7-Les disparus "P.OCHS/J.CROCE/ SID VICIOUS/S.RAY VAUGHAN/S.DENNY"

La base de notre passion !
Répondre
Avatar du membre
hencot
Super Modérateur
Messages : 2342
Enregistré le : mer. 31 mars 2010 18:46
Localisation : 33.. prés de chez Charles
Contact :

7-Les disparus "P.OCHS/J.CROCE/ SID VICIOUS/S.RAY VAUGHAN/S.DENNY"

Message par hencot »

PHIL OCHS/JIM CROCE/ SID VICIOUS/STEVIE RAY VAUGHAN/SANDY DENNY
Partis en route ou La vie est une chanson triste

Et les autres, tous les autres. Les Jim Croce, Stevie Ray Vaughan, Sid Vicious, Peter Tosh, Sandy Denny, Karen Dalton, Syd Barrett, Laura Nyro, John Denver, Ian Curtis, Dennis Wilson, fauchés à la fleur de l’âge, ou de la carrière, et tombés entre deux disques, deux concerts ou parfois même pendant... D’une mauvaise prise ou d’une session de trop, d’une ligne de basse ou de coke, d’une nappe de synthés ou d’un nuage de hash, du ciel ou de la route, parfois même d’une balle comme le rasta de la liste, Peter Tosh, abattu à son domicile à 42 ans par une mafia locale, alors qu’il allait prendre la tête d’une radio de son île. On serait tenté d’aligner ici les dates, les âges, et les causes de décès sans autre forme de procès, de commentaire pour témoigner de la complexité de métiers qui, à défaut d’être une vie, sont parfois une mort, une fin en soi. Rappeler combien la vie d’artiste n’est pas évidente, pas donnée à tout le monde, et en tout cas fréquemment reprise. Souligner que les poètes de la six cordes sont rarement de taille à affronter le Grand Frère – Big Brother – surtout quand ça se met à marcher pour eux et qu’il leur faut à la fois composer et... composer, c’est-à-dire être et paraître. Qui se souvient que le fondateur et guitariste du groupe Chicago, Terry Kath, se tua à 31 ans, en jouant à la roulette russe, et d’ailleurs qui se souvient même de lui, un quart de siècle plus tard? Au box-office aussi, comme dans un refrain, le temps emporte les visages et efface les voix, raye de ses rides les plus beaux sillons...
Il était cinq heures du matin, ce 23 janvier 1978, lorsque ce musicien autodidacte, qui passait la soirée chez un ami aussi passionné d’armes à feu qu’il l’était lui-même, se mit à manipuler un pistolet semi automatique 9 mm de la collection et entreprit de le nettoyer, façon John Wayne. Il avait toujours aimé le frisson glacé de l’acier dans sa paume, le galbe des crosses et l’odeur de la poudre, presque autant que l’éclair strident des Rickenbacker, quand le médiator leur griffe d’un riff le dos, que la guitare gémit et vous raconte sa vie. Il buvait à ce moment-là autant qu’il se droguait, ce qui n’était pas peu dire et signifiait surtout coke, la pire ennemie du musicien après le chanteur. Et comme le propriétaire des lieux le mettait en garde depuis la cuisine sur ses manipulations, il ôta le chargeur de l’arme pour bien s’assurer qu’il ne contenait pas de balle, puis pointa le canon sur sa tempe et appuya sur la détente en s’exclamant : « Ne t’en fais pas, il n’est pas chargé. » Ce furent bien entendu ses derniers mots. Il avait juste oublié qu’en réinsérant le chargeur, il avait ôté la sécurité et réintroduit dans le canon une balle qui avait échappé à sa vigilance, la seule du barillet, celle du destin. Ce qui somme toute constitue une fin de carrière aussi spectaculaire qu’absurde, surtout lorsqu’on laisse derrière soi un enfant en bas âge et une jeune et jolie veuve – prénommée Camelia ! – qui épousa plus tard l’acteur Kiefer Sutherland... Rien ne se perdait jamais sur Melrose Avenue, quand on y jouait sa vie « live ».
Phil Ochs : courir contre le vent
