6-Les disparus du Rock "Jimmy Hendrix "

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hencot
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6-Les disparus du Rock "Jimmy Hendrix "

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JIMI HENDRIX
Le sorcier de Ladyland ou L'homme qui mangeait les Fender

Londres, Samarkand Hotel, le 18 septembre 1970. Chambre 22, 10 h 30. Jimi Hendrix est mort ce matin, au 22 Lansdowne Crescent, à Notting Hill, ou du moins il est mourant.
Avec sa compagne du moment, l’Allemande Monika Dannemann, patineuse blonde de 25 ans, il a joué et bu du vin rouge toute la nuit, et s’est endormi à sept heures, exténué. Lui habite plus loin, au Cumberland Hotel, dans une suite au cinquième étage à 17 livres, mais ce soir, il a fait le mur, et même le grand saut, dans la chambre en sous-sol de sa copine : il joue les étudiants, fait le palace buissonnier. Lorsque celle-ci descend s’acheter des cigarettes, à 10 h 20, il dort à poings fermés : il a avalé neuf comprimés de Vesparax, plus de dix fois la dose prescrite pour être sûr de se reposer, puisqu’un demi aurait suffi. Il en avait marre, il n’a pas compté. Il est au-delà de tout ça. La veille, il a déjà passé une nuit blanche avec le chanteur des Animals, Eric Burdon, qu’il est allé voir au célèbre Ronnie’s Scott et a rejoint sur scène pour deux blues endiablés : Tobacco Road et Mother Earth. Sans sa guitare, pour une fois. Hendrix sans gratte, c’est un peu un roi nu. C'est à ça que Burdon se rend compte qu’il ne va pas bien : il ne l’avait jamais vu sans instrument, autant dire en civil.
La guitare, chez Jimi, c’est comme un prolongement du bras, gauche soit dit en passant, comme chez Paulo, l’ami « McCa », ce qui lui a vite fait inverser les cordes, adapter un modèle pour droitier, au contraire de ses collègues. C'est une sorte d’appendice naturel, d’excroissance positive. Une fille de perdue, dix guitares de retrouvées, on connaît la chanson. Plutôt lâcher sa nana que sa gratte. Et là, ce matin, il s’est étouffé dans son vomi, comme un nourrisson ou un ancêtre. Dégueulasse, minable, tout son contraire. L'effet conjugué du vin, des somnifères et des amphétamines, plus un sandwich au thon qui passait par là, qui ne passait pas, et l’image s’est figée. A quoi tiennent les fils, les cordes d’une vie. A jeun, il ne serait pas mort. Prise de panique, Monika a d’abord appelé Burdon, puis une ambulance, sur les conseils énergiques de celui-ci, qui a tout de suite compris. Branle-bas de combat : elle a pris peur, car Jimi a horreur du scandale, et détesterait sûrement ça, tout ce ramdam autour de lui. Mais il n’est plus en mesure de détester quoi que ce soit, il coule, se noie en lui-même, rejette en toussant ce qu’il avale dans un semi-coma, et s’étouffe à vue d’œil. Il va mal. Vingt longues minutes plus tard, l’ambulance arrive, charge le corps du musicien encore vivant à la sortie du petit jardin attenant, met la gomme, fait la course avec la mort à travers une capitale indolente, indifférente. Mais lorsqu’il arrive à l’hôpital St Mary Abbot’s, à 11 h 25, il est déjà décédé depuis longtemps, et consacré mondialement comme un musicien de génie, à 27 ans à peine. Il a succombé pendant le trajet, pour avoir été assis au lieu d’allongé, prétendra-t-on ensuite. Querelle d’experts ou de fans. En tout cas, il a continué de s’étouffer en route, et le cœur a lâché à son tour, devant l’effort fourni pour respirer : le schéma classique, dont on n’imagine jamais en voyant partir les autres qu’il puisse un jour vous concerner vous-même. La mort est toujours affaire d’autrui quand on en parle.
