5-Les disparus du Rock "Elvis Presley "

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hencot
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5-Les disparus du Rock "Elvis Presley "

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ELVIS
Seul sur le toit du monde ou Le prisonnier du Hilton
L'homme qui ne rentrait plus dans les miroirs

Elvis Presley dévisagea un moment le type en face de lui dans la glace, cet inconnu pathétique et difforme qui s’efforçait de lui ressembler comme dans un miroir grossissant, souriait douloureusement en coin comme il le faisait si bien naguère, prenait la pose en peignoir avec le geste pesant et imprécis de ces Texans obèses qui le faisaient hier ricaner.
Il tanguait, butait, soufflait à chaque pas comme devant une épreuve, et se dit que cette fois-ci, il était bien mort et enterré : fini. Laminé par toutes ces colonies de groupes qui lui avaient succédé – Beatles, Stones, Animals, Who, Procol and co – et lui rendaient toujours des hommages appuyés en débarquant sur le sol américain (règle numéro un : se méfier par-dessus tout des honneurs et des éloges, car ils signifient que vous êtes dépassé, passé, trépassé), gâté par toutes ces sucreries trafiquées qu’il avait ingurgitées durant sa vie, beurre de cacahuètes, brownies, doughnuts, etc (règle numéro deux : résister aux pots de confiture quand on a la taille de les atteindre, de se les payer tous, et la fabrique avec), et surtout par toute cette guimauve musicale, ces centaines de chansons de films sans queue ni tête qu’on lui avait fait ingérer pendant 10 ans, et qu’il avait gardées sur l’estomac, en travers du gosier et du cœur, qui lui sortaient par les yeux et le bide. Personne au monde n’avait dû chanter autant de conneries, de saloperies acidulées, un vrai torrent de clichés, banalités, insanités, et s’il jetait l’éponge aujourd’hui, s’étouffait en direct sur scène et dans sa salle de bain, au vu et au su de toute l’Amérique, ce n’était pas à cause de la dope, mais de cette daube qu’il avait dû avaler et déglutir en public, de toutes ces âneries qu’il balançait depuis 20 ans au bon peuple avec un sourire contrit; car c’était resté un bon gars qui ne voulait pas d’histoires, même à chanter. Il se dévisagea et fit mine d’ajuster une mèche, esquissa une pose désormais grotesque, éclata de son grand rire sonore de vieux gosse, qui en faisait trop pour se sentir exister. Jamais il n’aurait cru ça de la vie, lui qui n’avait qu’à claquer des doigts pour que toutes les filles tombent dans la salle, qui jouait de leur corde sensible comme de sa guitare, leur déclinait chaque soir toute la gamme des sentiments. Jamais il ne l’aurait crue capable d’une telle trahison, après lui avoir tant donné. Jamais il n’aurait pensé en arriver là, à la forme, pour ne pas dire la chose, dans son reflet, qui n’avait plus de pelvis qu’une vasque flasque et figée.
Il avait 42 ans, dont une moitié en public, de l’or à chaque doigt, toutes les femmes de la terre au pied de son lit, et il allait mourir, couvert de solitaires, attifé comme une folle, et pire que tout, il le savait, le voyait, l’attendait : c’était écrit dans sa glace, plus sûrement qu’à l’encre indélébile, dans cette masse de chair inerte qui débordait, suintait, l’appelait au secours de partout au beau milieu de la nuit. Même plus moyen de voir sa queue ou de remettre sa chaussure, de s’asseoir ou de se relever normalement. Le King ne se reconnaissait plus, ne se ressemblait plus, et ne ressemblait d’ailleurs plus à rien, à part à un Blob, une laborieuse caricature d’Halloween qui l’aurait pris pour modèle; il peinait à marcher, s’exprimer, dormir et même manger, avalait quotidiennement une cinquantaine de pilules légales, sans parler des autres, ne pouvait quasiment plus baiser et ne voyait plus guère d’avenir en face de lui, sinon une véritable implosion ou indigestion de stress. Il pesait aujourd’hui 140 kilos et plus de 100 millions de dollars, se teignait les cheveux, se bourrait chaque soir de somnifères, chaque matin d’amphétamines, et faisait chaque jour du slalom dans son salon entre ses trous de mémoire, ses ulcères et ses rhumatismes, ce qui au fond n’était pas une mauvaise chose pour son moral : à quoi bon se souvenir de ce qu’il avait été dans l’état où il se trouvait maintenant? Comment pouvait-il décemment encore s’afficher comme « Elvis Presley », à des gens qui marquaient un temps d’arrêt et peinaient effectivement à le reconnaître, puis lui parlaient comme on présente ses condoléances, on évoque un disparu? Des pauvres types qui le conjuguaient au passé, quand ils ne fuyaient pas carrément son regard, gênés de voir détruire à ce point leur meilleur souvenir, l’image de leurs 20 ans qui étaient aussi les siens? Les pires étaient ceux qui n’étaient pas prévenus, et croyaient presque à une mauvaise blague, un sosie douteux ou un quiproquo. Là, il passait tout de suite à autre chose, fermait immédiatement le cercle. A coup sûr, ils l’avaient bien eu, leur garçon du bagne et leur roi Créole, mis en pagne et en garçon de plage domestiqué, sevré, blanchi, gonflé, dans une cage dorée où on le pourvoyait à foison, en filles, en alcool, en came, en dollars, en dorures et hélas en ce qu’ils appelaient chansons, pour ne pas dire « chansons de Presley », une catégorie à part, fabriquée en série, sur mesure et à consommer tout de suite. Bullshit. Et ils ne l’avaient pas raté, depuis 1960 et son O sole mio rebaptisé It’s Now Or Never pour les sourds : Jamais! Mis en coupe réglée, aseptisé, dévitalisé : lobotomisé du rock comme on extirpe une tumeur, on éradique un virus. Remplacé par Bossa Nova Baby et même une version rock, enfin, twist, d’Auprès de ma blonde ! Qu’importait le flacon pourvu qu’on ait le feeling...