Si Nick Drake était une sorte d’étudiant attardé, aussi décalé qu’un poète peut l’être dans le show-business et neurasthénique qu’une vieille Anglaise au Top Ten, Ochs était à la fin un militant sans cause, un voyageur qui ratait ses trains, vieillissait sur pied et comptait dans le ciel du Village les disques d’or de son ex-rival Bob Dylan.
Son style n’avait en fait rien à voir avec l’autre, pas plus que son look ni sa voix – Ochs était un classique, à tous points de vue, qui faisait plus dans le premier degré que dans la métaphore, vous disait les choses en face et plutôt deux fois qu’une. Mais ils avaient débarqué en même temps dans le paysage musical des sixties et l’un n’avait jamais cessé de distancier, éclipser l’autre au box-office : Ochs n’y était d’ailleurs jamais entré, trop sulfureux pour ça. Le genre de type à écrire Le Déserteur et y nommer le Président en toutes lettres. Vu ses idées et sa formation, il aurait dû faire carrière dans la presse, et Dylan le lui reprochait assez, en le traitant de journaliste quand il se voulait chanteur et, d’une certaine manière, se rêvait Dylan, qui en était déjà à autre chose, à rompre avec lui-même. Alors, à la fin, il se déguisa même en Elvis, qui lui aussi n’en pouvait mais, posa pour un album en costume à paillettes et l’intitula amèrement Greatest Hits : il n’en avait quasiment eu aucun. Mais quand fut-il lui-même, vraiment Phil Ochs ?
Ses trois premiers albums, chez Elektra, étaient ce qu’on pouvait faire de plus engagé, « à message » comme on disait alors, dans la droite ligne de Woody Guthrie et de son contemporain Pete Seeger : des brûlots à l’ancienne, dénonçant pêle-mêle Johnson, Nixon, le Vietnam, la ségrégation, la colonisation, les assassins de John, Martin, Bob, et tutti quanti. Du pur et dur, du « singing journalist », et pourtant pas ce qu’il fit de meilleur, avec le recul du temps. Trop direct, évident, daté : It Ain’t Marching Anymore, Love Me I’m A Liberal, Power And The Glory, Draft Dodger Rag, The Marines Have Landed On The Shores Of Santo Domingo, Talkin’ Vietnam, Talkin’ Cuban Crisis etc., tout cela manquait de finesse, de nuance. Mais on lui devait aussi des classiques comme Chords Of Fame ou There But For Fortune, qu’avait repris, et pour ainsi dire gravé pour l’éternité, Joan Baez. Entre-temps, Bob avait évolué, révolutionné, électrifié, « sur-réalisé » son style, et Phil en fit donc de même, à sa façon, c’est-à-dire quasi confidentiellement, et finit par mourir de cette part d’ombre qui grandissait sans cesse en lui. Du succès de l’autre. La chance n’était pas à ses côtés, et il se réveillait chaque matin face à un type séduisant, courageux, sympathique et terriblement naïf, du genre à croire qu’on pouvait changer le monde avec un couplet. Un brave texan fiché par le FBI, admirateur de John Wayne (pourtant son pire adversaire, si tant est que ce dernier ait jamais soupçonné son existence !) et pas assez cynique pour nager avec les requins. Irrécupérable. Sans avenir, puisque sans concessions.
Au milieu des années 60, il arrêta de considérer sa guitare comme un fusil, se mit même au piano, s’entoura d’un orchestre de chambre et entreprit de chanter la vie, c’est-à-dire le détail de ce qu’il évoquait jusque-là en panoramique, les instants du jour, à la manière d’un chanteur de variété intelligente. Ses mélodies devinrent riches, ses textes plus subtils, sa voix d’adoucit, s’envola, et il en résulta deux ou trois albums superbes, dont un chef-d’œuvre absolu, et comme il se doit méconnu : Pleasures Of The Harbor, en 1967. Dans ces Plaisirs du port, au nom évocateur, tout était parfait, inspiré, délicat, mais personne n’en voulut : son public lui demandait des chansons de