Et Monika n’en revient pas : l’homme avec qui elle a fait la fête toute la nuit est là, allongé devant elle, rigide et froid comme la mort. Elle se répète que ce n’est pas possible, pas vrai, mais c’est bien lui, inerte et comme désarticulé, et elle n’en finira pas de porter ce deuil éphémère. Poursuivie par la rumeur et le remords, régulièrement accusée par les fans d’avoir laissé périr leur idole, ou même de l’avoir assassiné, harcelée par ses ex, elle mettra fin à ses jours en s’asphyxiant vingt-six ans plus tard au gaz d’échappement dans sa Mercedes, victime anonyme et posthume de la génération flower power. Après Jimi, elle avait vécu avec le guitariste du groupe de hard rock les Scorpions, Uli Jon Roth, mais on ne remplace pas un artiste de cette dimension : rien à voir, pas le même toucher. Elle n’aurait jamais cru que le rêve tournerait ainsi, lorsqu’elle avait croisé le chemin du guitar hero un soir au concert, ni qu’elle finirait en procès de succession avec la compagne précédente du Voodoo Child. Et Jimi n’aurait jamais pensé s’arrêter là, à cet âge-là, avec une guitare encore bourrée de bonnes ondes et de riffs d’enfer. On ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie. Par un juste retour des choses, elle gardera toujours son dernier instrument, une superbe « Strat » noire, car il n’y avait jamais eu que deux passions dans la vie du musicien : ses copines et ses machines, dont il donnait le nom des unes aux autres, comme sa Danelectro Silverstone – les initiés traduiront – baptisée Betty Jean, suprême compliment.
Il fallait voir Jimi Hendrix ranger délicatement ses guitares, les décharger soigneusement du camion, pour se rendre compte à quel point elles comptaient pour lui, autant que ses compagnes de route, et à quel point c’était un homme attentif, racé, soucieux des êtres et des choses. Un type conscient des autres qui prenait le temps de l’instant, la mesure du monde, rien qu’à sa façon d’effleurer le bois comme on protège un enfant ou un animal. Il les caressait, les frôlait du bout des doigts, les cueillait comme des fleurs avec des attentions d’amant, les enveloppait du regard et du geste tels des êtres familiers, et le contraste entre sa silhouette dégingandée, façon Zampano, et la précision de ces gestes – il avait des mains souples et longues – était en soi un spectacle pour qui l’aurait épié. A vrai dire, rien ne le démontait, même s’il y avait de quoi s’affoler dans son impressionnante ascension et s’il fallait garder les pieds sur terre pour planer aussi haut avec un instrument : une Fender blanche 86-210 qui ne le quittait donc jamais d’un pouce, au cas où ils auraient eu quelque chose à se dire, comme ça, en pleine nuit. Où elle lui aurait soufflé un « plan », un gimmick entre deux trips ou un accord parfait. A se demander si c’était le même homme qui pouvait massacrer son instrument sur la scène de Monterey, y mettre le feu pour faire plus fort que les Who, passés juste avant, s’il y avait deux Jimi, et si le second n’aurait pas raison du premier. Le premier s’appelait d’ailleurs Johnny Allen, puis James Marshall Hendrix – son vrai nom –, était surnommé « Buster » et avait faillir devenir soldat, comme papa pendant la guerre. Il l’avait même été à 20 ans, en s’engageant manu militari dans les paras, et en prenant vraiment son pied à sauter des avions : une manière comme une autre de s’envoyer en l’air. Mais à 15, il avait vu Elvis en concert au stade de Seattle, chez lui, et dans la foulée, rencontré Little Richard, originaire de la même ville que lui, et qu’il accompagnerait dix ans plus tard... Et il écrivait de là-bas à son père : « Envoie-moi ma guitare dès que tu peux ».
Car aussi loin qu’on remontait, il avait toujours rêvé guitare, et à la réflexion, il semblait bien que la fameuse « Strat » – littéralement Stratocaster –, héroïne sonore des années 60-70, avait été créée pour lui, quand il avait 12 ans. C'est en effet cette année-là, en 1954, que débarque le célèbre modèle au pays des Gibson, Gretsch et Telecaster, et il faudra quelque temps avant qu’il ne soit popularisé par les Buddy Holly, Hank Marvin et enfin... Jimi Hendrix. De mémoire d’enfant, ce dernier a toujours eu un manche entre les mains : de balai, pour commencer, histoire de contrefaire les maîtres dans sa glace, à l’âge où les gamins se voient en grand, puis de ukulélé à 15 ans, de Supro Ozark blanche (sic) à 17, de Danelectro Silverstone bronze – repeinte en rouge ! – à 18, au temps des « Rocking kids », avec laquelle il dormira carrément sous les drapeaux, et de Fender Duo-Sonic, de Jazzman Surnbust, de Telecaster, enfin de Fender Stratocaster – la Rolls Royce des rock stars – en érable d’abord, puis noire. Sic1. Mais il aura eu aussi, selon ses biographes, une Kay, une Eko, une Guild Starfire, trois Les Paul, une SG Custom, trois Gibson et on en passe, exactement comme un coureur collectionnerait les Formule 1, se mettrait de temps en temps au volant de l’une ou l’autre pour refaire son trip en huis clos. L'une d’entre elles ne porte-t-elle pas le nom de Gretsch Corvette ? Un vrai laboratoire, studio ambulant à lui tout seul : il aura passé sa vie sur des cordes, qu’il inversait donc en fonction de sa singularité, en adaptant vibrato, sélecteur de micros, boutons de volume, etc., et faisant feu de tout bois – distorsion, larsen, feedback – pour en tirer le fameux cri, sa note primale, Wiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiinnnnnnnnnnng! Et de temps en temps, il en brûlait carrément une, de Monterey à Miami ou à l’Astoria de Londres, autant dire dans les grandes occasions. Car ses rapports à l’instrument étaient aussi complexes qu’avec une vraie partenaire : il le parcourait, l’attisait, l’enflammait donc littéralement, et le mordait, le mangeait, avait appris très tôt à en jouer avec les dents pour se distinguer.