Le pire était qu’il avait vécu tant de vies, fait tant de bonnes choses au début et de mauvaises à la fin, avait tellement changé de look, de poids et de répertoire au cours de sa carrière, avait été si prolifique, inégal, chargé, plagié, qu’il donnait l’impression de mourir à plus d’âge, et sûrement pas à ce qu’il est convenu d’appeler la force de l’âge. Il succombait à des années, des kilos, des chansons de trop, et surtout au fait de n’avoir jamais su dire « non », pour ne pas contrarier. De ne pas vouloir déranger. Trop bien élevé pour ça, un gars qui n’avait jamais tout à fait admis d’en être arrivé là, au sommet du sommet, s’excusait tout le temps de tout, et avait donc fini par se taire. Bien sûr, il devait en souffrir, mais ne savait que sourire – presque le même mot – pour le dire, jusqu’aux frontières du rictus, n’avait jamais été doué pour les paroles : pas les mots pour ça. Et d’ailleurs qui lui aurait déniché la chanson qui dirait justement ce que lui avait fait le métier? Sinatra, peut-être, avec son My Way, mais cette dernière disait justement le contraire, que l’autre avait toujours fait ce qu’il voulait, alors qu’on avait toujours fait ce qu’on voulait de celui-là, qu’il était leur chose, en passe de devenir leur monstre, une sorte d’éléphant man ou de fantôme du paradis à lui tout seul ! Alors qui le sauverait, dans cette réserve naturelle, ce Disneyland du rock qu’était devenu Graceland, sa propriété et son havre? Qui lui tendrait une main qui ne fût pas couverte de bagues, d’ailleurs payées par lui pour s’assurer du geste? Qui se souciait encore d’Elvis Aaron Presley, en ce milieu d’année 1977, où arrivaient punk, funk et disco sur la planète, prêts à saboter ses standards comme de sales gosses, à leur manière ?
Lui-même se détournait de sa glace quand l’autre, l’étranger du miroir, faisait mine de lui parler, et si le splendide animal de Jailhouse Rock, le beau ténébreux de Love Me Tender, bref, l’Elvis sauvage des premiers jours avait vu, entrevu ne fût-ce qu’une seconde ce que la vie allait faire de lui 20 ans après, le quadragénaire bouffi, cynique et suant des derniers temps, le mastodonte pathétique de ses 40 ans, il n’en aurait pas cru ses yeux et se serait tué sur-le-champ, aurait fui Hollywood et Memphis comme la peste, traîné en justice le colonel Parker, qui ne l’était d’ailleurs pas, et certainement renié l’Amérique. Il aurait fermé le ban. Tout comme si le jeune Michael des « Jackson Five » avait croisé une seule fois dans les yeux le mutant décoloré, siliconé et refait qu’il deviendrait plus tard, il aurait changé de métier, de pays et d’identité. Et si Elvis à sa grande époque avait su que sa fille épouserait un jour ledit Alien, il en aurait mangé sa chemise, son micro et son acte de naissance. La Quatrième dimension était là, et c’était lui la guest star, introducing the King of Dinosaurs ! Devil in Disguise...
