10-Les disparus "Bob MARLEY "

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hencot
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10-Les disparus "Bob MARLEY "

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BOB MARLEY
L'homme qui planait sur les foules ou Le plus vivant des dieux

Lorsque le 23 septembre 1980, Robert Nesta – pour « Nestor » ! – Marley monta sur scène au Stanley Theater de Pittsburgh, Pennsylvanie, pour un de ces concerts dignes d’un stade dont il était devenu familier et qui convenaient si bien au plus sportif des artistes, après ses fameux spectacles de Kingston, Salisbury et chez nous du Bourget, il savait qu’il n’en avait plus que pour quelque temps et qu’il rencontrait son public pour la dernière fois, et joua le jeu plus que jamais. Il souleva les foules, puis les apaisa, trouva les mots et les gestes pour galvaniser son auditoire, faire tanguer dans le noir un océan de fidèles, donner une fois de plus à ses chansons ce supplément d’âme qu’elles avaient, et transmettaient ce soir-là encore plus qu’à l’ordinaire, pour ces raisons connues de lui seul.
Ses musiciens ne se doutaient de rien, pas plus que sa famille, bien qu’il eût considérablement maigri depuis quelque temps et se fût évanoui quelques jours avant, au lendemain d’un autre show monstre au Madison Square Garden de New York, en première partie des Commodores, alors qu’il faisait son jogging avec des amis dans Central Park. Effondré d’un coup, sans forces ni raison, lâché par le ciel comme un sac. Le verdict des hommes de science avait été terrible : tumeur au cerveau, dans un état avancé, rédhibitoire. Il était en phase terminale ! Et malgré les mises en garde répétées, il avait tenu à remplir son contrat, était allé au front comme à chaque fois depuis 20 ans, avait parlé d’amour et de liberté à des gens qu’il ne reverrait jamais, avec une vérité encore plus profonde que d’habitude, si cela était possible, et une plénitude qui donnait à chacun le sentiment d’une révélation. Chaque version, chaque chanson, chaque parole pouvait être la dernière, et lui qui était par définition zen et profondément mystique, il y insufflait ce soir-là toute l’humanité dont il était dépositaire, ce souffle venu du fond de soi qui résonne en l’autre par-deçà les mots, parvenant même à oublier le temps de quelques morceaux ce qui lui arrivait, et n’était d’ailleurs pas facile à concevoir. Il allait mourir bientôt, peut-être même avant, et rejoindre les douze tribus d’Israël à un âge où l’avenir lui tendait plus que jamais les bras et où sa cause commençait à triompher de par le monde. Il avait fini son temps, sans même comprendre pourquoi ni comment, ce qu’il avait fait pour mériter ça.
Et bien qu’il eût déjà un passé considérable et plus de 20 ans de métier, une kyrielle de chansons, de groupes et même d’enfants derrière lui, il n’avait que 36 ans, l’âge où l’on passe aux choses sérieuses et livre le meilleur de soi-même, et sentait se presser, brûler au bord de ses lèvres tous ces mots qui ne sortiraient plus, n’en auraient pas le temps ni la force, ces chansons qui ne demandaient qu’à vivre, pour aider à vivre. Des albums entiers qu’il ne soupçonnait pas, aurait été en mal de dire, mais devinait là, vibrant tout au fond de lui. Un cri qui n’avait somme toute jamais été aussi profond, déchiré que ce soir-là, sous ses allures festives et éternellement détachées, la fameuse attitude rasta. Pour la première fois, il avait peur en scène, et de lui, peur de ne pas aller jusqu’au bout, de ne pas pouvoir recommencer, de perdre la mémoire ou la main, qui berçait ses chansons, détenait les clefs de sa musique. Peur du noir de la salle, avec ses millions de petites flammes, et de celui d’après, quand les coulisses l’avaleraient. Et il s’écroula à nouveau, vers la fin du concert, suffoqué par son émotion et le mal qui le dévorait : la bête. C'était une tumeur, de la pire espèce, puisqu’elle le privait de son art et de sa pensée, et elle lui était arrivée par le chemin le plus incroyable, absurde : le pied.