L'effet était garanti, surtout lorsqu’il se laissait tomber à genoux et semblait avaler sa machine, dont il tirait les sons les plus sauvages, des aigus stridents comme des plaintes ou des gémissements langoureux, un cavalier sur sa monture ou un amant à la tâche. Sa définition était simple : « Je veux faire avec ma guitare ce que fait Little Richard avec sa voix. » Or, il en faisait des choses, avec sa voix, le Petit Richard, quand il ne minaudait pas! Et pour cela, il fallait d’abord se débarrasser du Richard en question, trop petit pour lui, de plus en plus au fur et à mesure que sa réputation déclinait, que la pop dévorait, absorbait le rock : il le quitta donc un matin, comme il avait quitté les Isley Brothers, pour se présenter à un concours au célèbre Apollo, à Harlem : gagnant.
C'était l’homme des challenges, des performances, des one shots : génial aujourd’hui, nul demain, et encore génial demain en after show. Sa route allait du grand Sud à Londres en passant par New York, Woodstock, Monterey et Wight, et dura quatre ans, un septième de sa vie, et chaque concert en fut un événement, parfois même un disque, pas toujours officiel. Il avait ainsi accompagné au début toute la scène blues, de Ike Turner à Solomon Burke, Curtis Mayfield et B.B. King, et multiplié les guitares, les groupes : Rocking Kids, Rainbowflowers, Blueflames, Experience, et les femmes : Betty Jean, Mary Carpenter, Linda Keith, Kathy Etchingham – sa liaison la plus durable : 30 mois –, Monika Dannemann, Devon Wilson, et les autres, les passagères, qu’on ne compte pas plus qu’elles ne comptent. A la fois habité et étranger, possédé et détaché, et selon l’adage entouré et isolé, il donnait l’impression contradictoire de poursuivre un but et de se laisser porter, courir la gloire et la fuir, s’éclater et s’exploser, au sens de l’autodestruction.
Rien ne serait peut-être arrivé si un grand type cool, bassiste des Animals, le bon géant Chas Chandler, ne l’avait découvert un soir au « Cafe Wha? », à Greenwich Village en 1966. A vrai dire, il n’y avait pas grand mérite à le remarquer : on ne voyait, n’entendait que lui, fût-ce de l’extérieur du club. Vu du dehors, un martien y jouait ce soir-là, avec des sons provenant d’un instrument non identifié et qu’on n’aurait pu assimiler à des notes, tant il faisait parler, crier, jouir sa six cordes à force d’échos et de distorsions : à peine si l’on reconnaissait de-ci de-là un morceau, un classique revisité ou un standard en gestation. Il le prit avec lui, l’emmena à Londres, le présenta à Eric Clapton, leader des Cream, qui en pâlit, lui trouva son trio – notamment un bassiste blanc nommé Noel Redding, comme l’autre –, et le managea pendant deux ans. C'est après que ça se gâta, quand Chandler s’en alla produire Slade et que Redding ferma le ban, que tout le monde se mit à compter sur Jimi comme sur une planche à billets et qu’il commença à en avoir assez de son rôle de provocateur attitré. Qu’il se retrouva enfermé seul avec son succès, ses guitares et ses trips, et se mit à se faire des films. Qu’il comprit où il en était. Côté cour, on lui réclamait sans cesse Hey Joe et Purple Haze, alors qu’il ne rêvait plus que d’acoustique, de classique et de symphonique, de moins d’effets et plus d’essentiel. Il attaquait Red House, All Along The Watchtower, Little Wing et Voodoo Child, et on lui demandait de rejouer The Star-Spangled Banner, l’hymne déchiré comme un drapeau, alors qu’il ne l’avait interprété qu’une fois et une fois pour toutes, et que c’était justement ce qui le rendait unique. A la longue, tout ça l’agaçait. Mais il n’était pas homme à s’énerver, ni à la ramener, plutôt à rigoler sous cape.
