avait jamais rien fait jusque-là qui pût compromettre son avenir, ni celui de quiconque, il envisageait seulement de le faire, et on ne condamnait pas une intention, un meurtre par anticipation. La sanction ne viendrait qu’en cas d’exécution, qui signifiait pour lui « libération » : allez donc vous y retrouver. Quand quelqu’un ou quelque chose vous pénètre, vous hante, vous ronge, il faut bien réagir, se défendre, non? Alors il allait le faire, et n’importe quel jury américain digne de ce nom le comprendrait, parce que ce qu’il vivait était un calvaire, un enfer et une épreuve indicible. Vous saisissez ?
Et ce n’était pas faute d’avoir recherché des solutions : il avait beau s’être converti à 16 ans aux « Chrétiens nés de nouveau », s’y être fait des amis, et même des petites amies, comme cette Jessica qui semblait le fuir au fur et à mesure qu’il s’en rapprochait, ou cette fidèle Judy qui devint sa première et dernière vraie passion, rien n’y faisait, n’éteignait le visage et n’effaçait la voix, l’image fixe et menaçante de son quotidien : lui. LUI. L'homme qui s’était prétendu plus célèbre que le Christ, JL vs JC. Il avait beau fermer les yeux, les rouvrir, les refermer : l’« autre » était là, de l’aube au crépuscule, et veillait sur lui, le surveillait. L'attendait. Caïn Lennon. Une vraie traque et un ennemi intérieur, supérieur, qu’on n’effaçait pas d’une feinte, d’un coup de gueule ou d’un claquement de doigts : une menace vitale, qui aurait mérité qu’il déposât plainte, mais qui aurait accepté de l’enregistrer, de poursuivre une personnalité aussi emblématique pour harcèlement, et quelles preuves fournir ? L'autre savait y faire, le prendre à revers, l’obséder sans jamais paraître. Et lorsque, à la faveur d’une fête, d’une visite ou d’une distraction, le symptôme s’apaisait et l’oubliait un peu, qu’il se laissait aller à redevenir un jeune homme de son âge dans une cité et une île de rêve – Hawaï où il résidait aujourd’hui, après Atlanta naguère –, qu’il s’aventurait enfin à sa vie comme tout un chacun, la voix se réveillait et lui enjoignait à nouveau l’ordre fatidique, incessant, angoissant et venu d’on ne savait où : « Tue-le ». « TUE-LE, Mark! »
Mais il ne voulait pas faire ça n’importe comment, et en digne graine de gradé, il avait décidé d’élaborer une stratégie quasi militaire. En deux mois, d’octobre à décembre 1980, il allait donc faire trois voyages successifs à New York, ses repérages d’automne en somme, avant de se décider à régler enfin ce qu’il considérait comme un sérieux problème, un cas d’extrême urgence : on ne supprimait pas ainsi un rêve, a fortiori quand c’était le sien, et il avait grandi, vécu avec les Beatles depuis tout petit, et allait aussi passer à l’acte pour cette raison : préserver le mythe.
Fils d’un sergent de l’armée de l’air – Air Force – et lui-même gardien assermenté, donc vigile, à Waikiki Beach, l’usage des armes à feu ne lui faisait pas peur, mais la violence oui, depuis qu’il avait vu tout jeune ce même père battre sa mère, une jeune garde d’enfants, dans la pièce d’à côté, et qu’il n’avait pas su, osé répondre à ses appels au secours, pas plus que sa sœur cadette de sept ans, la petite Susan. Ces cris ne l’avaient plus lâché depuis, et ça en faisait du monde, dans sa tête d’adolescent qui n’aspirait qu’à effleurer les filles et, dans le meilleur des cas, les effeuiller en leur chantant ces airs qu’il n’aurait su écrire lui-même, Julia, Girl, Lucy, Angela et tout le reste ! Ses vraies femmes à lui, depuis toujours, parfaites comme des héroïnes et pures comme du Lennon première manière : le vrai, le seul. Le bon. On ne se refaisait pas : il était du genre fidèle, presque collant, pas groupie pour un sou mais gardien du temple, ou plutôt de l’église, qui variait parfois : ob-ses-sion-nel, comme ils disaient, et il aurait préféré « traditionaliste » ou un truc dans ce genre, mais il n’écrivait pas les dictionnaires! Pas Salinger pour un sou.
A part ça, il ressemblait à tout le monde, vu du dehors, c’est-à-dire à rien ni personne, et c’est pour ça que les enfants l’avaient surnommé « Nemo » au centre aéré, ça ne s’inventait pas. Depuis des années, il était « Personne », celui qu’on appelait quand on avait besoin de quelque chose et qu’on n’avait personne sous la main, qui rendait service, trouvait la solution, avait le bon mot : le type cool sur qui on pouvait compter en toutes circonstances et qui, en outre, aimait les Beatles et pouvait les jouer sur le bout des doigts. Un gars qui appréciait Lennon à ce point-là ne pouvait pas être entièrement mauvais, comme aurait dit le vieux W.C. Fields. Et Nemo servait, assistait, remerciait, réparait les bêtises des autres et ne présentait jamais l’addition : comment leur dire ? Mais il savait bien qu’un jour, par définition, il deviendrait QUELQU’UN, même s’il était celui qui rate ses clichés, qui détraque les Photomaton, qui déborde du cadre à cause de son volume ou de sa maladresse, le garçon pas gâté qu’on acceptait d’autant plus volontiers à table et en vacances qu’on le savait inoffensif : entendez avec les filles. Avec lui, semblait-on toujours se dire, on ne risque rien de ce côté-là. Ce n’est pas lui qui dérangera l’ordre des choses, plutôt mourir. On verrait ça plus tard. Et il savait ce qu’on allait voir, puisqu’il partait là-bas pour ça, juste pour ça : rencontrer son double et briser la glace. Rentrer dans l’histoire par la porte dérobée, exactement comme il avait infiltré jadis ce roman de J.D. Salinger, l’homme aux initiales, l’écrivain si fantôme qu’il aurait presque pu être lui, ou en tout cas son héros. Plutôt Antihéros, d’ailleurs.
Six heures avant l’événement fatal, John Lennon avait dédicacé son nouveau disque à son futur meurtrier, et à l’issue même du drame, on avait retrouvé sur Chapman son exemplaire du livre fétiche, contresigné par lui-même au-dessus du titre, en guise de testament. « Ceci est ma déclaration. L'Attrape-Cœur ». Ce n’était pas tous les jours qu’un personnage attaquait un auteur dans les rues de New York, tuait le père spirituel au revolver et rentrait s’asseoir sagement dans son best-seller, mission accomplie, en attendant la fin des temps. Oui, décidément, ces trucs-là n’arrivaient que dans les livres...

2) L'idole et l’antihéros : Comment tuer l’auteur de sa vie (lorsqu’il vous a « pris le cœur »)
Le 27 octobre 1980, le Texan Mark David Chapman entra dans une armurerie d’Honolulu et acheta pour 169 dollars un revolver calibre 38 à cinq coups, très précisément un Charter Arms à canon court facile à dissimuler, dans le but d’assassiner le chanteur John Lennon, symbole de son adolescence et de la révolution culturelle à l’occidentale : une décision qu’on ne prenait pas à la légère et qu’il avait longuement mûrie, pesée et ressassée. Il s’y était même repris à trois fois. On ne joue pas avec ces choses-là.
Dans la vie, c’était un jeune gars rondelet au visage poupin d’angelot qui contrastait avec un regard étrangement dur, presque hargneux de sale gosse entêté derrière ses lunettes à double foyer, et des cheveux mi-longs de faux étudiant. Un ado attardé de 25 ans qui en paraissait 18 et avait connu de sacrés problèmes psychologiques depuis ses 15 ans – parents divisés, troubles mentaux, fugue, dépression nerveuse, tentative de suicide, usage de stupéfiants... – et qui n’avait que deux certitudes : L'Attrape-Cœur était le meilleur livre du monde et il allait tuer Lennon, aussi sûrement que la terre était ronde et l’Amérique blanche. Il avait même emprunté des sous pour ça, pour l’arme comme pour ses voyages de reconnaissance à New York, car l’affaire lui tenait à cœur et supposait un investissement. Il ne savait pas encore quand et où il remplirait sa mission, mais il savait désormais comment, et pouvait effleurer la gâchette rigide dans sa poche avant droite, en imaginant la scène de sa vie. Lui, Lennon et le coup de feu, la balle en or des westerns.
Certes, il savait déjà où résidait l’artiste quand il se trouvait aux Etats-Unis, et quand il y était : au septième étage côté est du fameux Dakota Building, à New York, celui-là même qu’on voyait dans Rosemary’s Baby face à Central Park et à la 72e Rue, avec sa brique jaune et son marbre rose, sa statue d’Indien et sa porte cochère, ses tennis, jardin et piscine; derrière quel rideau de quelle fenêtre élevée, éclairée il vaquait à certaines heures; où il en était en ce moment puisqu’il allait sortir un important album solo. Solo étant une façon de parler, puisqu’il en partagerait l’affiche et le générique avec sa moitié, la Japonaise Yoko Ono, un peu comme un chanteur bicéphale, John Yoko Lennon. Mark aussi avait « sa » Japonaise à lui, Gloria Abe, une responsable hawaïenne d’agence de voyages épousée l’année précédente après un tour du monde ensemble, comme pour rester fidèle à l’idole jusqu’au bout de la nuit. Fidèle en tout, et donc exigeant, sinon intolérant... A ce qu’il avait lu, le disque s’appelait Double Fantasy, et le monde entier attendait cela, puisqu’il n’avait pas fait, en tout cas publié d’enregistrement depuis son 30 cm de standards rock’n’roll, en 1975. Un bail, et un événement. Une occasion rêvée. « Le » moment d’agir. Le 30 octobre, vêtu pour la circonstance d’un costume et d’un pardessus neufs tant le rendez-vous était d’importance, il prit l’avion pour New York avec quelques milliers de dollars en liquide et son inquiétant bagage. Nos vies sont pleines de passants bizarres qui les traversent en équilibre, les tiennent entre leurs mains et parfois même à un fil.