Car, par-delà la musique, la philosophie rasta et la vie en général, notre homme avait une passion, le football, qui l’avait même amené à prénommer son fils officiel Ziggy (en argot : dribble), et c’était en jouant un jour à Trenchtown, en 1975, qu’il s’était blessé au... gros orteil droit, ce qui n’avait pas de quoi inquiéter. Deux ans plus tard, le 9 mai 1977, il avait participé à un match exhibition amical avec ses Wailers, à Paris où il donnait son concert historique du Bourget, et avait reçu à nouveau la balle au même endroit, sur ce fameux doigt de pied qui devait s’y prêter fortement : on ne shoote pas avec ses rêves! L'ongle étant arraché, on lui prescrivit l’immobilité, qui l’empêcherait d’achever sa tournée triomphale, et il choisit tout naturellement la tournée : on est professionnel ou on ne l’est pas, et il l’était jusqu’au bout des doigts, malgré sa réputation lymphatique. Il irait donc à la rencontre de son public, en boitant et faisant contre mauvaise fortune bon pied, et poussa même le zèle jusqu’à s’excuser en public de son handicap, car il ne voulait pas léser ses spectateurs. Au concert suivant du Rainbow Stadium, à Londres, où il se produisit six soirs de suite, il dut quitter la scène en traînant la patte, avec un pied en sang et des élancements jusqu’au bassin : la douleur devenait insupportable et commençait à lui prendre sérieusement la tête, bien qu’il fît tout pour essayer de la diminuer ou de la masquer, avec les expédients du cru. Un footballeur ne se plaint pas de son pied, et un chanteur encore moins. Lui qui faisait danser, planer, vibrer toute la population noire du tiers-monde, de Montego Bay à Johannesburg et Kinshasa, qui venait de fêter l’année précédente l’indépendance du Zimbabwe, il n’allait tout de même pas se laisser marcher sur les pieds par un ballon, après avoir passé sa vie à courir derrière, et ça l’amusait même de payer par où il avait en quelque sorte péché, pourvu que l’ardoise ne fût pas trop chère. Pour un coureur de jupons pareil, au moins autant que de ballon, il valait mieux ça qu’autre chose !
Mais deux mois après, en ce début d’année 1978, la blessure n’avait toujours pas cicatrisé et il dut faire effectuer des prélèvements par un chirurgien spécialisé. Dès le lendemain, la sentence tomba avec une sécheresse incroyable : cancer de la peau, exactement un mélanome malin, et il fallut l’amputer partiellement de son orteil, ce qui était par ailleurs contraire aux préceptes rastafaris et n’allait pas sans problèmes : un retard à intervenir qui causerait sans doute sa perte.
Cette fois, il n’était plus question de scène, et la fin de sa tournée étant annulée, il partit se reposer à Miami, dans la maison qu’il avait offerte à sa mère.
Enfin, l’affaire était réglée, du moins le croyait-il, et il se remit à écrire, composer et jouer, préparer son gigantesque – tout devenait désormais disproportionné avec lui – concert du 22 avril au National Stadium de Kingston, véritable fête au sommet de sa carrière jamaïcaine avec toute sa famille de cœur et de studio : les Peter Tosh, Dennis Brown, Dillinger, Inner Circle, Bunny Wailer et autres Big Youth qu’il avait parfois connus – dans le cas de Tosh, alias Winston Hubert MacIntosh – dès ses tout débuts à 16 ans en 1961, avec son premier disque Judge Not, quand il venait juste d’abandonner son métier de soudeur pour faire des tubes. C'était le temps du « Studio One », des séances fleuve avec les légendaires Leslie Kong et Lee « Scratch » Perry, des nuits blanches à la Jamaïque; des chansons à la chaîne, pour une poignée d’herbe ou de livres sterling, pour ce métis né d’un capitaine blanc de la marine – qui avait naturellement pris aussitôt le large – et d’une paysanne jamaïcaine noire, dans la banlieue de Kingston qu’on appelait Trenchtown et qui tenait surtout du ghetto, comme à Soweto ou à Johannesburg. Il jouait alors, avec quelques copains, du rhythm and blues qu’il écoutait à la radio de Miami, autant dire de la liberté, et n’avait qu’une idée chevillée au corps, à part celle de séduire tout ce qui portait jupon et de passer ensuite sa faim sur un ballon – qui était aujourd’hui en train de se venger : échapper à la misère et au chômage, qui touchait alors un tiers de la population et ne vous laissait pas une chance d’en sortir vivant.