C'était un type calme, sensible et délicat, qui avait des manières, horreur de se donner en spectacle dans la vie et maniait un bel humour, un peu à froid par gaucherie. Un grand gaillard dont, au premier abord, on ne pouvait détacher les yeux de la chevelure, cette tignasse afro en boule, pour ne pas dire en éruption, qui tranchait étrangement avec le reste du personnage, ses vestes bleues tirées à quatre épingles, façon officier, comme sa folie scénique contrastait absolument avec sa vraie gentillesse, simplicité et réserve en privé. Il parlait lentement, souriait souvent, énigmatiquement, se taisait volontiers et semblait en permanence prendre son parti des choses, exerçant un vrai charme sur ses interlocuteurs, et notamment ses interlocutrices impressionnées par ses performances publiques. N’était-ce pas lui qui avait littéralement dévoré hier soir sa guitare en concert, puis l’avait aspergée d’alcool, enflammée et fracassée enfin contre un ampli, ce qui lui eût valu d’être interné ou emprisonné – en tout cas enfermé – seulement cinq ans avant! Imaginait-on Hank Marvin ou Duane Eddy, B.B. King ou le vieux Django brûlant leur instrument? En privé, il en riait et faisait presque mine de s’en excuser, comme s’il s’agissait d’un autre, d’un sale gosse, ou qu’il eût fallu en passer par là pour sacrifier à la mode, son image de marque, et préférait jouer dans sa chambre un bon vieux blues acoustique de Robert Johnson ou Muddy Waters, quand il n’était pas lui-même sur la trace d’une nouvelle « expérience », selon son mot favori. Ne travaillait-il pas à un projet d’album, hélas avorté, avec Miles Davis – au piano pour les répétitions ! – et Gil Evans, butant chaque fois sur le fait qu’il ne connaissait pas le solfège, n’écrivait pas la musique !
Plus il montait et plus il avait le vertige, voyait le monde en petit, relativisait sa carrière à l’aune des grands qu’il rencontrait : Zappa, McCartney, Hooker, Albert King, John Mayall, Buddy Miles, Stephen Stills... Plus il réussissait, plus il mesurait tout ce qui lui restait à faire, à apprendre pour s’envoler, s’arracher vraiment. Des tonnes de musique à soulever pour entrer chez les songwriters autrement qu’en guest star. Des siècles pour rattraper ses temps perdus, faire profession de son talent, se doter d’un doigté de gazelle et un toucher de papillon, comme un sportif cultive ses muscles et son souffle. Qui a dit que ce métier était une sinécure?
En réalité, Jimi était un type simple qui n’oubliait jamais d’où il venait : d’en bas, et comment il était arrivé : par hasard. C'était un enfant de divorcés, fils d’un jardinier et d’une indienne cherokee, disparue prématurément après avoir quitté le foyer conjugal, et qui n’hésitait jamais à donner de l’argent ou du temps, par exemple pour aider un collègue qui « ramait » derrière lui, ou tendre la main à un loser : la proie idéale des parasites. Une sorte de grand frère à la fois débrouillard et distrait, matérialiste et mystique, animal et éthéré, en un mot musicien, qui semblait changer de monde et de dimension, sinon de visage, lorsqu’il enlaçait sa guitare et franchissait les quatre ou cinq marches qui vous séparent de la scène comme on passe de la terre au paradis. En parachutiste. Un grand gamin surdoué qui n’avait eu qu’une question, une seule, lorsque Chas Chandler lui avait proposé de partir en Angleterre : « Est-ce que je rencontrerai les Beatles et Eric Clapton? » Chas avait éclaté de rire et promis, d’autant plus facilement que c’étaient tous ses copains, et qu’en professionnel avisé, il se doutait de ce qui allait arriver : lorsque Clapton découvrit l’oiseau noir, il en fut si béat d’admiration qu’il n’osa plus toucher sa guitare d’une semaine, et ne joua ensuite plus tout à fait de la même manière. Hendrix l’avait révolutionné à son tour, comme tout ce qu’il approchait, et il n’oublierait pas de sitôt ce samedi 1er octobre 1966 où l’homme électrique avait surgi de nulle part, s’était branché sur l’ampli de son bassiste, Jack Bruce, et avait envoyé la sauce, sur du Howlin’ Wolf, cassé la baraque de la Regent Polytechnic School avec son prédestiné Killing Floor.