Ce n’est pas qu’il ne s’en rendit pas compte, qu’il ne s’aperçut pas des arrangements, des parasites, des couteaux dans son dos et des dessous-de-table, des chansons truquées et des filles achetées, qu’il ne vit pas qu’on le manipulait, dépréciait, détroussait, qu’on lui faisait chanter n’importe quoi, jouer n’importe qui, dire d’importe quoi quand il pouvait s’exprimer, qu’on le traitait en marionnette, en figurant de luxe, en un mot qu’on le prit pour un plouc, le fameux redneck de la légende qui chantait où on lui disait de faire, et remerciait le public en prime. Il savait tout ça depuis le début, car c’était une sorte de grand fauve docile, de félin repu qui ne demandait qu’à se reposer, c’est-à-dire à chanter sur ses lauriers et qu’on ne le réveille pas trop de son conte de fées. Un type remuant mais qui ne voulait pas bouger, et surtout pas avancer. Un gars du Sud pas compliqué qui n’aurait jamais pu en espérer autant, avait sa dose, sa part du gâteau et se fichait bien que le monde pût s’écrouler derrière lui – d’ailleurs, existait-il seulement un autre monde que cette bonne vieille Amérique, un autre centre que le Tennessee ? – pour peu qu’il chantât, et qui aurait chanté n’importe quoi pour peu qu’il pût rire et danser dessus. Et si d’aucuns ne retenaient de Dylan qu’un certain chapeau, lui était en train de devenir une paire de Ray-Ban montée sur toge, un has-been adulé des rombières avec ses capes pailletées, sa quincaillerie tape-à-l’œil et ses franges kitsch : le contraire et le fantôme du gosse de Tupelo, qui avait garé un jour de 54 sa camionnette devant les studios Sun pour offrir à la fête des mères un enregistrement de sa voix à sa bonne Gladys. Au moins ce gamin-là savait-il le prix des choses, avait-il trouvé la clef du monde sous le paillasson du studio, et réalisé en sortant son rêve d’ado : chanter au final pour les ménagères de l’ère Eishenhower, des Gladys par millions. « Happy mother’s day » !
Sa « vraie » carrière avait duré cinq ans, lambiné dix, repris cinq, puis foncé dans le mur et la caricature après ses shows monstres d’Hawaï en mondiovision et son divorce en 1973. Après, il était devenu fellinien, une sorte d’ersatz de crooner-rocker-country man, de clown blanc riant tout seul et traversant le pays comme une contre-publicité pour l’Amérique routière, un chanteur bibendum gonflé à l’hélium et à la coke qui n’arrivait même plus à se produire sérieusement tellement il devait lui-même trouver la situation grotesque, s’il se voyait encore avec ses yeux de 20 ans entre deux lignes, deux rails et deux rampes, et s’entendait à son âge faire ses déclarations rock de midinette : « Es-tu toute seule ce soir, est-ce que je te manque ce soir, regrettes-tu qu’on se soit séparés? » (« Are you lonesome tonight, do you miss me tonight, are you sorry we drifted apart ? »). Il entrait en scène sur Zarathoustra comme une fusée au rancart ou un vieux Mirage des familles et en ressortait sur Faust, mourait en direct et en toute conscience sans que nul ne s’en inquiétât, et surtout pas ce père d’emprunt qui se baptisait Colonel et n’avait jamais eu aucun grade ni uniforme. A chaque fois que l’artiste avait manifesté le désir de prendre des risques, tenter une sortie, l’imprésario avait veillé au grain : pas de tournée en Europe, pas de film digne de ce nom, ou quasiment, jusqu’à ce projet de remake avec Streisand en 1976, « A star is born », qui l’aurait peut-être sauvé ou fait partir en beauté, mais où l’autre avait dit « niet », à la joie de Kris Kristofferson, second choix de la star-productrice. A cet âge et à ce moment de sa carrière, il aurait pu y être bouleversant, donner le meilleur de lui-même, amorcer peut-être un second souffle au lieu de s’essouffler en trois dimensions devant l’Amérique profonde : devenir branché. Les Sex Pistols n’allaient-ils pas faire une version trash de My Way ?
Au lieu de quoi il était reparti sur les routes, en avait repris pour des kilomètres, lui qui connaissait désormais les Etats-Unis comme sa poche et les sillonnait en jet de luxe, un avion de 30 places baptisé « Lisa Marie », du prénom de sa fille : 1 194 shows en huit ans, 20 millions de spectateurs, un million par concert télévisé, 120 millions de disques ici, plus d’un milliard au total, de quoi remplir le Livre des Records et vous dégoûter l’artiste le plus convaincu, et il ne l’était plus. Il chantait pour respirer, étouffait entre les concerts, refaisait surface en scène, comme ces poissons rouges et presque artificiels qu’il gagnait tout gosse au tir dans les baraques foraines. Prisonnier du sac, du paquet-cadeau : du costume étoilé de ses shows. Busted.