C'était plus qu’un retour, quasiment une renaissance, après un aussi long silence : cinq ans d’absence, et même plus si l’on considérait que son album de reprises, Rock’n’roll, n’avait été qu’une heureuse parenthèse, un clin d’œil à Gene Vincent, Buddy Holly, Sam Cooke, Chuck Berry et les autres. Une récréation. Juste assez pour lui donner l’envie de remettre ça et l’amener à se demander à quoi il pouvait encore servir. Était-il resté à la hauteur de l’auteur qu’il avait été, encore Lennon, toujours vivant, avait-il vraiment faim, envie de spots, de micros, de fans et tout le cirque? De rabâcher, radoter sa vie à des gamins qui auraient pu être les siens, répéter à tout-va que les Beatles, c’était mort et enterré, de l’avant-guerre, que Paul était Paul et que lui, il s’appelait John, artiste soliste, que la roue avait tourné et que le passé était derrière, même plus dans le rétroviseur depuis qu’il avait changé de route?
Il s’était posé la question, droit dans les yeux, maintenant qu’il était riche à milliards, qu’il habitait depuis 1975 cet appartement « traversant » de 12 pièces au sommet du monde, avec boiseries rares, pelouse privée et vue sur Manhattan, se retrouvait père d’un gosse de 5 ans, était coté en bourse, roulait en limousine blanche, et continuait pourtant d’incarner un rêve feutré de révolution, de paradis perdu pour des enfants tombés, revenus de toutes les barricades. Un prince des désenchantés. Il s’était franchement demandé s’il avait encore quelque chose à dire, à apporter, une seule bonne raison de descendre dans l’arène, avait aussi fait le tour des regards, des oreilles amies, et s’était répondu oui. Il fallait. C'était son devoir.
Parce que cette prison dorée lui pesait, qu’on le donnait volontiers pour mort, que l’autre l’agaçait avec ses mélodies sans histoire, ses sons sans sens, et que la nouvelle génération n’avait pas forcément repris la parole, à part l’énergique Springsteen qui refaisait le monde à tour de bras et appelait un chat un chat. Que la maturité était là et qu’il voulait parler de son équilibre retrouvé, sa quarantaine rayonnante, son bonheur au foyer, et puis que Yoko avait également des tas de choses à partager, à faire entendre, et besoin de lui pour ça. Qu’il voulait que son fils le voie en scène, se souvienne de lui en chanteur, au présent et pas en flash-back perpétuel. Qu’il pouvait à nouveau déménager, rock and roller un peu, comme au bon vieux temps, au début du rêve, avec la banane, le cuir, et tout le reste. Qu’il en avait marre qu’on lui balance Yesterday – l’œuvre majeure et intégralement de son ex-collègue – à chaque fois qu’il pénétrait dans un club après minuit, en croyant lui rendre hommage et lui faire plaisir, que tous les pianistes de la terre lui jouent de concert « celle qu’il n’avait pas eue », tout en la cosignant (le monde se divisait ainsi en deux types de pianistes : ceux d’Hier et ceux de demain, c’est-à-dire d’Imagine) ! Qu’il était lui aussi well and alive in NY, et debout. Que c’était sa vie et qu’on ne tire pas un trait sur son histoire, pas plus qu’on ne s’efface dans un miroir, qu’il en avait assez de s’entendre traiter d’ex-Beatle dès qu’il allumait le poste et voulait donner des nouvelles de lui, ici et maintenant, avec un son et un feeling d’aujourd’hui. Que des tas de mômes de 20 piges le pistaient encore dans la rue avec un crayon et un papier, et qu’il voulait y écrire autre chose que des souvenirs, leur offrir de l’avenir, remonter dans le train et montrer un peu le chemin. Parce que. Just because... Ces trucs-là ne s’expliquent pas. Tu te réveilles un matin et tu en as soudain envie, comme hier, dans le studio numéro 1 ou sur le toit du 3, Abbey Road, tu sens qu’une chanson se cache dans ta guitare, et encore une autre, une autre et puis une autre, et c’est reparti : tu as l’éternité entre les doigts, et tu ne la lâcherais pour rien au monde. You get it. Et Go steady go.
D’une certaine manière, il ignorait encore qu’il allait faire ça, parce que c’était dur de se l’avouer, et que l’idée même lui en faisait peur, mais il savait au moins deux choses : il avait un problème et Lennon n’en avait pas, or Lennon était son modèle, une sorte de maître et par conséquent son problème, et il ne supportait qu’il l’ait laissé comme ça, sans solution, ni salut. Car il en était forcément responsable. La solution était donc d’éliminer Lennon pour le punir, de ne pas avoir été à sa propre hauteur, de ne pas être resté Lennon, avec les Beatles et tout le reste, enfin, il se comprenait...
On ne pouvait pas chanter Imagine et devenir capitaliste, tout comme le rappelait cet article vengeur d’Esquire publié au début octobre sous le titre : « Où êtes-vous, John Lennon ? » et le sous-titre « A la recherche du Beatle qui a poursuivi pendant 20 ans l’Amour et l’Illumination pour ne trouver que les vaches, la télévision vingt-quatre heures sur vingt-quatre et l’immobilier » (sic). L'évocation par le journaliste Laurence Shames d’un « homme d’affaires de quarante ans qui a 150 millions de dollars sur son compte en banque... de bons avocats qui lui permettent de mettre son argent à l’abri du fisc... une propriété à Long Island, un fils qu’il adore et une femme qui intercepte ses coups de téléphone, bref, un type qui ne fait plus rien d’extravagant, plus d’erreur et plus de musique » l’avait révulsé, touché de plein fouet. Il avait renchéri en empruntant le 17 octobre à sa bibliothèque une biographie de John Fawcett, John Lennon : One day at a time, peu complaisante à l’égard de l’artiste. C'en était trop. « J’ai trouvé un livre sur John Lennon. Je l’ai lu et j’ai découvert certains aspects de sa personnalité. Et son hypocrisie m’a profondément révolté. Je n’étais pas en colère, mais déçu par tant d’hypocrisie. Puis j’ai décidé que j’allais tuer John Lennon 1». Sic.
Car, depuis sa conversion, le mensonge était devenu son obsession, une véritable paranoïa qui lui avait fait prendre en grippe les faussaires de tout poil, c’est-à-dire une bonne partie de l’humanité et du monde médiatique en particulier. Une histoire qui venait de loin : ce dégoût de l’hypocrisie était la hantise de son double de papier, Holden, perpétuellement confronté à la perte de l’innocence enfantine, à la chute dans l’âge adulte comme du haut d’une falaise, au fil de ses 252 pages de vie, et il l’avait attrapé comme un virus : « La falaise représente le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Quand un enfant tombe de la falaise, il devient adulte. Et neuf fois sur dix, il ne devient qu’un hypocrite... Et c’est ce qui m’est arrivé. Je ne toucherai jamais le fond. Je continuerai à tomber toute une éternité. Je suis tombé de la falaise, mais je ne suis jamais devenu adulte 2». Et la perspective d’un album composite, hybride, et forcément indigne de ce qui précédait ne faisait que le conforter dans cette décision. Il fallait supprimer Lennon, pour son propre bien, dans son propre intérêt, pour qu’il demeure une star et ne devienne pas un chanteur comme les autres, qui plus est donnant la réplique à sa moitié qui semblait devenir son tout. Il fallait mettre bon ordre à tout ça, et qui d’autre que lui, Mark David, qui suivait John depuis toujours, l’avait interprété à la guitare au temps de son premier groupe, pour le faire? Qui? D’une certaine manière, il allait exaucer le rêve secret de millions de fans, en finir avec cet imposteur qui avait pris le nom, le visage et même la voix du vrai Lennon, probablement mort lui aussi sur la fameuse route de l’Abbaye, l’avenue de la Pomme, et désormais sous influence, pâle copie de l’original...
Alors, cela faisait trois fois qu’il revenait « planquer » ici, s’embusquer au pied de l’immeuble en se demandant comment il allait procéder. La première, c’était en octobre et il avait juste repéré les lieux, guetté les allées et venues du couple vedette, et noté jusqu’à la sortie de la nurse, Helen, avec le dernier fils du chanteur, Sean, âgé de 5 ans : il aurait même été jusqu’à adresser la parole à cette dernière, sous un prétexte fallacieux, et faire un compliment au jeune garçon en lui serrant la main, mais allez savoir avec un mythomane !
Il était d’abord descendu au Waldorf Astoria, mais avait opté très vite pour la YMCA de la 63e Rue, à Central Park Ouest, une auberge de jeunesse plus à sa portée. La seconde fois était en novembre, il s’était presque décidé et avait pourtant changé d’avis au dernier moment, après avoir vu entre deux filatures le premier film de metteur en scène de Robert Redford, Ordinary People, qui montrait des gens simples en difficulté, un peu comme lui, sur fond de psychanalyse, et l’avait fait réfléchir. Et s’il se trompait sur toute la ligne, s’il se soignait plutôt, s’il revenait chez lui comme à la réalité, et n’y pensait plus? Oui, mais c’était l’autre qui pensait à lui, ne le lâchait pas, l’avait en tête tout le temps : qui décidait, pas le contraire ! Rien à faire, il voyait quasiment ça comme un cas de légitime défense, maintenant, une attraction fatale. Et la troisième serait la bonne, car l’hiver approchait, les affaires du chanteur reprenaient, et il devait remplir sa mission, sous peine de le perdre de vue, de ligne de mire. De rester son otage à vie.