A cette époque-là, le futur rastaman se voulait encore rocker, plus exactement steady rocker, et préférait la fureur à la fumée, le cuir et les chaînes – sinon la gomina – à ces mémorables dreads, tresses qui en disaient tant sur ses idées, qui constitueraient ensuite son image de marque, une attitude et une prise de position dépassant largement le simple cadre vestimentaire. Cette lente gestation avait pris douze ans, jusqu’à son premier véritable succès local, Trenchtown Rock en 1971, puis à sa reconnaissance internationale à travers la firme Island, du Jamaïcain blanc Chris Blackwell, qui lui ferait faire dix disques d’or en dix ans, à commencer par le magistral Burnin’, en 1973, et la reprise inespérée de sa chanson I Shot The Sheriff, par Eric Clapton l’année suivante. Entre-temps, il y avait eu des crises, des doutes, des fausses routes, des retraites mystiques, quasiment monacales, des révélations et des initiations, et de multiples collaborations, puisqu’il faisait à sa manière autant de chansons minute que d’enfants naturels, mettait son grain de sel dans toutes les aventures et formations musicales qu’il pouvait traverser, sur un territoire aussi réduit que celui de son île natale. Rencontrer un musicien, ici, c’était forcément jouer avec lui, tout comme il ne pouvait pas croiser une femme sans envisager, et parfois nouer, une relation, avec tout ce qui s’ensuivait.
C'était dire si ce spectacle monstre du 22 avril, baptisé « The One Love Peace Concert », l’attirait, l’excitait, le mobilisait littéralement comme un gosse reste en extase devant un jouet tant convoité : s’il n’en avait pas fait partie, il aurait tout fait pour y assister, sans parler d’y participer, et là, c’était lui qui brillait au sommet, entouré des siens, recevait et honorait ses confrères, ses compatriotes, et tout ce qui pouvait chauffer au rythme du dieu reggae et du soleil maison : un miracle. Il l’attendait donc avec impatience, se produisit dans une ambiance d’émeute devant 20 000 spectateurs, et ne se soucia plus de ce pauvre pied qui s’obstinait à lui rappeler que l’homme est un arbre dont il faut ménager les racines, comme aurait dit Gad the prophet, et que tout dieu, surtout humain, a son talon d’Achille. C'est pendant cette manifestation qu’il avait réuni et réconcilié sur scène, dans une poignée de main symbolique, les deux adversaires politiques du cru, le Premier ministre Michael Manley et le leader de l’opposition, Edward Seaga, qu’il avait d’ailleurs accueillis un joint à la main, pour appeler à la légalisation de cette pratique! Après, il avait enchaîné avec les concerts historiques au Gabon, en janvier, et au Rufaro Stadium de Salisbury, les 18 et 19 avril 1980, en hommage à l’indépendance toute neuve du Zimbabwe, devant 100 000 personnes en délire, peut-être le plus grand moment de sa vie, et chanté l’incontournable Zimbabwe, écrit pour la circonstance.