De quoi pouvait-on rêver après « ça », quand on empruntait son propre boulevard pour rentrer dans sa propriété de 24 pièces sur 13 hectares, achetée à 22 ans avec son premier million de dollars ? Qu’on y passait ses nuits à manger, déconner, se défoncer et somme toute s’ennuyer, entre billard, frigo, piano et piscine, sans autre but que Vegas, où il avait descendu en tout 800 shows, en tambours et trompettes, et surtout en paillettes, panoplie plaquée or, une vraie gonzesse ? Même Howard Hugues, qui avait beaucoup donné et reçu en la matière, n’aurait pas résisté à ce régime, se serait fait sauter le caisson ou aurait fait sauter sa banque. Et Elvis était trop gentil garçon pour faire des bêtises, trop bien élevé, surtout si c’étaient des péchés : feu sa pauvre mère n’aurait pas aimé, alors il se suicidait au sucre, à la dope, à toutes sortes de poudres blanches et parfois légales qu’il prenait à tout propos et en surdose pour se rassurer, pour s’occuper. Oh, certes, il n’était pas seul : près de cinquante personnes vivaient autour de lui, vivaient surtout de lui, du comptable au jardinier en passant par le masseur, sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dont certains depuis le début : une petite cour pour un roi d’opérette, un chanteur sans divertissement. N’y manquait que cette femme à l’imposante chevelure et au superbe nom, Priscilla Beaulieu, fille de vrai militaire pour sa part, qui l’avait quitté pour son prof de karaté, et qu’il avait cueillie, accueillie à 14 ans comme une sœur, au temps des garnisons, mais faisait-on l’amour à sa petite sœur ? Leur fille se posait encore la question en les voyant face à face sur le bord de sa cheminée, posant à l’éternité comme dans un mauvais soap télévisé. Alors il perdait ses cheveux, ses dents, sa forme tel un vieux showman, et les gens venaient désormais plus pour l’entendre que pour le voir, ou alors pour savoir où il en était... N’avait-il pas pris 30 kilos – 30! – en ce seul début d’été 1977?! Lui qui avait incarné le charme brut n’osait plus se regarder dans la glace, pour ne pas briser le miroir, faire mentir ses souvenirs. Comment pouvait-il croiser une seule seconde le reflet de sa loge et se montrer ensuite, monter en scène autrement que comme dans une arène, une baraque de foire?
Et pourtant, il continuait à chanter, se produire plus que jamais, comme pour conjurer le sort ou nier les évidences, faire la nique à la mort et une fleur à son percepteur : il venait de terminer une mini-tournée de dix dates, du 17 au 26 juin, au Market Square Arena d’Indianapolis, toujours complet, et il allait remettre ça pour 14 concerts, encore à guichets fermés! On venait voir le phénomène, on s’en parlait, on en rajoutait, on n’en croyait pas les photos. On racontait qu’il avait atteint les 200 kilos, on brûlait des cierges pour lui, on frémissait quand il apparaissait et on détournait même les yeux, « Mon Dieu le pauvre garçon – qu’est-ce qu’il lui était arrivé – et d’abord était-ce bien lui – le héros de nos vingt ans – à coup sûr il était malade – comment pouvait-il se montrer dans cet état-là – à ce stade, ce n’était même plus obèse qu’il fallait dire – mais trouver un autre mot inconnu – vous aviez vu ses mains ? – Il devait avoir du mal, etc. ». Et puis soudain, la voix surgissait, revenait du fond des âges, du cœur des fifties, plus veloutée et profonde que jamais, plus mûre et virile, avec ce sourire canaille entre les mots qu’on n’avait même plus besoin de voir pour l’imaginer, parce qu’il nous avait bercé depuis toujours, et cette chaleur toute sudiste qui vous envahissait, vous montait de bas en haut, et en plus ce secret parfum de désespoir qui flottait par-dessus tout ça; parce que quand même, ça faisait mal à voir, faire les mêmes gestes et bouger dans ce corps-là, ça ne devait pas être simple, un vrai Muppet Show, et qu’on préférait l’écouter les yeux fermés pour avoir le son et l’image d’origine !