Il était prêt, avait passé tant de temps devant l’immeuble de grès pâle, appelé ici brownstone, qu’il aurait pu y pénétrer les yeux fermés, donner les horaires de rondes du gardien, dire sans se tromper qui y arrivait ou en sortait à quel moment, y compris dans l’entourage de la star. Il savait désormais tout, absolument tout ce qu’il fallait savoir sur sa vie publique, à commencer par le fait que cet album était un navet, un sous-produit indigne et faible, qui déshonorait le nom de Lennon, donc ses fidèles...
Et il y était allé, sans savoir exactement où, comme au premier jour, et s’était réveillé à la tête d’un bon disque, comme on a envie d’en acheter, qui ne devait rien à autrefois et faisait la part belle au bonheur, à sa femme, à son univers, comme on ouvrirait à l’aube une fenêtre sur l’Amérique, vue de l’intérieur. Un album « fait à la maison », tout en haut du mont Dakota, avec les moyens du bord, histoire de voir ce qu’il avait dans le ventre et de ne pas se cacher derrière un mur de son, se déguiser aux couleurs de l’époque. Un produit local où, en tendant l’oreille, on aurait pu percevoir derrière les instruments le bruit du chat ou le rire du petit, les blagues des potes et le parfum du bonheur, où les chansons allaient de soi, coulaient de source et passaient de l’un à l’autre comme un bon verre ou un joint.
C'était David Geffen, ex-producteur de Bob Dylan, Neil Young, Cher, les Eagles et tout nouveau patron de... Geffen Records, avec Donna Summer, qui lui en avait donné l’idée et avait lancé la machine, aux abords de l’été 80. Chiche ! A vrai dire, Yoko y avait mis du sien, comme d’habitude, et John avait dit oui, à la condition que ce soit un disque à deux voix : six, sept chansons chacun, les deux faces d’un couple, ce qui ferait grincer quelques dents, mais donnerait la meilleure image, en tout cas la plus fidèle, de lui. Sa vérité d’alors, et, pensait-il, de toujours. Un échantillon de ce qu’il vivait, et dont la une spectaculaire de Rolling Stone, lui roulé nu en boule, dans une position fœtale, contre elle allongée et vêtue, rendrait bien compte : Annie Leibovitz ne les avait pas ratés, pas plus qu’aux séances légendaires du couple nu de Two virgins, il y a douze ans.
Tout était alors allé très vite, comme font les choses attendues de longue date, les rendez-vous avec le destin. Au printemps, John était parti aux Bermudes avec son fils Sean, et avait commencé à écrire des chansons, qu’il fredonnait au téléphone à Yoko restée au pays, en l’occurrence à la maison rose, leur balcon sur l’île aux gratte-ciel. Ils s’appelaient en musique, et adoraient ça, leur ping-pong de hits au-dessus du Pacifique. Sitôt les maquettes terminées, ils étaient entrés en studio en août, avec le producteur d’Aerosmith, Jack Douglas. Il y avait là 25 morceaux au total, accouchés, pondus – pour ne pas dire crachés – en trois semaines, de quoi faire deux bons albums, avec des titres conçus en famille comme (Just Like) Starting Over, Beautiful Boy (Darling Boy), Woman et carrément Life Begins At 40 !
En fait, c’était leur premier disque en commun depuis le laborieux Some Time in New York City, en 1972, un double album brouillon qui avait amorcé le début du déclin de John, et le risque était là, de désorienter à nouveau les fidèles. Voire de susciter critiques et polémiques, qui ne manquaient pas de s’abattre sur Yoko dans ces moments-là. John était donc aussi enthousiaste qu’inquiet, attentif au son et au choix, à l’ordre des titres. Il redécouvrait son métier, avec cette même part d’appréhension qui caractérise les débutants et ne devrait jamais quitter tout à fait un artiste, jusqu’à la dernière heure. Il repartait à zéro, avec toute l’expérience du monde, et se frottait aux musiciens, aux techniciens, comme à un nouveau groupe, essayant, tentant, testant cinquante, cent plans de Steinway ou de guitare, de cordes ou de claviers qu’il mettait de côté, redécouvrait ensuite, etc. Il revivait, renaissait de ses cendres, et c’est bien ce que racontait la photo du fameux magazine : back and proud.
Bien sûr, il y avait encore eu Imagine, Mother, Jealous Guy, Working Class Hero et tout ça, mais c’étaient les premiers albums solo, il y avait dix ans, et depuis, plus rien de bon, qu’une star à la cuisine pendant qu’elle comptait les droits, les royalties et tout ça dans son bureau au plafond de nuages peints, haut de quatre mètres. Répartition des tâches : de quoi ridiculiser le rêve de deux générations, et donner raison à tous ces épiciers du disco qui alignaient leurs boîtes à rythmes et autres caisses claires avec des voix de castrats!
Non, vraiment, il ne pouvait pas laisser passer, faire ça, il fallait intervenir, marquer le coup, frapper fort. Et quoi de mieux qu’un coup de feu, au vu et au su de tout le monde? L'idée même l’épouvantait, car il avait en réalité horreur des armes à feu, même dans son travail, et puis John aurait détesté ça, tout le contraire de ce qu’il pensait et professait à loisir, mais c’était pour son bien : il devait mourir. D’autant plus qu’en éliminant une personnalité pareille, comme on tue un père encombrant, il en trouverait peut-être une lui-même, la sienne, il respirerait enfin un peu. C'était ça, faire d’une pierre deux coups. Il allait exister en éliminant un type qui n’existait plus, vivait sur son passé, vieillissait à petit feu entre yoga et séances bidon, ce n’était que justice. Supprimer pour se faire une place.
Restait à mettre au point les conditions matérielles de l’exécution, enfin, l’attentat, disons... l’opération : l’opération Lennon. Son raid secret sur Manhattan. Et d’abord, il lui fallait des balles explosives, adaptées au Charter Arms, qu’il irait chercher jusqu’à Atlanta, chez un ami policier, le 8 novembre. Il en rapporta cinq, le contenu d’un chargeur. Pour ce qu’il avait à faire, cela suffisait largement, et il s’entraîna même au tir dans le bois voisin, où il y avait été initié autrefois : il était fin prêt.
C'est en enregistrant son disque, ou plutôt leur disque, puisque c’était expressément un album de John ET Yoko, et en commençant à en faire l’inévitable « promo », que John mesura combien il avait changé, se sentait aussi bien dans sa création que dans sa vie, d’autant plus que celle-ci reflétait celle-là et la nourrissait en retour. Il n’avait plus rien à prouver, à démontrer, à vendre, pouvait aussi bien échouer que transformer l’essai, emporter le morceau, et c’était justement cette décontraction, ce faux détachement, cette bonne distance qui allait lui réussir et l’inspirer. Il en était sûr, maintenant, à certains détails qui ne lui ressemblaient pas trop jusque-là : il entrait dans la suite de sa vie, attaquait son second souffle avec des ailes, et se trouvait même rajeuni dans ses miroirs d’interview, retrouvait sa tête d’artiste, des faux airs de Liverpool, des allures de jeune rocker plus dupe qui le ravissaient.
Il en voulait et ça se voyait, mais n’en faisait pas trop, savait qu’après Buddy, Eddie, Gene, Elvis et les autres, il n’était au fond qu’un passant, qui s’attardait un peu plus longtemps devant la vitrine à contempler le dernier bébé de Monsieur Fender, un gamin qui pouvait se payer en même temps le père Noël en personne s’il le voulait, et avait appris à ne pas le faire. L'enfant sauvage du Dakota, qui ressemblait plus dans sa tête à un canyon sauvage de Randolph Scott qu’à un mur de pierre rare sur la City : les mots sont trompeurs. Il allait mieux, respirait mieux, dormait mieux, et n’avait pas touché une de ces saletés depuis une éternité. Un homme neuf. Il ne s’évitait, ne se fuyait plus, et riait même de lui à l’occasion comme d’une bonne blague au destin, quand il parcourait sa bio et concluait qu’il devait être une sorte de miraculé, le survivant du rock’n’roll. Celui qui avait échappé à tous les crashes et toutes les seringues, qui n’était pas tombé du ciel ni entré dans un platane, et regardait les autres foncer dans le mur. Le dernier des Mohicans, planté en plein Yucatapan avec sa moitié de vie extrême-orientale.
Ainsi pouvait-il justement évoquer les Beatles en interview sans ressentir ce petit picotement, ce soupçon d’agacement ou de lassitude qui l’avait amené à fuir son métier, et en tout cas ces parcours obligés de l’après-vente. Là, il était cool, clair, positif, et s’entendait avec surprise et bonheur énoncer une vision du monde, de sa carrière et de l’existence qui avait visiblement évolué, et lui donnait encore plus raison d’avoir attendu. Il allait mieux, et le public le ressentait, qui commençait à acheter, écouter et aimer le disque pour les bonnes raisons. Et il savait déjà que ce succès-là, qu’on lui prédisait depuis trois mois, lui ferait plus de bien que tous ses triomphes passés, parce qu’il venait du fond, du fin fond de son histoire. C'était du bonus, un plus, un cadeau du ciel qui l’avait déjà gâté, et une manière de tendre la main aux gens sans se pousser ni se presser, comme on salue des vieux copains perdus de vue. Et les autres ne s’y trompaient pas, qui lui présentaient disques, photos, livres, sans jamais lui mettre la pression, ne lui tapaient pas familièrement sur l’épaule, mais le reconnaissaient des yeux. Grâce à elle, à eux, à ce gamin et à ses rires feutrés, ses jeux de toujours et ses questions toutes neuves, il pouvait enfin communiquer, et ne s’en privait pas. Il allait presque vers les gens, une prouesse quand on connaissait sa réserve naturelle, et avait envie de leur demander des nouvelles, comme s’ils avaient été les héros du jour. Et plus d’une chanson récente lui paraissaient des épures de ses anciens succès, comme s’il avait enfin l’âge des vrais sujets, le temps de l’essentiel : « Woman, faisait-il ainsi remarquer, c’est Girl quinze ans après »... Et John était toujours Lennon, quand il se croisait dans un regard ou un reflet. C'était le principal.