Ce jour-là, « Slowhand » avait pris le jus et une sacrée leçon, au point de se laisser pousser à son tour la tignasse et de tourner en rond sur sa platine pendant des heures avec des questions existentielles, du genre « peut-on faire encore de la musique après lui ? » Il venait de trouver son maître, qui ne jurait pourtant que par lui, et Stones et Beatles n’eurent plus que son nom à la bouche, ces deux syllabes que le tout Londres eut tôt fait de changer en Ji-mi, par commodité, comme on vous adopte. Il y a des jours qui contiennent une vie, la gravent dans le marbre ou la cire. Des secondes définitives, qui tiennent à une note ou un mot, et tous les directeurs artistiques qui refusèrent alors de « signer » Hey Joe – les mêmes sans doute qui avaient choisi naguère les Tremoloes contre les Beatles, et préféreront toujours les ressemblances aux évidences – s’en mordent encore les doigts, à chaque fois que la chanson jaillit de ses cordes, sur toutes les radios du monde, et vous lance en pleine figure son intro meurtrière : Hey Joe, where you’re goin’ with that gun in your hand ? I’m goin’ down to shoot my old lady. Tout un métier qui rentrait, en force et avec rage : trois mois plus tard, il était numéro un.
C'est seulement lorsque Jimi comprit tout ça qu’il explosa autant sur scène et en studio qu’il implosait en chambre, à se demander s’il n’était pas un peu le messie, qu’il se mit à trouver le temps lourd et la foule oppressante, les femmes envahissantes et les nuits trop blanches, aveuglantes, courtes. Qu’il perdit les pédales et disjoncta discrètement, de Woodstock à White, de Bold as love à Band of Gypsys.
C'est qu’il y avait de quoi. A 26 ans, il avait été élu meilleur guitariste de l’année, puis meilleur artiste de l’année suivante (68), avait concurrencé le Sergeant Pepper’s au sommet des Charts avec Are you experienced; pulvérisé les chiffres de ventes avec Electric Ladyland, fichu le feu au festival de Monterey, à l’Olympia (avec Johnny Hallyday!), au Finsbury Park Astoria, à l’Albert Hall, au Fillmore East, soulevé 500 000 personnes à Woodstock; fait tous les festivals et concerts qui fleurissaient soudain comme : Berkeley, Miami, Hawaï, Atlanta, White, Love and Peace, Copenhague ; monté in extremis son propre studio – Electric Lady – à un million de dollars, fait le tour du monde et commencé à en explorer d’autres, plus acides. De plus en plus, il a recours à la drogue, aux drogues pour tenir, grimper encore, lutter contre ces ennemis intimes de la pop star que sont alors la pression, la dépression, le temps, le sommeil, tous les mangeurs de vie qui vous prennent de-ci de-là un peu de son, d’image, d’intimité, de sous, de concentration, de vous. Ces générations spontanées d’amis et d’admirateurs qui poussent presque automatiquement sur le chemin d’une vedette et se confondent autant qu’ils vous consomment à petit feu. Les paparazzi de l’intérieur. Et de plus en plus, les expédients censés lui faciliter la vie la lui compliquent. A Puttgarden, au Danemark, il n’arrive même pas à jouer, tant il est défoncé, annule le spectacle au dernier moment. Cette tournée, une de ses dernières, sera d’ailleurs une catastrophe avec plusieurs dates supprimées.
Dans son superbe studio tout neuf, inauguré officiellement trois semaines avant sa mort, il ne répétera, ne travaillera en tout et pour tout que quelques mois, à mixer et remixer des centaines de prises, traquer l’overdub et le feedback, et rechercher encore et toujours de nouvelles voies, désormais plus jazzy. Enregistrer une fois de plus à l’abri des regards, même proches, cette voix rauque qu’il n’aime décidément pas et qu’il couvrira de son autre organe, somme toute le vrai, la voix de sa Fender lustrée qu’il appelle ironiquement sa « Black beauty » et qui est au fond sa véritable moitié, son alter ego. Miss Stratocaster. Il faudrait retravailler tout ça : la composition, l’interprétation, le souffle, la tenue de scène, pour rentrer vraiment dans la cour des grands, faire la nique à Mr Dynamite, au Genius, au Bird et aux autres. Il n’a besoin de personne pour le savoir : il fait partie de ces artistes qui ont dès le départ perçu l’ampleur du chemin, et que cette conscience, ce poids écrase à certaines heures de la vie, parce qu’il n’est pas de mélodie assez forte pour exprimer ça, et qu’il ne vous reste plus alors qu’un certain sourire, la part des anges.