Et c’était reparti, oui, Elvis était Elvis, et qu’importait si celui-là faisait trois fois son volume, trois tonnes de stress ou de graisse, et s’il n’aurait lui-même jamais serré jadis la main à ce type gonflé au beurre de cacahuètes et au sirop d’érable, s’il brûlait sous nos yeux nos dernières illusions et ses dernières cartouches, explosait son pelvis dans des ceinturons dignes de ceintures de chasteté : si, comme disait Lennon, il « était mort en endossant l’uniforme », 17 ans auparavant! Sans doute l’était-il davantage, mort, en perdant sa mère, en 1958, trois ans après ses débuts, car rien n’avait plus jamais été comme avant depuis, déjà vingt ans! Peu de gens le savaient, mais c’était un faible, un « yes man » qui s’était laissé dériver sur ses coussins de billets verts, embobiner dans des mauvaises toiles, un fils à maman qui avait vu défiler tous ces groupes, les Beach Boys, Beatles, Doors, Byrds, en chantant autant de sucreries qu’il en consommait, comme si son micro était une friandise, et avait aujourd’hui mal au ventre comme au temps des confitures, mais en plus grave ! The real American boy! Un rocker emporté comme tout le monde, malgré les apparences, dans le charter des sixties, dans le même avion ou taxi mortel que les autres, et dont la doublure, le jumeau professionnel, aurait juste survécu pour la galerie, plus Jesse Garon qu’Elvis en somme...
Bien sûr, il y avait eu le retour du « Elvis 68 NBC Special », avec le cuir et la Fender, la moue et la mèche, les vannes et les Jordanaires, le coup du flash-back « live » et en direct. Mais l’autre y avait vite mis le holà, avait refourgué le tout à Vegas et l’avait enfermé dans sa suite dorée du Hilton, où il grossissait à vue d’œil, tournait en rond et vivait caché dans le frigo, simplement parce que ce n’était pas lui ! 5 000 pieds au dernier étage pour lui tout seul, au 3 000 Paradise Road, dominant la Californie et l’Amérique entière, avec balcons, salle de jeux, de bains, de musculation, piscine, cuisines, minigolf, Dieu pour seul voisin du dessus et 3 200 chambres au-dessous, le grand jeu. On y avait même construit au rez de chaussée la salle de spectacle de 1 700 places rien que pour l’accueillir, à côté du casino comme de bien entendu, et il n’avait chaque soir qu’à bondir d’une de ses trois baignoires à Jacuzzi dans l’ascenseur pour rejoindre la scène qui l’attendait cinquante étages plus bas, du jamais vu! Autant dire qu’il leur tombait du ciel, descendait tout droit du paradis, et aurait pu se produire en pyjama ou à poil, sauter du lit et monter sur les planches, en s’excusant de vous recevoir ainsi et en faisant tinter les glaçons ! Pour un peu, il aurait pu chanter sous sa douche et faire payer pour voir le tableau ! On ne résistait pas à ça, même le plus grand rebelle n’aurait pas refusé, même pas Castro ni Khrouchtchev, et il avait dit oui, plongé pour 837 concerts, une paille, 837 jours et nuits de suite royale au milieu des étoiles ! C'était d’ailleurs à cette époque-là que Parker avait revu ses tarifs à la hausse : 50 % sur les bénéfices, un vrai hold-up ! Et quand Elvis avait voulu le virer, l’autre avait juste répondu aux intéressés : « Qu’il vienne me le dire lui-même ! » Le prisonnier du dernier étage, International Hotel, suite 420, s’était tu : on ne tuait pas le père dans ce pays, ou alors sur le divan, et il était monté trop haut pour s’abaisser à ça, flinguer le vieux Tom revenait à tirer dans sa glace, et il savait le prix de son image, la cote des icônes !
Hilton, 420 : Cinquante étages pour aller au turf, quand d’autres taillaient la route, épongeaient les stades, levaient les torchons. Seul sur le toit du monde, couvert de bijoux et de gris-gris, était-ce bien le garçon sauvage de Blue Suede Shoes et Heartbreak Hotel? Celui à qui les Beatles auraient pu demander de ne pas faire cliqueter ses bracelets pendant qu’il chantait?! L'homme qu’on ne filmait jadis qu’au-dessus de la ceinture chez Ed Sullivan, et désormais au niveau du cou? Certains soirs – car il ne vivait (et c’est beaucoup dire) que la nuit – il détournait les yeux en apercevant à la télé ces mômes embourbés au Vietnam, et se disait qu’il préférerait être là-bas, n’importe où plutôt qu’ici avec cette vie sous serre, ces bonheurs portatifs et tous ces gadgets humains, avec leurs bonjours formatés et sourires d’encarts publicitaires! Dire qu’ils avaient essayé pendant dix ans de le réunir dans un film avec John Wayne, comme Ricky Nelson : autant recoudre les deux moitiés de la bannière, the Jack and the Kid! Si le Shérif prenait 100 dollars, le Roi sauvage en demandait plus qu’il ne pouvait compter de zéros. Au cinéma, il n’avait pas eu de chance, malgré Michael Curtiz et Don Siegel, un bon Jailhouse Rock et 30 navets dans la foulée ! « Tes films sont les tournées que tu n’auras pas à faire », qu’ils lui disaient : mais il aurait aimé les faire, ses tournées, au Japon, à Paris, pour peu qu’on lui dise où acheter sur place de la bonne coke, de la pure, et quelques produits locaux du beau sexe ! Ici, il n’y avait qu’à sonner, sauter dans l’ascenseur et rentrer en scène, appuyer sur l’entresol pour les faire applaudir, à vous dégoûter du show-bizz. L'usine, quoi. 113e soir, 114, 115...