Bien entendu, la première règle avait été de n’en parler à personne – fors sa compagne qui n’y crut pas, ne le connaissant que trop – et de repérer donc les lieux, les allées et venues, son emploi du temps : se mettre en embuscade, et attendre le bon moment, comme on règle un angle de tir. La méthode Oswald, en quelque sorte, sauf que lui, il serait le vrai tireur, l’homme qui a tué le mythe. Mark David Chapman, avec un seul N, s’il vous plaît. L'éternel anonyme des Photomaton, le perdant des baraques foraines, l’abonné au mauvais numéro.
Dès novembre, il se posta face à l’immeuble avec son pistolet chargé et guetta la star, dont il avait appris qu’elle se déplaçait en limousine blanche, avec son éternelle compagne. Des heures durant, il scrutait le septième étage, dont les fenêtres s’allumaient au crépuscule, puis la sortie, et encore le septième, indéfiniment, en malaxant dans sa poche la crosse du Charter Arms qui était devenu sa seule réalité, à la manière d’une boussole ou d’un trousseau de clefs. Et l’affaire faillit bien se faire avant terme, dès le 10 ou le 12 : deux fois de suite, il les vit arriver, s’engouffrer précipitamment dans le building, et les rata. Il fallait faire vite, s’approcher, inventer un stratagème. Le prétexte en serait bien sûr le disque, sorti le 17 novembre. Comme tout le monde, il s’était rué dessus et n’avait pas été déçu : c’était médiocre! A se demander si ce Lennon-là avait encore quelque chose à voir avec l’autre, s’il n’allait pas descendre un sosie, un double, Mr Lennonono en personne. Curieusement l’œuvre lui donna le sentiment « que Lennon avait compris quel était son destin et que leurs deux pouvoirs allaient enfin converger 3». Il fallait faire vite, maintenant, parce que l’artiste commençait à être assailli par une nuée de fans, journalistes, copains, passants, et que bientôt, il ne pourrait même plus l’apercevoir, parvenir jusqu’à lui, à moins qu’un autre ne caressât le même dessein !
Il décida donc de se munir d’un exemplaire du trente-trois tours, avec la mémorable pochette noire et blanche, qu’il trouvait inférieure à l’âge d’or, au temps des Fab Four et du merseybeat, et dissimula dans un manteau le calibre .38, ainsi qu’un volume de son livre fétiche, cet obsédant Attrape-Cœur de Salinger. Plus que jamais, le roman de sa vie, qui disait sa passion de l’enfance et sa haine des grands : trente ans après, il était devenu ce Holden Caulfield qui enterre son adolescence dans les rues de New York, à deux pas d’ici, promène son âme en peine sur Madison Avenue et tutoie le lecteur comme son frère d’infortune. Il le portait comme un talisman, une amulette ou une carte d’identité, son signe de reconnaissance et un reportage visionnaire sur son périple : « J’ai marché, j’ai marché, et je n’en finissais pas de penser à la môme Phœbé qui allait au musée le samedi comme j’avais fait. Je me disais qu’elle verrait les mêmes trucs que j’avais vus et c’était elle à présent qui serait différente. En pensant à ça j’étais pas vraiment triste mais j’étais pas non plus follement gai. Y a des choses qui devraient rester comme elles sont. Faudrait pouvoir les planquer dans une de ces grandes vitrines et plus y toucher. Je sais que c’est impossible mais, bon, c’est bien dommage. Bref je marchais je marchais et j’en finissais pas de penser à tout ça ». (L'Attrape-Cœur). Il n’aurait su mieux dire. Ainsi, il était paré, habillé pour l’hiver : ne restait qu’à passer à l’acte, délivrer John de Lennon, et pouvoir enfin respirer lui-même, dans un monde sans lui. Faire justice et se faire justice, au nom de tous, et il ne doutait pas que, s’il avait encore été de ce monde, le créateur de Revolution, A Day In The Life et Lucy In The Sky With Diamonds aurait été de son avis, l’aurait même remercié, supplié de le délivrer de sa nouvelle vie.
On était le 8 décembre à New York, face au Dakota Building, il y était revenu deux jours plus tôt après un bref séjour au pays, et cette date allait à coup sûr devenir plus célèbre que le 7, avec Pearl Harbour, il en aurait mis sa main au feu. Sur sa dernière feuille de présence avant de quitter son job, le 23 octobre, il avait carrément signé... John Lennon à la place de son nom ! Et au taxi qui le ramenait de l’aéroport, il avait froidement déclaré qu’il était ingénieur du son et venait d’enregistrer une séance avec Paul et John, pour la première fois réunis depuis dix ans, et qu’il transportait la précieuse bande dans sa serviette. Il aurait dit ou fait n’importe quoi pour se rendre intéressant, exister un peu. Et il avait demandé nonchalamment au chauffeur « où allaient les canards de Central Park pendant l’hiver » : la même question que posait Holden à son propre taxi, sur la même route, dans l’édition de 1951...
Le compte à rebours était commencé, et à partir de là, tout ce qui allait se produire était en quelque sorte écrit. Par exemple qu’il passerait le week-end à contempler le manège de Central Park, couronné d’enfants, comme à la page 180. Comme l’« autre », il avait pris une chambre minable, dans un hôtel bon marché : en l’occurrence une auberge de jeunesse, YMCA. Comme lui, il avait erré de place en place, dans un week-end de fin des temps. Comme dans le « Livre » de sa vie enfin, qui ne faisait plus qu’un avec sa Bible, il s’était offert cette nuit-là les services d’une call-girl, qui resta dans sa nouvelle chambre du Sheraton, à l’angle de la 7e Avenue et de la 52e Rue (l’autre étant décidément trop bruyante) jusqu’à trois heures du matin et qu’il paya au double du tarif, 190 dollars, sans y avoir touché. Mark voulait juste parler. Il en avait gros sur le cœur.
On était le jour de Pearl Harbour, et il aurait aimé confier à quelqu’un, à cette fille ou à un écouteur, à la lointaine Judy ou même à son écran télé ce qu’il déclara plus tard au magnétophone du poste de police, d’une voix d’outre-tombe : « J’avais tout. Une femme formidable, un appartement magnifique. En surface, tout était parfait. Qu’est-ce qui s’est passé? Je n’en sais rien, j’étais à nouveau déprimé. J’ai démissionné de mon poste. J’ai acheté une arme, je suis venu ici et j’ai tué quelqu’un. Voilà ce qui s’est passé : du paradis à l’enfer en un mois 4». Pas du Salinger, ni du Caulfield, même pas du Mailer ni du Michener, mais sa parenthèse à lui, ses dernières nouvelles du néant.
C'était peu dire que John avait une journée chargée devant lui. Autant la création l’excitait depuis toujours, et contre toute attente plus que jamais, autant la promotion lui était toujours pénible. Mais il s’y prêtait de bonne grâce parce que Yoko veillait au grain, ne le lâchait pas d’un pouce, l’accompagnait partout, et que le management lui avait préparé un parcours royal, avec les meilleurs interlocuteurs, la crème des journalistes, des gens avec qui on pouvait discuter en adultes et pas en boutiquiers, qui avaient vraiment écouté l’album et qui surtout n’en rajoutaient pas avec les Beatles, Paul et lui, etc. Des adultes, si tant est que ça rime avec ce métier. Et puis, d’une certaine manière, la scène médiatique lui manquait, et il s’en rendait compte maintenant.
Sa journée avait donc commencé par un petit déjeuner matinal au Fortina, son café favori, et un tour chez son coiffeur, Veez A Veez, sur la 72e Rue : courts devant et longs derrière, à la rocker. On faisait les choses sérieusement ou on ne les faisait pas, et il fallait quand même se ressembler, se correspondre dans le miroir. De ce côté-là, il était plutôt tranquille, il assurait, avait l’air du fils de John Lennon ! Il s’était retrouvé.
Puis il était revenu au Dakota à pied, en milieu de matinée, pour y donner une interview avec Yoko à RKO, une radio qui le trouva particulièrement en verve et décontracté. C'était une bonne semaine qui s’annonçait, il avait même l’âme à la confidence, avec cette voix chantonnante qui surprenait toujours un peu au début, et ponctuait ses anecdotes de ce sourire qui avait subjugué deux générations de fans, mais avait gagné en charme avec la maturité, l’âge. Mince, élancé, grave sans se prendre au sérieux, et prêt à en balancer une bonne de temps en temps, comme pour rappeler à son interlocuteur que tout ça n’était pas sérieux, juste une interview de plus dans la Cité, et qu’il n’était décidément pas Dieu ni son fils, mais un musicien de studio un peu plus chanceux que les autres, qui était arrivé au bon moment au bon endroit et avait décroché le jackpot, pas de quoi en faire un roman. Juste un bon papier, qui servirait demain à emballer la pêche du jour. Une histoire de rock star, pas Stravinsky ni Picasso.