Curieusement, son propos est aujourd’hui d’en faire moins, de doser, mesurer ses effets, lui qui en a quasiment fait un art et est devenu le rêve ou le cauchemar de tous les amplis de la terre, selon les jours et la came. Autour de lui, des démos partout, des bobinos, des kilomètres de bandes correspondant à des centaines d’heures de concert, tant il n’est ici de musique que « live », c’est-à-dire vécue, des départs et ponts de chansons plus ou moins identifiés, datés ou non, qui n’arriveront peut-être jamais nulle part, tant il s’agit parfois des différentes épreuves d’un même morceau fleuve, forgé au fil des shows et savamment transformé, élaboré au contact du meilleur juge : le public. Des tonnes d’émotions, d’ondes, de feeling blotties dans des petites boîtes marquées d’une date, d’un lieu, d’un hôtel, d’une loge, et parfois de rien, quand c’était en voiture ou en bus, dans le noir ou le néant. Toute une vie d’artiste enfermée dans des magnétos, vidéos, et autres songbooks noyés au milieu des guitares, les vraies reines et propriétaires du lieu. Elles trônent, plastronnent, brillent au-dessus des consoles, des claviers, des cabines, comme des divas. Elles en imposent. De vraies fusées et ses boucliers, trophées d’on ne sait quelles guerres avec leur galbe et leur éclat. C'est ici leur royaume, la terre des six cordes et de la pédale Wha Wha. Et lui seul peut s’y reconnaître les yeux fermés, vous dire quelle est la bonne prise, la dernière version, la partie à refaire, le passage qui pèche ou qui pulse, face à ce royaume de musicien, ces trésors engloutis qui donneront après sa mort naissance à des tas d’enregistrements plus ou moins légaux. Au dernier coup de peinture du studio, Jim plane dans son espace, court dans les couloirs en riant, donne de la voix pour s’entendre en écho, a l’air d’un gamin à son premier Noël.
C'est à peine s’il y croit. Ce studio de star, il en a rêvé depuis toujours, mètre par mètre, détail par détail, il se l’est mis en tête, construit de nuit en nuit, y a tout imaginé, choisi, testé, et voilà qu’il y est, chez lui, à son heure, avec ses bandes, ses instruments, ses appareils et ses potes, en plein cœur de New York. Trois étages de locaux au 8th West Street, Greenwich Village, avec les studios proprement dits au rez-de-chaussée et au premier, les bureaux au second, l’appartement au-dessus, autant dire une petite usine, sa société et son havre, une première du genre chez un artiste, qu’il souhaite mettre à disposition de ses confrères en le leur louant à l’occasion. Pour la première fois, et quoi qu’il arrive désormais, il a réussi, gagné, et cette réussite est là, sous ses yeux, n’a rien à envier à un Abbey Road, un Olympic ou des Muscle Shoals, et il ne doute pas une seconde que les plus grands albums à venir de la pop, la soul et tout le restant vont naître, germer ici. A commencer par les siens, tous ceux qu’il a en tête et en magasin, qu’il aimerait trouver dans les bacs et créera donc, puisqu’ils n’y sont pas encore, toutes ses expériences à venir. Il aimerait partager ça avec une fille, mais il faudrait qu’elle soit musicienne pour bien comprendre, ressentir ce que ça fait, et ses filles à lui, les femmes de sa vie ne sont pas de la partie, plutôt muses qu’accompagnatrices, spectatrices qu’actrices. Elles vibrent, mais ne parlent pas musique : elles n’« entrent » pas. D’ailleurs, il n’a pas vraiment de femme dans sa vie, de vraie femme, de Mme Hendrix, il est seul, un homme à guitares, qui se pend à des cordes électriques et fait des sons bizarres. Un funambule sur ses six fils, sa route d’acier nickel.