Alors, il reprenait un instant la guitare, le clavier, et se faisait un vieux gospel, un blues du pays, sa seule thérapie et son vrai SOS, comme un signe à sa mère disparue. C'était un nègre blanc, qui vieillissait pareil : en rondeur. Et puis il cherchait une fois de plus le sommeil, chaque nuit au même moment, vers quatre heures du matin, et ne le trouvait qu’à six-sept heures, toujours au même endroit, dans un tube de Lexomil ou de Seconal, après une bonne ligne qui le faisait rire tout seul et se répéter : « Tu sais quoi ? Je suis Elvis ! EP ! Qui sont tous ces gens qui me sourient? Et qui sera ma reine ce soir? A qui le tour, maintenant? Mon royaume pour un frisson ! » Il ne s’assoupissait pas, il s’effondrait, s’enfonçait dans les ténèbres comme le gamin qu’il n’avait jamais cessé d’être, qui appelait Gladys et Vernon au secours, priait un père appelé Dieu, payait un gradé d’opérette et qui voulait devenir aujourd’hui aussi gros que la grenouille, sa manière à lui de crier qu’il avait mal et souhaitait rentrer. Going home.
C'est que les nuits étaient blanches, longues et vides dans ce palace, à compter là-haut les étoiles pour s’endormir, tutoyer les anges entre deux clins d’œil de Boeings, pendant que sous ses pieds une ville entière venait miser au bandit manchot, foncer sur le chemin de fer ou frissonner à la roulette : contrefaire la mort, jouer sa vie aux dés. Là en bas, à partir de minuit, c’était black-jack et baccara, mais rien à faire, c’était lui qui avait raflé le jackpot une heure avant avec ses couplets refrains : « Wise men say only fools rush in/But I can’t help falling in love with you » : bingo ! Chaque soir, il ramassait les jetons : « We can’t go on together/On suspicious minds/And we can’t build our dreams/On suspicious minds ». Cash. « As the snow flies/On a cold and gray Chicago mornin’/A poor little baby child is born in the Ghetto ». A partir d’une certaine heure, dans l’ascenseur, tout le monde se regardait avec les mêmes yeux, des airs de zombie ou de revenant, de vrais possédés du hasard, et, lorsqu’il y entrait, on n’osait même pas le frôler, de peur de se brûler ou de franchir une ligne invisible, à croire qu’il était désormais d’un autre monde. The Thing ! Alors, Elvis riait, se renfrognait ou prenait la pose, trois secondes chrono auprès de tous ces clones qui venaient le voir du monde entier, le croisaient comme par hasard flanqués d’un photographe chargé de les immortaliser, graver l’instant et tirer la prise, sans qu’il pût seulement retenir leurs visages ou leurs noms, Américains de pacotille ou rockers de série : des nains. Des Rois, vassaux par centaines, made in UK, Germany, France, Italy qui se projetaient en lui comme au Majestic, devant l’autel ou l’écran, et auraient pu se signer au lieu de le faire dédicacer, devaient ne plus oser se laver la pogne après avoir, dans les jours bénis, effleuré la sienne. Parfois, il ne savait même pas quelle langue ils parlaient, tant ils bégayaient d’émotion ou lui resservaient sa vie et son œuvre sur un plateau, comme s’il n’avait pas été au courant. Ils lui récitaient ses succès, remontaient sa discographie, radotaient leur couplet comme à un jeu télévisé ! Lui se contentait de monosyllabes, de silences et de hochements de tête évasifs, derrière ses vitres fumées, et mâchonnait un peu plus pour ne pas avoir à articuler. Il s’en foutait royalement, noblesse oblige, ne les distinguait même plus, du stade de carrière où il en était arrivé, et n’était pas en outre du genre expansif, en public : la scène était faite pour ça. Et puis il repartait dans sa cour de récréation avec ses jouets de grand, ses cannes et ses canettes, ses coupes et ses fillettes, ses montres et ses gourmettes, en or pour qu’on les voie de loin, qu’on mesure bien le chemin parcouru depuis ces étoiles dont la poussière le recouvrait, l’ensevelissait. Il fallait que ça brille, comme ses disques au mur, il n’arrêtait pas de se déguiser en Presley pour être sûr que tout cela était bien vrai, et n’en aurait d’ailleurs pas mis sa main au feu. Rosebud : tout était si dérisoire de l’autre côté de l’écran, l’horizon si pâle au bout des génériques.