Ce lundi 8 décembre, il faisait froid à New York et Mark, qui s’était réveillé à 10 h 30 seulement après son rendez-vous galant de la nuit, s’habilla chaudement et étala ses affaires les plus précieuses sur la table à l’intention des autorités, des visiteurs ultérieurs : passeport, photos de jeunesse, objets personnels, bible, cassettes des Beatles, de Todd Rundgren, le portrait de Dorothy-Judy Garland dans le Magicien d’Oz, son film préféré, le tout afin de s’expliquer « au cas où »... Toujours son sens de l’organisation.
Puis il descendit racheter un exemplaire du « livre », décidément son oxygène quotidien, et écrivit à l’intérieur la formule sibylline : « A Holden Caulfield de la part de Holden Caulfield : ceci est mon manifeste ». Il glissa ensuite l’ouvrage dans son pardessus, à la place habituelle, referma derrière lui la porte sur son passé de brave Texan, de bon gars qu’on confond et dont on mélange le nom, et remonta une troisième fois à la charge, la dernière, droit vers l’invincible Dakota : « Je savais que je ne ferais jamais machine arrière. Il faut suivre son destin. C'est impossible d’aller contre. Je n’arrêtais pas de me dire : retourne à l’hôtel, fais ta valise et rentre à la maison. Ne le fais pas. Retourne à l’hôtel, demande qu’on t’appelle un taxi, tout de suite, fais-le immédiatement. Mais je ne l'ai pas fait, je suis resté 5». C'était son rôle, le jeu.
Cela faisait trois jours qu’il piétinait autour du building, tournait en rond comme une âme en peine avec son pistolet dans une poche et l’album fatidique de l’autre côté, plus l’ami Salinger au cœur, en guettant l’artiste qui lui échappait à chaque fois, filait comme une ombre. Pourtant les invités de marque se succédaient, telle cette photographe de Rolling Stone, Annie Leibovitz, venue sur le coup de midi pour faire sa une historique, les deux corps enlacés, en quelque sorte le testament photographique de John et son retour aux sources avant le grand saut. Mais il ne la connaissait pas, et n’en avait qu’après son idée, une véritable obsession qui le tuerait lui-même s’il ne le tuait pas avant : débarrasser la planète de son intrus. Voir un monde sans Lennon. Il avait poussé l’audace, ou le vice, jusqu’à déambuler toute la fin de matinée au pied de l’immeuble dans l’espoir de le faire sortir, croisant même leur nurse et leur fils.
Soudain, à sa grande surprise, il vit vers quatre heures de l’après-midi la limousine approcher silencieusement d’un côté et Lennon surgir précipitamment de l’autre, aussitôt entouré d’un petit groupe de fans, ce qu’on appelait probablement le noyau dur, la garde rapprochée. Des habitués, qui changeaient tout le temps de visage, mais jamais de comportement, et faisaient autant partie de son environnement que ses chats ou ses enfants. Un sourire, une signature, au suivant, à la prochaine. Il se rendait en réalité au studio, Hit Factory, au 421 West 54e Rue, pour y terminer l’enregistrement d’un nouveau morceau du prochain disque, Walking On Thin Ice, et avait espéré passer inaperçu, en vain, surtout en ce moment : il était partout, à la une et au programme de tout. Tout le monde ici connaissait son adresse, et il étaient cinq, six, pas plus, à l’avoir freiné dans sa course en lui réclamant l’éternel autographe qu’ils devaient sans doute avoir déjà dix fois, à en juger par leur méticulosité qui confinait au professionnalisme. Ils marquaient leur territoire, étaient ses repères, ses indices de popularité permanents. Il y en avait même un au beau milieu qui prenait des photos, immortalisait pour la millième fois la scène, à trois ou quatre mètres de Mark.
Alors, n’y tenant plus, mort de dépit et d’envie, ce dernier s’était jeté à son tour dans la bataille et avait tendu frénétiquement à l’idole son exemplaire de Double Fantasy, que l’autre avait aussitôt dédicacé au seul endroit de la photo noir et blanc possible, sinon prévu à cet effet, avec un stylo qui aurait fait un beau collector : « John Lennon 1980 » et seulement deux phrases à son intention : « Sure », pour accepter, et « Is that all you want? », par deux fois. Comme par prémonition. Mark s’était entendu balbutier un vague « s’il vous plaît » et un « merci, John » à peine audible, son disque à bout de bras et son arme de poing dans l’autre main, soigneusement dissimulée sous le manteau, en se répétant qu’à cet instant précis, il tenait « sa » vie en joue, avait « son » sort à sa merci, et en plus, un témoin pour l’immortaliser. Un geste, un mouvement, et le monde perdait sa plus grande star, il devenait « l’homme qui a tué Lennon », comme il y avait eu avant ceux qui avaient abattu Billy le Kid, Lincoln, Kennedy, Luther King. Célèbre, pour avoir tué, volé la célébrité, comme on déroberait la lumière ou le feu. Se faire enfin un nom, qu’on n’inverse plus avec le prénom comme à l’école, à la mairie ou à l’armée, un patronyme qui en impose. Reconnu. Juste un geste à faire pour ça, comme un signe au destin, un frein à desserrer.
Là, il était à cinquante centimètres de lui à peine, quasiment les yeux dans les yeux si John n’avait pas regardé ses pieds, son autographe, son emploi du temps de la journée, le planning démentiel qui l’attendait d’ici Noël et l’entraînait à des années-lumière de ce seuil d’immeuble. Et il n’en perdait pas une miette, le dévisageait méticuleusement comme on touche à l’infini, on frôle le ciel et on envisage en même temps un cauchemar, une proie, cherchant sans trop y croire l’endroit du corps, du visage où il allait frapper, avec une idée folle en filigrane : ne pas lui faire mal. Un exercice malaisé et malsain qui le dérangeait lui-même, tant il avait l’impression de trahir l’être qui lui était le plus cher au monde, au point qu’une partie de lui avait presque envie de le prévenir de ce qui se tramait, de cette crosse secrète dissimulée là, contre son corps, avec cinq balles qui lui étaient destinées, de ce justicier dans la ville qui avait rôdé tout le week-end sous ses fenêtres avec sa mort en poche, et l’autre lui criait de faire ce pourquoi il était venu de si loin, d’Honolulu, et tournait jour et nuit autour de l’imposante résidence. Délivrer John Lennon, de ce cirque, de ces parasites, de ce demi-disque, de Yoko Ono et même de lui, lui ouvrir toutes grandes les portes de ce paradis où il ne manquerait pas de monter immédiatement, sauf s’il « n’y avait pas de ciel », if there were no heaven. Le sauver. Le tuer.
Pendant une demi-seconde, cet éternel instant qui fait toute la différence dans la vie, il hésita, cependant que le photographe intrus, un certain Paul Goresh, immortalisait sans s’en douter une scène phare de l’histoire contemporaine : lui et John en train d’échanger leurs civilités, pochette dédicacée et regard aveugle, de partager une seconde de vie, d’anonymat et de fantasme, chacun dans son histoire, comme deux planètes sur le point de se télescoper, deux mondes parallèles fusionnant brutalement au terme d’une longue course. Trop tard : l’autre était déjà remonté dans sa voiture, avec Yoko, sans lui accorder ce regard qui eût peut-être tout changé, qui l’eût enfin fait exister et entrer dans sa réalité, même fugitive. Qui eût tissé un lien infime entre eux. De près, il était encore plus impressionnant qu’à la télé, très noble et svelte avec une silhouette altière, un visage étonnamment jeune, taillé à la serpe et une sorte de gravité légère, qui trahissait l’homme de parole et de convictions qu’il était. A tous les coups un type bien, qui s’était fait avoir par son entourage et devait faire face à une pression invraisemblable, le gars avec qui on aurait pu devenir copain, mais pas rigoler tous les jours. Un artiste à la hauteur de son mythe, qui croisait son destin dans les yeux : formidable sujet de chanson.
John se dit que cela faisait un drôle d’effet de remettre « ça », les fans, les autographes et tout le reste, même si, au fond, ça n’avait jamais vraiment cessé : le signe des vraies carrières, sans doute, ou le goût inné de la nostalgie, ce côté conservateur qu’ont les gens. Il leur rappelait le bon temps, et il comprenait ça, donnait sans compter tout en essayant de se protéger, de ne livrer que l’homme public : il ne voulait pas de garde du corps, mais sentait leurs ondes, leur faim, leurs mains et leurs yeux posés sur lui à chaque apparition, qui s’allumaient comme un radar, l’aspiraient ou le dévoraient, se fichaient dans son dos et lui volaient à chaque fois quelque chose d’indicible. La gloire est une affaire spéciale.
Il avait été de l’autre côté, en face, à la place de ces types et de ces filles, tout aussi engoncé et intimidé qu’eux, maladroit que celui-ci ou agaçant que celle-là : pareil. Tout petit, il aurait donné n’importe quoi pour obtenir un autographe de Chuck Berry ou de Gene Vincent, frôler Elvis dans un couloir, probablement de palace quatre étoiles, et poser sans en avoir l’air sa main sur son épaule, qu’il imaginait large et solide, comme pour se frayer un chemin, dire que c’était à lui maintenant et qu’il fallait lui faire une place, juste une petite place au soleil, en glanant la manne au passage. Se présenter du bout des lèvres et lui remettre une cassette, un souple ou un texte, n’importe quoi qui reviendrait à dire « Hey, je m’appelle John et j’existe, regardez moi ! C'est moi, je suis là ! », et être entendu, entrevu une seconde, mais la sienne. Avoir compté un peu, existé un instant qu’il se repasserait peut-être toute la vie, et qui n’avait pas de prix à l’Argus. Tout le monde y avait droit, c’était le jeu. Et voilà qu’il distribuait son nom à l’emporte-pièce, sans même savoir à qui il s’adressait ni ce que l’autre ferait de son bout de papier. Peut-être du commerce, ou du fétichisme, allez savoir? Le contraire de ce qu’il avait toujours prôné, et la raison même pour laquelle il avait décroché un jour.