C'était le temps des disques d’or, des séances londoniennes de Basing Street et de ses années Exodus, Survival, Uprising, Babylon By Bus, Kaya, de la médaille de la Paix du tiers-monde décernée par les délégations africaines aux Nations unies, de la tournée la plus phénoménale qu’on ait jamais vue de mémoire de pop star. 50 000 spectateurs à Paris, 80 000 à Milan, 100 000 à Dublin, et pourquoi pas le monde à son pied, à vibrer chaque soir sur son incontournable sortie de scène, seul face à l’humanité : une impressionnante version acoustique de Redemption Song qui résonnait aussi loin dans la nuit que dans les mémoires, et avait donné des idées et des ailes à tant de frères, quelle que fût la couleur de leur peau ou de leur drapeau. Jamais, au fin fond de son île et de ses nuits ganja, de ses trips et de ses délires bohèmes, il n’aurait imaginé chanter ainsi un jour à l’affiche du monde, ouvrir son cœur à la terre entière, et surtout être entendu au sens plein du terme, comme un Dylan ou un Lennon des minorités, un Mandela de la bande FM. De faire son métier d’homme en même temps que celui d’artiste. Personne ne pouvait soupçonner ce qu’on ressentait, en pénétrant vers cinq heures de l’après-midi dans un immense stade désert pour faire ses balances, et qu’on projetait à vide ses premiers mots dans le micro, ses petits couplets d’un soir devenus soudain gigantesques, qu’on s’entendait haranguer Dieu et écouter la voix du silence. Il fallait des siècles de constance et de conviction pour pouvoir lancer dans le noir à une véritable ville d’aficionados, ici presque des militants, des mots comme « Pendant combien de temps vont-ils tuer nos prophètes, pendant que nous restons là à regarder? » (Redemption Song), mais il avait le sourire qui faisait passer le tout, un regard à damner un saint. Depuis ses premiers pas, il avait toujours su charmer, les femmes, les musiciens, les enfants et même les politiciens.
Et il remontait chaque soir sur son nuage, lorsque le stade entier chantait et dansait sur place Stir It Up ou No Woman No Cry, s’allumait d’un bloc sur Is This Love ? ou Could You Be Loved, Satisfy My Soul ou Waiting In Vain, Time Will Tell et tout le reste, comme on reconnaîtrait dans la nuit des visages amis et qu’on s’échangerait des plans de came ou quelques adresses de filles. C'était comme s’ils lui renvoyaient son amour, lui déclaraient à leur tour leur flamme avec leurs briquets, et venaient faire chez lui le plein d’espoir en même temps que de conscience politique. L'entendre autant que l’écouter. Et ce sentiment précis, qu’on aurait pu palper à certains moments tellement il était fort, lui ramenait à son tour des chansons qui naissaient en coulisses, et qu’il testerait parfois le lendemain, sur son public. La boucle était bouclée, et le monde quasiment parfait, pour qui revenait de si loin, par tous les sentiers de la guerre et de la création, jusqu’à cette ridicule histoire de pied qui avait enflé, explosé dans sa tête et lui retombait maintenant sur les épaules comme une mauvaise blague, lui courait après et lui mangeait le cerveau tel un crabe du Pacifique. Jusqu’à ce soir de Pittsburgh où il s’effondra en public, traversé d’un flash sidérant, comme s’il avait justement perdu pied au bord de l’océan, coulé à pic au milieu d’une de ses chansons fleuve. Ce 20 septembre 1980 où il était tombé de son fameux nuage, dans les jardins du Madison. Qui lui avait dit qu’un Dieu devait toujours garder les pieds sur terre, même s’il avait la tête dans les étoiles? Qui lui avait prédit l’éternité, lui qui lisait tout petit dans la paume des mains et se définissait dans son texte de Rédemption comme la réincarnation de Joseph, fils de Jacob ?