Alors, ce seront ses frères, ses musicos, Billy Cox, Buddy Miles, Mitch Mitchell, Noel Redding, Eddie Kramer – le concepteur du projet avec lui et l’ingénieur du son en titre – qui partageront l’instant, son miraculeux cadeau ou caprice, selon son côté de la barricade ou de la console, et il se souvient encore du premier pas timide en entrant dans le studio terminé, de l’odeur, du son, de la lumière des lieux et surtout des ondes, de sa première visite d’amoureux à sa Ladyland, il y a quelques semaines. Du premier riff de guitare qu’il a essayé, de la première prise écoutée, de la vue qu’on a derrière la vitre de la cabine de prise de son et qui va devenir son Grand Canyon à lui, de la beauté des silences qui règnent ici. Déjà, il pense à toutes les nuits qu’il va blanchir, brûler, graver entre ces murs, à toutes ces notes qui vont lui tomber du ciel, à tous les plans et à tous les pains, et il les savoure d’avance, les projette, les fantasme, les goûte en connaisseur. A tous les coups, il va s’y éclater, c’est écrit-juré-signé, et y fabriquer des souvenirs qui feront vibrer la terre entière, avec ou sans remix, feront des millions de tours autour des platines, dans toutes les chambres des campus : lui qui n’oserait pas déranger un voisin... Avec un peu de talent et beaucoup de chance, il changera même le monde, pour quelques instants. L'avenir appartient désormais à la musique, et la musique, aujourd’hui, c’est lui, ladies and gentlemen, un musicien seul au monde, qui chasse une note parfaite dans le ventre de son antre.
Il est prêt, parade, pose avec le métier et la presse à son bel avenir comme on lancerait un paquebot à la mer : on est le mardi 27 août 1970, il a 27 ans, est le plus grand guitariste du monde, trinque avec Eric Clapton et vient de s’offrir un extraordinaire rêve éveillé, un Xanadu comme même Hollywood n’en fabrique plus et auquel il a donné le titre de son meilleur album. Et il se répète la formule magique, pour s’en convaincre : « Electric-Lady-Land, Electric-Lady-Land, E.L. ». Va-t’en rivaliser avec celle-là! La lady du moment s’appelle Monika : pas la panacée ni une affaire vitale, mais comment s’accorderait-il une histoire vitale alors que la musique lui prend, lui suce la vie, qu’il n’enlève sa guitare que pour se coucher, comme on rend les armes, et encore la recherche-t-il parfois de la main en dormant, pour lui redire merci, l’effleurer une dernière fois? Monika ne peut pas tout saisir, mais elle supporte, et c’est déjà beaucoup. Il n’en ferait pas autant. Là, au milieu de ses amis, des amplis et des jacks, des synthés et des pieds de micros, elle fait bonne figure, a le sourire qu’il faut, qui remplace les mots. Le comprend-elle pour autant? Pas sûr, mais est-il vraiment compréhensible? C'est qu’il a une drôle d’étoile, le genre de carte qui n’arrive qu’une fois dans la vie, et à un seul bonhomme, et c’est lui, LUI. A n’en plus dormir de bonheur, pour regarder sa fée électrique vibrer la nuit, briller en silence, dans le Village endormi. Respirer l’air de Lady Land, Madame la Terre...
Non content d’avoir chanté et joué partout, il avait aussi enregistré cette année-là avec Stephen Stills, Arthur Lee et l’incontournable Eric Clapton. Puis il avait repris la route, avec la tournée « Cry of love » en avril, Berkeley en mai, Atlanta en juillet, White début août. Il était partout, ne disait jamais non, puisqu’il ne respirait vraiment bien qu’en scène, chez lui. Et il allait encore remettre ça, au Danemark, avec le festival Love and peace de Fehmarn, une île allemande, le 6 septembre, où les choses faillirent mal tourner, à cause des fameux Hell’s angels. Un concert chaud, chaud, au bord de la Baltique dont il naquit un enregistrement pirate, comme de presque toutes ses prestations : il y avait presque autant de disques de lui que de spectacles, un record et un cas, puisqu’ils étaient tous différents, à chaque fois uniques ! Jimi at, in, on... La blonde Monika, originaire du cru, était bien sûr à ses côtés. Enfin, il devait prendre un peu de repos à Londres, en attendant le Mexique et le Japon pour l’année suivante, autant dire la routine. Séances, shows, TV, interviews, séances, route, studio, plateau : la vie selon Hendrix. Quasiment un label déposé, dorénavant. A tel point que les pauses lui auraient presque fait peur, n’eût-ce été sa Dame Noire, la fille électrique de ses pensées. Lady Stratocaster. Sans elle, il était muet, vide, vain, une sorte d’handicapé. Sa guitare était sa vie, et il avait donc une vingtaine de vies à sa disposition, à demeure, comme le chat du proverbe. Et justement, il avait oublié de la prendre avant-hier soir, au concert d’Eric Burdon. Un copain d’autant plus cher que c’était donc son propre bassiste qui l’avait découvert, et qu’il leur devait bien ça, un bœuf entre amis, genre jam session. Aussi avait-il chanté comme ça, repris des vieux blues avec lui, accompagné par ses New Animals, et c’est peu de dire que l’ambiance était chaude, arrosée et tout – vous connaissez Eric ! –, mais il s’en voulait quand même, et se fit en rentrant la remarque que ces temps-ci, la Fender lui paraissait plus lourde, pesante qu’à l’ordinaire. Que sa chérie faisait certains soirs des tonnes, tout à coup, comme une vieille mama black de Harlem. Qu’il était pour une fois vraiment épuisé, vidé tel un sac en papier. Down.