Toute sa vie, il avait rêvé d’un vrai film, d’une carrière à la Frankie, dont on finissait par ne plus savoir s’il était chanteur-acteur ou le contraire, et le seul bon rôle qu’il avait obtenu, et son préféré, avait été écrit pour James Dean : ce chanteur du « King Creole » qui était au départ un boxeur ! Ça, il avait bien aimé, parce que c’était lui sans être lui et que le metteur en scène avait dirigé Errol Flynn, Robin des Bois et tout ça ! Il y avait eu aussi Le Rock du bagne, Les Rôdeurs de la plaine... Après, il s’était imité, parodié, gâté, dévalué auprès de nymphettes en maillot couleur chair dans des séries que n’aurait même pas tournées Bob Hope à la grande époque : dix ans de décapotables, de bikinis, de ukulélés, de transparences et de mauvais play-backs, de mambos rocks et de calypso jerks, de slow twists et de madison tristes où il aurait tout aussi bien pu chanter l’annuaire en walloff ou en swahili! Personne n’aurait vu la différence, tout le monde s’en fichait, alors qu’à dix bornes de là, des musiciens de 20 ans écrivaient l’avenir, ajoutaient des pages à l’album, franchissaient les murs du son avec des amplis déchaînés, des riffs d’enfer. Que ne venaient-il l’arracher à son Hilton pour un bœuf à la mode Sun, version Apple 70, et d’ailleurs ils y venaient tous, en s’excusant presque : Lennon, Page, Wilson... On avançait à pas feutrés sur la moquette, on se faisait annoncer au Roi, dédicacer une pochette, un portrait, et l’on repartait ravi et perplexe dans le vrai monde, celui des trips et des décibels : des vrais gosses, devant Dieu le père, ou le grand-père, l’homme de Hound Dog et All Shook Up. Un Roi fantôme dans un château de cartes.
Lui, il voyageait en solitaire, derrière les grilles de sa Terre de Grâce, se couchait le jour et se relevait la nuit, dînait aux aurores et dormait à midi comme dans une autre dimension, et ne baisait même plus, croisant parfois sa fille entre deux portes de son Presleyland, tout de dorures et de marbreries, de stuc et de toc digne d’un faux prince arabe : une planète de platine! A peine s’il osait lui demander des nouvelles du monde : il ne voulait pas savoir, pour ne pas voir où il en était, faisait son Howard Hugues, l’homme à la tour d’ivoire. Plus d’âge et presque plus de visage. Sa vie se comptait désormais en concerts monstres, à tous les sens du mot, où il apparaissait de plus en plus difforme, bouffi, décomposé, comme pour dire aux gens : « Voilà, c’est moi, vous me reconnaissez? Regardez, voilà ce que vous avez fait de moi ! Je suis l’image de l’Amérique ! » Et de leur chanter Love Me Tender en pot vraiment pourri, pour bien faire passer le message, et cet hôtel des cœurs brisés qu’il connaissait désormais par cœur et qui portait un nom de VIP, le Hilton. The Freaks tour. The Tower Inferno. C'était ça, la solitude : faire du skate entre ciel et terre au cinquantième étage à minuit, un poker face à l’éternité, un ping-pong sous les étoiles avec soi-même. Cette fois, il avait fait, passé son tour, raté le coche et la Porsche-citrouille qui vous transforme en héros, il attendait l’heure comme on prend rendez-vous pour une opération délicate. Il savait, avait la clef et pas de billet retour, et le camion qui aurait pu le ramener au bon vieux temps du rock’n’roll était bel et bien à la casse. Sold out.