A cette époque-là, il ne voyait plus personne, arpentait une planète d’hôtels et d’aéroports, parlait à des grooms, des liftiers et des femmes de chambre, vivait dans un monde d’intermédiaires, de managers et d’avocats, entre deux séances où il en appelait à la conscience des classes, au pouvoir des peuples, à la paix dans le monde et à l’égalité des droits : absurde. Working Class Hero, Imagine, Mother, Woman Is The Nigger Of The World, Give Peace A Chance... Alors, il « les » avait quittés, laissés à leurs comptes et leurs playlists, leurs arrangements et leurs plans de carrière, leurs deals et leurs payolas, il avait changé de file et bien lui en avait pris. Il était là, alive and well. Il était lui. Sa vie recommençait aujourd’hui, et pour un peu, s’il en avait eu le temps et la patience, il aurait pu parapher ses disques d’un « Meilleur Espoir » ou « Révélation 80 » du plus bel aloi. Au fond, tout ça était idiot : c’est quand il allait revoir les gens qu’il n’aurait plus le temps de communiquer avec eux, qu’il allait redevenir aveugle et sourd, en un mot professionnel, à la manière de ses confrères : « Hello guys, Hey Lucy, thank you Jack, good luck, Tim, it’s nice of you, see you later », etc. Comme on dirait « il pleut » ou « je vais me coucher ».
Décidément, ce métier ne rimait à rien, mais c’était le sien, et il signa tout ce qu’on lui tendait en marmonnant à son habitude quelques mots dans sa barbe, pudeur oblige, toujours un peu étonné qu’on lui demandât d’apposer au débotté son nom sur cette pochette d’album où il figurait déjà en gros avec Yoko, comme pour confirmer quelque chose, garantir par contrat que c’était bien lui, le même que sur la photo, et qu’il pensait vraiment ce qu’il chantait à l’intérieur du disque. Bon pour la postérité, signé Dieu. S'ils savaient!
Et il rendit machinalement le 30 centimètres noir et blanc dédicacé à un garçon dont il aurait été bien en mal de reconnaître une minute après le visage et la voix, justement parce qu’il l’avait déjà croisé cent mille fois en vingt ans, avec les mêmes gestes et les mêmes silences, remerciements incompréhensibles et excuses rituelles. Son job et leur trip. Tous les fans s’appelaient Jack, Eddy, Dave ou Mark quelque chose – mais il ne savait jamais quoi –, étaient des prénoms sans nom, se ressemblaient tant qu’il se demandait parfois s’ils n’étaient pas les mêmes, ses figurants de carrière. Des ombres venues dérober la flamme.
Ça y est, il était en retard... Cette journée avait été l’une des plus longues de sa vie, comme la précédente et la suivante, et il en était à peine à la moitié, devait assurer sur tous les fronts, studio, presse, photo, promo, et ces dizaines de mains sans visage tendues vers lui avec son portrait froissé le rassuraient moins qu’elles ne l’angoissaient. Car il n’était pas plus sûr d’exister qu’eux, savait mieux que personne que ce n’était pas lui qu’on invoquait, qu’on sollicitait, mais sa part de lumière ou sa prétendue aura, ce fameux truc qu’on ne raconte pas et qui rapporte tant à tant de gens. Le something else. Parfois, il aurait aimé leur dire, les prévenir, d’aller chercher ailleurs, qu’il y avait une réponse et que ce n’était pas celle-là, d’écrire de sa main leur prénom sur des papiers volants pour leur donner une raison d’être ou les rassurer sur leur identité.
Mais il aurait fallu plus d’une signature pour ça, et plus de temps qu’il ne lui en restait. Leur expliquer qu’il se sentait des leurs, parce qu’il les avait vécus, et les fuyait parfois autant qu’il s’évitait lui-même, à certaines heures de la vie. Qu’ils ne seraient pas là à cette heure-là s’ils l’avaient vraiment écouté. Mais allez trouver les mots pour dire ça, à moins d’avoir les notes qui vont avec. Allez raconter à quelqu’un qui veut votre nom que vous n’êtes qu’un passant de l’autre bord, un professionnel comme un autre qui fait son job de légende...
Sitôt Lennon disparu, Mark partit se remettre en embuscade et reprit sa traque implacable, se posta immédiatement au même endroit qu’hier, avant-hier et tous les autres jours, comme une sentinelle somnambule, un fantôme aux aguets, en manipulant fiévreusement la crosse du revolver. Il fallait en finir, puisqu’il était là pour ça, que c’était sa tâche, sa raison d’être, comme d’autres apposent leur nom au bas de leur photo. Il était un justicier, investi d’une « mission de première importance ».
Dans ces moments-là, le jeune homme rondouillard et un peu myope de Fort Worth, qui avait passé sa vie à rendre service, s’excuser et remercier l’univers entier d’exister, se crispait des pieds à la tête et changeait littéralement de regard, avait dans ses yeux noirs une terrifiante fixité, une absence d’expression qui trahissait bien les démons qui l’habitaient. N’avait-il pas déjà à son actif une tentative de suicide, un long chemin d’obsessions, hallucinations, déprimes et délires en tous genres – toujours ces voix qui lui revenaient, à commencer par celle d’Elizabeth, sa mère, qui l’appelait à l’aide à vingt ans de là –, et ce curieux transfert littéraire qui l’amenait à signer désormais certains courriers « Catcher in the rye », en toute immodestie? Pour celui qui avait usé tout jeune de drogues, à une époque où c’était presque un signe de reconnaissance, et fait à 21 ans sa première dépression pour rester dans la norme, perdu une à une ses petites amies, telle cette Jessica Blankenship et surtout la fidèle Judy, qui avait emporté avec elle le meilleur de sa vie et surtout son cœur, jusqu’à son mariage l’année précédente avec sa Japonaise à lui, Gloria, qui n’aurait hélas jamais la force de caractère de l’ « autre », les choses n’avaient jamais été simples : jamais. Il n’aurait d’ailleurs de cesse d’exposer, de visu et par téléphone, son funeste projet à sa femme, qui n’y entendit rien, même lorsqu’il lui mit l’arme fatale entre les mains : comment croire que l’homme de votre vie va tuer l’idole du pays, que le type assis dans votre salon avec sa bière va descendre le gars qui chante à la télévision? Comment le prendre au sérieux lorsqu’il vous appelle un 11 novembre de New York pour vous annoncer en même temps sa décision de tuer l’artiste et d’y renoncer?
De son premier job sous-payé à ses conquêtes de deuxième main, de son meublé sous-loué à sa caisse, de ses études prometteuses à ses rondes de paille (il voulait devenir assistant social dans le secteur psychiatrique et se retrouvait vigile de lotissement), il avait toujours eu tout faux, avec comme seule ligne rouge dans sa vie ces photos de John, John et encore John, punaisées à ses murs, ces posters et pochettes collées sur chaque pan de paroi libre. Il n’y avait pas un mètre carré de vide chez lui, autour de lui, au-dessus de lui qu’il n’ait pas envahi, bouffé, squatté avec ses sourires de promotion et ses pauses de provocations, pas un espace vital qui ne lui appartenait pas, au point qu’il arrivait à Mark de devoir sortir de chez lui pour pouvoir respirer, ne plus le voir, oublier un peu ce John Winston Lennon qui lui avait volé sa vie et auquel il allait rendre la pareille.
A la réflexion, il en savait bien plus long sur lui que sur son propre paternel, Elmer, et aurait pu vous dire du tac au tac où et avec qui était le chanteur le 27 février 1973 à dix-sept heures, par exemple, tant il était devenu l’ombre, le double, l’âme damnée de ce foutu John. Mark David Lennon ou John Chapman, il y avait des jours où il ne savait plus à qui il parlait, seul dans les rues de sa vie, et s’interviewait comme s’il avait été l’autre : que ferait John à sa place? Que dirait Lennon dans cette situation? Comment s’habillerait-il ce soir, pour la séduire ou le convaincre, etc., un vrai dédoublement de personnalité dont il était resté néanmoins conscient, affreusement lucide et meurtri, et dont la conclusion était toujours la même : il n’était pas « lui », définitivement pas une star, une personnalité, mais personne : ce bon vieux Nemo, toujours à la traîne, en retard ou en manque de quelque chose. Rigoureusement rien qu’un fan interchangeable avec son misérable autographe, son disque à baptiser, griffer d’un dernier cri, et... un revolver chargé, à décharger. Un idéaliste déçu par son retour à la réalité, tous les envers et les revers de son âge d’or (« Au cours de leurs beds-ins en faveur de la paix, ils – John et Yoko – ont eux-mêmes reconnu l’hypocrisie de leur geste. Lennon en personne a dit que c’était de la publicité. Il chantait pour la paix, pour aider les organisations caritatives, il protestait, se plaignait, criait. Il lançait son cri primal, c’était des conneries, vraiment n’importe quoi. Cet homme n’était qu’un hypocrite ! 6»). Un envoyé du ciel, qui se récitait à mi-voix une étrange litanie, sa bible païenne, publiée 30 ans auparavant par un auteur aussi rare que Dieu lui-même, l’insaisissable Salinger, dont même les initiales faisaient débat : « Je suis rentré à pied à l’hôtel. Quarante et un pâtés de maisons. Je l’ai pas fait parce que j’avais envie de marcher ni rien. C'était plutôt parce que j’en avais marre de prendre des taxis. Les taxis, on s’en fatigue comme on se fatigue des ascenseurs. Tout d’un coup on veut aller à pied, même si c’est loin ou même si c’est haut. Quand j’étais petit, ça m’arrivait souvent de monter par l’escalier jusqu’à notre appartement. Au douzième étage » (L'Attrape-Cœur).