Alors, ce jeudi 18 septembre, il alla comme promis passer la nuit au Samarkand Hotel, avec la belle Monika, qui trouverait sûrement les mots qu’il n’avait plus, parlerait à son cœur comme à un gamin. Ça, elle savait le faire, elle y était même experte, une sorte d’elfe blonde et de grande sœur zen. Il s’y rendit sans y croire, mais il tenait toujours parole, ou presque, et ne voulait surtout pas lui faire de peine, puisqu’elle n’y était pour rien, dans le poids de sa gratte. Il avait bien décidé qu’il rentrerait coucher chez lui après, au Cumberland, parce qu’il dormait mieux lorsqu’il était seul, mais franchement, là, il n’en avait pas le courage, tellement fatigué qu’il ne parvenait même pas à s’assoupir alors que, dehors, le jour des autres se levait et que les bruits de la vie recommençaient. Un jeudi anglais comme on les imagine, avec sa rumeur et ses vieilles manies, ses silhouettes grises et ses nouvelles du jour. Quelles étaient ces nouvelles ? Rien à foutre. Lui, il voulait dormir, juste dormir trois ou quatre heures, ce qui était quasiment un luxe et un maximum pour une pop star en tournée, enfin, une qui faisait autant de bruit autour d’elle, qui semait autant d’électricité et de décibels sur son passage : Mr. Bing-Bang en personne! Trois ou quatre heures, c’est ça. Il lui fallait dormir « ça », au minimum, et, pendant qu’elle s’occupait à côté, il se mit à compter les secondes comme des siècles. Dormir, bon Dieu, il ne demandait que ça. Décrocher un peu. Lâcher prise. Pour un type qui avait jusqu’à 100 000 personnes par soir à ses pieds, ça ne devait pas être la mer à boire, de mettre la pause. Tiens, justement, il avait bu toute la soirée, du bordeaux, et avalé des machins, des bombes, pour conjurer la fatigue, qui le fichaient maintenant à plat. Repoussé aux aurores l’heure de se coucher, par lassitude plus qu’autre chose, et bu des litres pour atteindre une fois de plus son bout de nuit, comme quand il sautait en hauteur, jadis, et franchissait son seuil fatidique, un mètre soixante-dix-huit. Après, plus rien à faire, ça ne passait plus. Un mètre soixante-dix-huit : à chacun ses limites. C'était comme sept heures du matin. Même le soleil s’y mettait, maintenant. Lui, il aurait donné la lune pour une heure de vrai sommeil, et dans un état semi-éthylique, une sorte de coma fébrile, il se mit à rechercher les somnifères de Monika. Une marque qu’il ne connaissait pas, et il décida d’en prendre un par heure de sommeil. Il aurait bien dormi neuf heures, un bon chiffre, et avala le tout avec du bordeaux. Là, ça devait marcher. Mais il ferait sûrement un mauvais trip : il dormait toujours mal quand la beauté noire n’était pas là........
Le 4 octobre, deux semaines plus tard, Eric Clapton interrompit sa tournée pour venir jouer à ses funérailles, à Seattle, un blues déchiré qu’il ne se connaissait pas et qui lui redonna le frisson, celui des années Mayall, de l’électricité plein le cœur comme quand on retrouve une vieille connaissance. Il regardait courir sa main sur l’instrument comme si elle avait été habitée, visitée. Singulièrement inspirée. Comme si Jimi avait guidé ses doigts sur la Fender, depuis sa nouvelle demeure, branché à fond la sono et l’ampli, et s’était ingénié à lui rappeler ce qu’un musicien ne doit jamais oublier.
Qu’il faut tout donner tout ,tout de suite, au cas où..........
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Pour en savoir plus sur Jimi Hendrix : the Voodoo Child. http://hendrix.free.fr
Alain..

Site sur le son et l' enregistrement de Claude Gendre http://claude.gendre.free.fr/
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