Dès le lendemain, on annulait le reste de sa tournée, et en réalité de sa carrière, et il était hospitalisé à Miami pour des examens complémentaires, qui devaient s’avérer catastrophiques. Comment pouvait-on être malade à Miami? Au Pavillon des cancéreux, du Cedars of Lebanon Hospital, dernière adresse de tant de résidents de luxe, le soleil du patio éclaboussait les murs de midi, brillait presque aussi fort que celui de son pays, où il était désormais quasiment interdit de séjour tant il était menacé par toutes les CIA locales. N’avait-on pas essayé de le tuer en décembre 1976, en lui tirant dessus à bout portant, deux jours avant son concert au National Heroes Park de Kingston? Il s’en était sorti avec une balle dans le bras, mais son manager en avait pris cinq, et sa femme, Rita, une dans la tête. Cela faisait beaucoup, mais ne l’avait pas empêché de chanter le surlendemain, de monter en scène comme au combat : rien ne passait avant sa musique, et sûrement pas l’interdiction d’en faire. Il était plus fort que la mort, puisqu’il incarnait aujourd’hui des millions de vies, avait dépassé de loin le rôle de simple artiste de variétés, avec ses grand-messes de messie métis. Il était au-delà. Mais là, c’était sa musique même qui s’échappait de son crâne, à certaines heures du jour, s’effaçait de sa bande-son privée comme d’une vieille ardoise, lui filait entre les doigts comme elle était venue. Il perdait la tête, la mémoire, la chanson, autant dire la vie, en était conscient et se demandait presque si la CIA n’avait pas trouvé un moyen nouveau, sophistiqué de l’infiltrer sans laisser de traces, si un mauvais génie ne s’était pas immiscé en lui pour lui voler son âme. Il pouvait désormais passer de longues minutes à se regarder sans rien voir, essayer de rassembler ses idées, pister en vain une mélodie qu’il avait entrevue la seconde d’avant, et à qui parler de sa propre difficulté à s’exprimer? Pouvait-on expliquer qu’on se sentait disparaître, fondre comme neige au soleil? En fait, la situation était encore pire qu’on ne l’avait prévu : le cancer s’était étendu aux poumons et à l’estomac, et les médecins ne lui donnaient plus que cinq à six semaines à vivre, autant dire le temps de plier ses bagages et de s’en faire, s’en rouler ou s’en gratter une dernière pour la route. Et de se faire baptiser au passage, par acquit de conscience : il remettait ses affaires en ordre.
Mais autant l’idée de mourir pouvait correspondre à sa philosophie, autant l’idée de renoncer ne ressemblait pas à sa nature, et il décida de résister, presque de nier les évidences. Il se battrait, jusqu’au bout, et se fit hospitaliser alors dans la clinique d’un certain Dr Issels, ancien officier nazi, dans les Alpes bavaroises ! Celui-ci avait la réputation de freiner la progression de la maladie, par des séances d’hyperthermie et des injections très douloureuses : la même méthode qu’avait expérimentée à son corps défendant et sans succès un certain Steve McQueen à la frontière du Mexique, un an auparavant. Et la thérapie porta ses fruits, du moins au début : il eut un répit, une sorte de laborieuse rémission de plusieurs mois où il retrouva des forces, des projets, et se remit même à la suite de son histoire, qu’il écrivait désormais à défaut de la vivre : le journal de son studio d’enregistrement, Tuff Gong, symboliquement situé rue de l’Espoir, qu’il avait commencé depuis avril et baptiserait prophétiquement Survival, à l’instar de son ultime album. Autant dire son testament musical. Mais il travaillait d’arrache-pied, si l’on pouvait dire, continuait de perdre du poids, traversa en février son trente-sixième anniversaire comme un mauvais rêve, et se réveilla en mars 1981 à 35 kilos, un poids d’adolescent pour qui en avait aussi la stature. Décharné, laminé, rasé, il ne se reconnaissait plus, disparaissait pour de bon dans le miroir, s’éteignait dans les yeux de ses proches, partait en fumée dans le blanc des cimes, en plein midi helvétique et à des années-lumière de son enfance torride. Où était-il passé? Où s’étaient cachés ses soleils? Le temps lui manquait, à peine quelques heures de vie par jour et toujours cette fichue lucidité qui l’aveuglait, et il décida alors de rentrer finir ses jours, sinon ses heures, à Kingston, sur la terre de ses ancêtres, en passant par Miami.