L'horizon de Mark s’arrêtait au septième, à quelques coudées de là, et il n’y avait que six marches pour y accéder : triste autel pour un sacrifice.
C'était reparti. A peine arrivé au studio, John apprenait de David Geffen qu’il était déjà disque d’or, propulsé au top telle une idole punk, face aux Clash, Cure et autres Police, et appelait au pays sa tante Mimi, devenue depuis sa mère adoptive, pour le lui annoncer, comme au bon vieux temps des Fab Four, quand il débarquait chez elle à Menlove Avenue avec le quarante-cinq tours flambant neuf de Parlophone sous le bras et buvait tout ce qui traînait sur la table. A dix mille miles et vingt ans de distance, il s’était entendu crier : « Ça marche, je reviens! » et avait éclaté de son grand rire juvénile, celui des années Liverpool et de la Caverne, quand ils n’auraient pas mis un cent sur leur avenir et qu’ils rêvaient de merseybeat. Juste après la mort de Julia, sa mère, et au début de tout.
Et, effectivement, il y avait de quoi se réjouir, car il ne devait rien à personne, qu’à lui-même et Yoko, même si le disque stagnait à la onzième place des charts. Tout le monde l’attendait au tournant, médias, métier, copains, concurrents, en ricanant sous cape, parlait d’icône figée sur son piédestal et d’une énième reformation fantôme « du » groupe, disait qu’il allait se « macartneïser » après sa collaboration avec Elton John : back to the front. On faisait la moue devant ses professions de foi, ses interrogations ou errances musicales. Et il les avait eus. Tellement bien qu’il se retrouvait déjà à mixer chaque après-midi avec Jack Douglas les titres de son prochain album, écrit dans la foulée, et baptisé tout simplement « Milk and honey », et à en vibrer d’avance alors que le précédent venait à peine de sortir, sans parler de ce que Yoko préparait de son côté ! Deux gamins à leur première récréation, tout fous et prêts à tout, s’éclater, expérimenter et oser, puisqu’ils n’avaient rien à perdre que des faux-semblants. Il fallait le voir arpenter couloir et rues avec son Walkman Sony sur les oreilles, lisant en boucle ses maquettes, pour comprendre que quelque chose avait changé, recommencé.
Ce soir-là, John passa plusieurs heures à écouter, comparer, façonner les sons, en imaginant déjà la tête des autres quand ils découvriraient « ça ». Ça sonnait, groovait, déménageait bien, comme il fallait, et ça lui donnait déjà l’idée d’autres titres, comme s’il avait ouvert sa boîte de Pandore, de réécrire pour Ringo – auquel il venait de rapporter trois nouveaux morceaux des Bermudes – et de réenregistrer ses classiques du groupe comme il les entendait, Strawberry Fields Forever, Help ! et I Am the Walrus à sa façon, version 80. LES SIENS. Et il projetait même de monter son propre studio sur Riverside Drive, une maison d’artistes où l’on pourrait à la fois vivre et créer : son Electric Ladyland, ou plutôt Sergeant Pepperland à lui. Pour peu qu’on l’eût laissé faire, il se serait enfermé pendant des jours et aurait remis ça sur-le-champ, parce qu’il se sentait à nouveau rempli d’albums, débordant de musique, tout en chansons. Comme une route qu’on retrouve après avoir erré une nuit entière et que le jour se lève. Pourtant, il avait eu chaud, en 75, quand il avait terminé son dernier enregistrement par Be-Bop-A-Lula, la première chanson de sa vie. Il s’était dit que c’était bouclé, fini. Out. Qu’il n’y reviendrait pas, et signait, enregistrait son arrêt de mort. Et il l’avait bien cru. Mais la vie était plus forte, un truc formidable, et la sienne était dans ce studio, au milieu de toutes ces machines et de ces instruments. Chez lui. Cette fois, Il était de retour et entendait bien y rester un moment. Tout le monde a une deuxième chance, et la sienne était venue. Il y avait une vie après la célébrité.
Cela faisait cinq heures que Mark attendait comme chaque jour sa proie à l’angle de la 72e Rue et de Central Park. Comme la veille et le lendemain, s’il le fallait : un vrai ange gardien. Il s’était fait une planque auprès d’un kiosque désaffecté, et veillait là, qu’il pleuve ou qu’il vente, jusqu’à minuit, heure à laquelle il rejoignait son nouvel hôtel jusqu’au lendemain matin. Au fond, John ne trouverait jamais de fan plus fidèle, une ombre de son ombre, son âme damnée. Cent fois, il s’était repassé le film de l’acte – qu’il ne pouvait se résoudre à appeler meurtre ou crime, bien qu’il en fût parfaitement conscient – dans sa tête, en avait minuté et réglé chaque détail, chaque image, sans savoir quand et comment la chose se produirait, puisque cela serait tributaire des événements. Assurément à l’entrée – ou la sortie, comme on voulait – de l’immeuble, et avant de regagner la voiture, dans cet espace d’une cinquantaine de mètres, une sorte de couloir naturel où il devait intercepter et neutraliser sa cible, façon polar.
Car il s’interdisait d’intervenir à l’intérieur du bâtiment, en raison de ses systèmes de sécurité nombreux et sophistiqués, et ne pouvait suivre le véhicule de l’artiste à travers la ville, n’étant pas lui-même équipé pour cela. Il opérait en amateur et ne l’oubliait pas, tuait pour des raisons supérieures, qu’on aurait sans doute du mal à comprendre. Il ne pouvait faire autrement. C'était l’autre ou lui, lui ou lui. Et il ne fallait pas rater, tirer à côté ou faire les choses à moitié, lui faire du tort en le blessant ou l’handicapant à vie. Il fallait le supprimer, que l’un ou l’autre disparaisse, et il n’était pas sûr que la mort de John ne lui fît pas plus mal que la sienne : ce serait leur lien secret, leur affaire privée. Une histoire entre John et lui. Et depuis qu’il lui avait demandé l’autographe, cet après-midi, il craignait qu’on ne finît par le repérer, qu’un garde du corps ou un gardien ne s’avisât de sa présence insistante, répétée au bas du Dakota, d’autant plus qu’à force de monter la garde, il avait discuté avec le portier et son photographe amateur. Il fallait frapper maintenant, dès la prochaine occasion, à chaud, en finir avec cette vieille histoire. Sauter le pas et profiter en outre de la médiatisation du disque, faire d’une balle deux coups. Et curieusement, le destin lui tendit la perche dès ce soir-là, lorsqu’il s’y attendait le moins.
Mark commençait à s’engourdir, s’assoupir même, lorsqu’à 22 h 50, la grosse limousine surgit de Manhattan, réglée comme un métronome, et vint se garer en douceur devant le hall illuminé de l’immeuble. Elle lui tombait littéralement du ciel, et cette fois, il rassembla toutes ses forces et entreprit de traverser en direction du véhicule et de ses occupants, sans se faire remarquer. Rien de tel que de le faire naturellement, en pensant à autre chose. Derrière les vitres fumées, on n’y distinguait rien, mais il ne faisait pas de doute qu’ils étaient à l’intérieur, qu’« il » était là et, en quelque sorte, l’attendait, ce 8 décembre. John Lennon, 1940-1980. Il voyait ça d’ici. Le jour de sa vie, celui de sa mort, où l’élève sonnait le tocsin du maître. Il allait enfin pouvoir respirer, vivre, fût-ce en taule, mais dans un monde sans lui. Allez y comprendre quelque chose. Une demi-heure plus tôt, ils avaient quitté le studio pour rejoindre leur appartement où les attendait leur fils, Sean, sous bonne garde. Leur quotidien de l’époque.
Après, ils mangeraient un morceau, se reposeraient de la journée, harassante, et prépareraient la suivante, non moins chargée. Après une interminable seconde, Yoko sortit la première, suivie à quelques mètres de John qui tenait un magnétophone et des cassettes. Malgré la fatigue, il portait toujours aussi beau et avançait rapidement, du pas décontracté et résolu de ceux qui vont quelque part. Il avait vraiment de la classe, ce jour-là, avait retrouvé son allure de star, une façon à la fois nonchalante et certaine de se mouvoir. Au passage, Mark, qui faisait désormais partie du décor, lança un « Hello ! » à Yoko Ono, et s’aperçut que John l’avait – enfin – reconnu, croisa un infime instant son regard myope : « He looked at me and printed me » (il m’a regardé et identifié), confia-t-il « après », non sans fierté. Trop tard. Dans moins de trois secondes, l’autre aurait disparu à l’intérieur du hall, l’affaire tomberait à l’eau, pour la deuxième fois de la journée, et tout serait à recommencer. Mark repartirait perdant, comme tous les soirs de sa vie, et rêverait à nouveau qu’il osait, en s’agitant et lui parlant dans son sommeil. C'en était trop : il fallait en finir. Maintenant.
Alors, sans y réfléchir, il jaillit de la pénombre et s’engagea dans l’allée, marcha sur ses traces et l’interpella à quelques mètres, comme faisaient souvent les fans : « Mr Lennon ! » Mark espérait qu’il se retournerait, pour l’abattre de face, mais John, qui avait appris à se protéger de ses admirateurs, à faire en quelque sorte le mort, ne broncha pas et continua d’avancer comme si de rien n’était : pas une heure pour signer le registre ! Alors, dans un geste mille fois imaginé, répété, vu à la télé après la sommation d’usage, Mark sortit son pistolet, se mit en position de combat, genoux pliés et poignet en main, visa et tira sur lui, une, deux, trois, quatre, cinq fois : il vida tout le chargeur, et il aurait bien continué encore s’il avait pu, tant ça lui faisait du bien. Cinq balles : les deux premières dans le dos, qui traversèrent les poumons, la troisième et la quatrième à l’épaule, qui lui sectionnèrent l’aorte et coupèrent la trachée artère, et la cinquième à côté, comme on s’acharnerait sur une cible. Pas l’ombre d’une chance. Une exécution.