Et justement, ce lundi 15 août 1977 au soir, le chanteur se rendit très tard avec sa petite amie du moment, Ginger Alden, chez son dentiste, un certain Lester Hoffman, pour se faire... détartrer : en fait, avec tout ce qu’il avalait, ingurgitait comme substances toxiques, ses dents se déchaussaient une à une, dénudant ses gencives, et il en souffrait, tout comme sa teinture fondant sous les spots lui brûlait les yeux. Il en était là. Puis il revint avec sa petite cour à sa propriété où il fit de deux heures à quatre heures du matin... une partie de racket ball, une sorte de tennis de table à lui, et interpréta pour se détendre quelques gospels au piano. Chaque fois, c’était le même rituel, les rires appuyés et les pains au clavier, les intros téléphonées et les refrains inachevés. Il prépara aussi son voyage du soir, un vol pour Portland, dans le Maine, où il devait chanter le lendemain mercredi. A 4 h 30, il prit son lot de pilules habituel, un singulier cocktail à base de Seconal, Placidyl, Valmid, Valium, Demerol, le rêve à la carte, de quoi assommer un rocker ou un bœuf : pas lui. Pour échapper à un destin pareil, fût-ce quatre ou cinq heures, il fallait les grands moyens, d’autant plus qu’il y était accoutumé, quasiment immunisé. Deux heures après, il ne dormait toujours pas, et remit ça, et encore vers huit heures, selon la légende qui lui tenait désormais lieu de biographie. Il voulait être en forme à son réveil, éviter le « casque » des mauvais jours, la sale migraine qui fait fuir le soleil. La chasse au sommeil était devenu un de ses sports favoris, et il en perdait tous ses moyens : dans ces moments-là, il était comme un moteur qui ne veut pas s’éteindre, en panne de vie, se disait qu’il avait tout et passait à côté de tout. Il se regardait les yeux grands ouverts, figé sur ce lit de trois mètres sur trois comme s’il était déjà mort, depuis longtemps, et contemplait la femme allongée près de lui en égrainant des souvenirs, d’autres corps qui se confondaient toujours en un seul. La vie tenait en une seconde. Existait-il un type plus seul que lui au monde à cette heure-là? Il aurait payé cher pour le voir et lui dire un mot. Marilyn avait dû connaître ça, pendue à son dernier téléphone. Il avait désormais sa carte du « club ».
Vers 13 h 30, sa compagne se réveilla dans un lit vide : plus d’Elvis. Elle partit à sa recherche à travers l’appartement et le retrouva allongé dans la salle de bain, en pyjama, inerte avec un livre tombé à côté de lui. Un livre sur la vie. Il avait eu une crise cardiaque en allant aux toilettes, s’était écroulé sur la moquette et avait dû lutter un moment, étouffer, peut-être appeler ou tenter de le faire, avant de lâcher prise et regagner les plaines éternelles. Lord Have Mercy : triste fin pour un roi, fût-il du rock. Vers trois heures de l’après-midi, les secours l’emportèrent vers l’hôpital de Memphis, et il fut déclaré officiellement mort une heure après, à seize heures. Le prisonnier de la tour s’était enfin échappé : ce dieu noir qu’il invoquait chaque soir au piano l’avait entendu.
Dès le lendemain, dans la grande tradition de Rudolph Valentino, 80 000 fans se réunissaient le long du boulevard qui portait son nom depuis cinq ans, au Highway 51 South Memphis, pour se déclarer orphelins. Mais beaucoup pensaient qu’il était parti trop tard ou trop tôt, et qu’il faudrait du temps pour oublier ce qu’il était devenu et retrouver le rebelle platine des années Sun, RCA première manière, le neveu de l’oncle Tom Parker, qui n’était ni donc ni Tom ni colonel. Pour ranimer le jeune homme de Tupelo, qui avait le feu dans la peau et des anges dans les yeux, le sourire le plus meurtrier du comté, le plus poli des voyous ou son contraire.
Et à son enterrement, digne des meilleures sorties, ils furent aussi des milliers à accompagner le cortège, le corbillard argenté suivi de six motards et de 16 voitures noires, façon limousines, qui remonta le boulevard Presley sur cinq kilomètres, jusqu’au cimetière tout proche. De toute façon, on l’enterra à la maison, car c’était le plus sédentaire des hommes et qu’il n’avait jamais eu qu’une seule idée depuis 20 ans : rentrer et rapporter ses chansons à sa mère, cette galette d’or qu’il s’était payée pour son anniversaire. Cela s’appelait « My Happiness » et – un titre prémonitoire – « That’s When Your Heartaches Begin », datait de 1953, et la secrétaire du studio, qui se prénommait Marion, avait même noté sur sa fiche, de manière tout aussi visionnaire : « EP : voix à écouter, bon chanteur de ballades » (sic). Ce jour-là, il avait offert à la brave Gladys un cadeau hors de prix : son destin. C'était après que tout s’était gâté. Personne ne douta jamais qu’elle l’attendît là-haut, et l’incitât dorénavant à trouver un job sérieux. Elle l’avait toujours dit, qu’il n’y avait pas d’avenir en musique pour un garçon honnête !
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Alain..

Site sur le son et l' enregistrement de Claude Gendre http://claude.gendre.free.fr/
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