Mais il avait cette fois présumé de ses forces et s’éteignit en cours de route, auprès de sa mère et de ses enfants légitimes, dans cet hôpital de Floride qu’il n’avait jamais réussi à aimer, tant un homme devrait toujours mourir chez lui, à l’endroit même où il a poussé. La radio de son enfance continuait de déverser ces fameuses musiques de l’âme, ces mélopées soul et saoules d’énergie, à cette différence qu’il en était désormais le compositeur, qu’il était entré dans le poste, y avait rejoint ses maîtres et ouvert les portes à ses disciples; et il quitta son fils Ziggy sur ces derniers mots : « L'argent ne fait pas la vie ». Presque un conseil prémonitoire. Contre toute attente, il avait eu l’un et l’autre, et le premier allait désormais pourrir la vie de sa postérité, qui s’entre-déchirerait pour son héritage patrimonial, considérable, l’autre – artistique et moral – étant fort heureusement incalculable et toujours en activité, pour qui laissait par écrit les « enseignements de sa Majesté ».
Sa seconde carrière démarra en effet à sa mort : embaumé par sa femme Rita à la manière des anciens Egyptiens, il eut tout naturellement droit à des obsèques et une journée de deuil nationaux, un éloge funèbre par le Premier ministre et une cérémonie qui se déroulait bien entendu dans un stade, en présence du gouverneur de l’île : l’homme avait toujours aimé les grands espaces, l’océan au crépuscule et les tours du monde en musique. Et même à un jour férié annuel en son honneur, un musée dans sa dernière demeure – 56 Hope Road, rachetée à son producteur Chris Blackwell – et à une statue dans le Jamaïca Park, comme un président ou un saint. A l’initiative de ses Wailers, suivis de milliers de rastas qui l’acclamaient désormais telle une nouvelle idole, un dieu vivant, au cri de « Jah Rastafari ! », son cercueil fut suivi à travers l’île par un invraisemblable cortège sonore, plus de dix kilomètres de voitures, de bus, de motos, de vélos et de gens à pied, jusqu’au mausolée final, sur sa colline natale de Nine Mile. Il dormirait à St. Ann, exactement là où tout avait débuté 36 ans auparavant, à peine l’âge d’un Christ local. Dans son tombeau, il portait toujours au doigt gauche l’antique bague de famille, offerte par le premier fils de l’empereur Hailé Sélassié, et jamais quittée depuis au fil de ses pérégrinations internationales, comme un talisman qui aurait failli à sa mission, le suivrait en poussière.
L'histoire se terminait, et la légende pouvait commencer, croître et se multiplier comme ces treize enfants de dix femmes différentes – dont une Miss Monde blanche de 1976 ! – qu’il avait essaimés ou ces œuvres inédites, prises différentes et autres essais de jeunesse, qui ne cesseraient plus de se reproduire, de perpétuer le nom de Marley comme un mot de passe pour la liberté. Sur ses pochettes et dans les cœurs, l’homme qui avait fait un rêve et ouvert son pays au monde, par ce qui deviendrait la fameuse world music, n’en finit pas de sourire à son avenir, désormais sûr qu’à l’instar de Woody Guthrie, on peut tout faire avec une chanson, à commencer par du bien. « Jah » est vivant, et il n’est plus de balle, de ballon qui puisse l’atteindre si haut, parce que son nom est désormais dans le Livre.
Que la musique soit!
Alain..

Site sur le son et l' enregistrement de Claude Gendre http://claude.gendre.free.fr/

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