« Il n’y avait aucune émotion, aucune colère, rien. Mon esprit était totalement vide, mort, silencieux. Il s’est avancé vers moi, il m’a regardé. Je savais qu’il allait mourir et il m’a regardé. Je l’ai regardé et il est passé devant moi. Puis j’ai entendu une voix dans ma tête me disant : “Fais-le, fais-le”. Ça n’arrêtait pas : “Fais-le, fais-le, fais-le”. J’ai sorti mon arme de ma poche, j’ai joint mes mains sur l’arme. Je ne me souviens pas d’avoir visé. J’ai dû le faire, mais je ne m’en souviens plus. J’ai appuyé cinq fois sur la détente...
C'était comme dans un film. J’avais une arme, des munitions. Je pensais seulement qu’il allait tomber devant moi. Il se trouvait à 7 ou 8 mètres de moi. Je pensais qu’il allait tomber raide mort comme dans les films. Il avait quatre trous dans le corps, il saignait beaucoup. J’avais utilisé un calibre .38 : ça suffit pour tuer un homme 7! »
Une histoire de fou : les détonations ont claqué dans la nuit comme des coups de marteau, une sinistre rafale de pétards. Figé, Chapman n’en revient pas de l’avoir fait, que ça ait marché, et répéterait presque, pour un peu : « I did it ! » Devant lui, la star fait encore quelques pas, réussit à pousser la porte et monter les six marches du perron, et s’écroule en sang dans un bris de verre, face contre terre, devant le veilleur de nuit ahuri, avec ces simples et terribles mots : « He shot me ». « Il m’a tué ». Comme s’il comprenait que son destin vient de le rejoindre, la face obscure de sa vie, ou qu’il s’y soit vaguement attendu. Préparé en secret. A côté, Yoko hurle, horrifiée, et tout le monde s’affole. Aussitôt, les témoins se précipitent pour aider le blessé, lui retirer ses lunettes brisées et lui faire un garrot, arrêter l’hémorragie et neutraliser son meurtrier qui ne cherche pas à s’enfuir, a recouvré tout son calme. Il s’est même assis et mis à lire son livre fétiche, devenu son testament littéraire : « Mais je suis dingue, bon Dieu, c’est vrai que je suis dingue, je vous jure. A mi-chemin de la salle de bains, voilà que j’ai commencé à prétendre que j’avais une balle dans le ventre. Le gars Maurice m’avait flingué... Je me voyais sortant de la foutue salle de bains tout habillé, mon revolver dans la poche, encore faiblard sur mes guibolles. Je descendrais par l’escalier au lieu de prendre l’ascenseur, je me cramponnerais à la rampe et tout, avec un filet de sang qui coulerait du coin de ma bouche. Ce que je ferais, je descendrais quelques étages – en me tenant les entrailles, le sang dégoulinant de partout – et là j’appuierais sur le bouton pour appeler l’ascenseur. Dès qu’il ouvrirait la porte, le gars Maurice me verrait le revolver à la main et il se mettrait à hurler de cette voix aiguë du mec qu’a la frousse, pour que je lui laisse la vie sauve. Mais je lui ferais la peau, six balles en plein dans son gros bide poilu. Puis je jetterais le revolver dans la cage de l’ascenseur – après avoir essuyé mes empreintes et tout. Enfin je me traînerais jusqu’à ma piaule et je bigophonerais à Jane pour qu’elle vienne me panser les tripes. Je la voyais me glissant une cigarette entre les lèvres pour que je fume tandis que le sang arrêtait pas de couler » (L'Attrape-Cœur) !
La scène ne s’invente pas. L'assassin, dans la cohue générale et les premières rumeurs d’ambulance, bouquine sous l’œil interdit du service d’ordre, exactement comme s’il rentrait dans son histoire, qu’il retournait à sa source, et lorsqu’on lui confisquera l’ouvrage, on y lira la fameuse phrase en exergue : « De Holden Caulfield à Holden Caulfield : ceci est mon manifeste », signée du héros lui-même ! A affronter un personnage, échappé de son roman tel un électron fou et qui opérait désormais à la première personne, l’artiste n’avait aucune chance, plus une ligne de vie à sauver : on ne combattait pas un fantôme. Chapman en savait quelque chose, qui était devenu sa mauvaise ombre, l’antihéros absolu... The Killer in the rye.
« J’ignore pourquoi j’ai tué Lennon. Mais j’en avais marre de ce monde, et je me suis dit : “Si je tue ce type, tout sera fini pour moi !” C'était une solution à tous mes problèmes. Cette autodestruction devenait une bénédiction. Il suffit de voir ce que Holden a enduré, et sa volonté de mourir pour comprendre. Holden a réprimé ses sentiments pendant très longtemps, mais il comprenait ce qu’il faisait. Il luttait contre l’hypocrisie 8».
Et pendant qu’on emporte en catastrophe Lennon aux urgences, à l’Hôpital St Luke Roosevelt, qu’on le place en réanimation en vue d’une transfusion, hélas inutile, puisqu’il a perdu 80 % de son sang, le portier du Dakota, José, demande à Chapman, solidement encadré, s’il a conscience de ce qu’il vient de faire : « Oui, bien sûr, j’ai tué John Lennon », lui réplique-t-il d’un air interloqué, comme si ça allait de soi, et cette phrase lui fait soudain un drôle d’effet à prononcer, lui laisse un goût bizarre dans la bouche. Tué Lennon. Tu es Lennon. Plus tard, « Nemo » ajoutera lors d’un entretien : « Voilà un homme qui avait le monde à ses pieds, et moi, j’étais juste une personne sans personnalité. Quelque chose en moi s’est cassé... Et je me souviens avoir pensé que peut-être mon identité se révélerait dans le meurtre de John Lennon... Alors, je sais que c’est lui, et j’ai ce sentiment incroyable : j’entends une voix dans ma tête qui dit : “Fais-le, fais-le.” Et tandis qu’il passe devant moi, je sors l’arme, je vise son dos et j’appuie cinq fois sur la détente... C'était un besoin absolu. Je suis profondément convaincu en mon âme et conscience que je n’aurais rien pu faire à ce stade pour m’empêcher, j’en suis totalement convaincu... C'était comme un train, un train sans conducteur, que rien ne pouvait arrêter. Rien n’aurait pu m’arrêter ».
Lorsque deux voitures de police arrivent quelques minutes plus tard, les agents découvrent un gros jeune homme paisible et figé qui a ôté son bonnet et son manteau pour montrer qu’il n’a pas d’autre arme sur lui, se met les mains sur la tête comme dans une série noire et répète à l’envi : « Ne me faites pas mal, s’il vous plaît, ne me faites pas mal : j’ai agi seul et je suis désarmé. » Et ils ne peuvent que lui demander à leur tour s’il se rend seulement compte de ce qu’il vient de faire, à défaut de lui demander s’il l’a vraiment fait. S'il est vraiment « l’homme qui a définitivement mis fin aux Beatles ». Lui s’obstinera désormais à répéter, quasiment réciter :
« J’ai tué John Lennon pour devenir célèbre, pour promouvoir la lecture de J.D. Salinger, L'Attrape-Cœur. Je ne prétends absolument pas être une sorte de messie. Si vous lisez ce livre et que vous connaissez mon passé, alors vous savez que je suis l’Attrape-cœur de cette génération... Mais vous voyez, toute cette histoire, Lennon, moi, le livre, c’est tellement plus important que de savoir si je suis vraiment coupable. Si vous ne connaissez pas le livre, si vous ne me connaissez pas, vous ne pouvez pas comprendre... Lisez le livre, puis pensez à moi. Tous ceux qui comprennent la littérature comprendront les raisons de mon geste 9».
Déjà, les premiers fidèles commencent à se rassembler au pied du Dakota, qui sera bientôt cerné de milliers de jeunes désolés et verra monter dans la nuit des chants d’espoir désemparés, luisant des inévitables petites flammes jaunes de circonstance : Give peace a chance, Imagine, All my loving et les autres. Derrière les vitres du septième, désespérément vides jusqu’à l’aube, Yoko entame sa plus longue nuit blanche, voit défiler toute leur vie en musique.
En août suivant, Chapman, l’homme qui voulait « voler sa célébrité à Lennon » et ferait plutôt figure de nouveau Man-son, aux airs bonhommes contrastant avec un regard inquisiteur et froid, pour ne pas dire fou, fut condamné à la prison à vie, dont vingt ans incompressibles, pour « meurtre au second degré avec préméditation ». C'était le moins qu’on lui devait : au fond, il y avait pensé toute sa vie. Longtemps tenu à l’écart et maintenu à l’isolement, pour éviter une mort certaine, il devint plus tard bibliothécaire à la prison d’Attica, dans l’Etat de New York, multipliant les contacts avec journalistes et producteurs pour qu’on portât son histoire à l’écran – il rêvait d’être publié par Rupert Murdoch et incarné par l’acteur Timothy Hutton ! – et demandant régulièrement sa libération conditionnelle à partir de 2001, comme la loi l’y autorisait. Mais Yoko Ono a toujours veillé à ce que cela n’arrive jamais, en souvenir d’une tragique nuit de décembre, il y a presque 40 ans. Le soir où une ombre informe lui a dérobé la lumière, volé la vie en la laissant debout sur le chemin, sans raison ni rémission.
Alain..

Site sur le son et l' enregistrement de Claude Gendre http://claude.gendre.free.fr/

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