combat – de refaire ce qu’il avait si bien fait naguère, de rester lui-même et de continuer à invectiver Goldwater ou McNamara –, et les autres ne s’intéressèrent pas à un artiste sur le déclin, qui devait n’avoir plus rien à dire pour en arriver là : chanter la fleuriste d’à côté ou les rumeurs de la ville. C'était tout le contraire : il y dépeignait avec justesse et bien plus d’efficacité qu’avant des petites scènes de vie, d’extérieurs rue et d’intérieurs sentimentaux qui ne payaient pas de mine, mais parlaient bien des gens, des instants volés comme on n’ose pas les écrire, parce qu’il ne s’y passe apparemment rien et qu’ils contiennent pourtant tout. Flower Lady, Basket In The Pool, The Floods Of Florence, First Snow, Hazard Kentucky, In The Heat Of The Summer, The Passing Of My Life, Outside Of A Small Circle Of Friends... Ses nouveaux titres en disaient déjà long, à la manière d’une chronique intimiste et subtilement provinciale : Personne n’offre jamais de fleurs à la marchande de fleurs... Et personne ne chantait jamais ça.
Le plus étonnant est que, pendant ce temps-là, Dylan, tombé de sa moto entre deux vies, s’enlisait réellement de son côté, changeait de peau comme de chapeau et en arrivait à des albums de reprise et de country music, et qu’il lui faudrait quatre ans pour se remettre en selle. Mais il était Dylan et à Dieu, on pardonnait tout, ou presque : quand on a été emporté si jeune par le vent, on peut avoir ses trous d’airs. Eût-il enregistré l’un des albums de Phil à cette époque, que le résultat eût été surprenant, peut-être. If... Mais la question ne se posait pas, et Philip David le faible, le fragile, le trop sincère, arrivé au seuil de la trentaine – très tôt pour un autre, trop tard pour lui – s’était mis à boire, un classique du genre, et plus curieusement, mis en tête de... travailler avec le célèbre colonel Parker, qui « manageait » le King, Elvis Presley, alors en plein come-back de Vegas et autre NBC Show!
Quelle mouche avait bien pu piquer le contestataire Rive Gauche new-yorkais, le pote de Joan Baez et de Peter, Paul and Mary, le « rouge » de service d’aller chasser sur les terres du sudiste ultraconservateur, on n’en saura jamais rien, sans doute un fantasme de bar, un pari de comptoir ? ! Déjà presque un suicide, et le ridicule assuré. Toujours est-il qu’il commença à délirer, dériver, décliner, et se retrouva en 1973 en pleine Afrique Orientale, près de la Tanzanie, où il se fit une nuit attaquer, dépouiller et surtout à moitié étrangler par ses agresseurs : il laissa dans cette aventure non seulement ses économies et ses illusions, mais surtout... ses cordes vocales, sévèrement altérées, et encore plus précieuses que celles de sa guitare. Autant dire son seul outil de travail et sa fin de carrière déjà bien compromise. Tout le reste fut à l’avenant, et n’a plus rien à voir avec le rebelle fringant des sixties, qui haranguait campus et chaînes de montage : il ouvrit un bar, fit faillite, se refit dévaliser, changea de nom, de ville, et même de tête tant l’alcool et la vie faisaient leurs ravages insidieux, mais ne parvint jamais à s’oublier, à effacer ses meilleures années des miroirs d’hôtels où il ne se reconnaissait plus. Ses amis l’évitaient, ses collègues l’ignoraient, son frère le soutenait à bout de bras, et il tombait, tombait, tout surpris qu’on pût descendre aussi bas.
En 1975, la guerre du Vietnam se termina officiellement et il en conçut une secrète victoire, et le sentiment que sa page se tournait définitivement. Nixon était parti, Allende venait d’échouer, Castro trônait toujours, Reagan lorgnait déjà la présidence. Le disco commençait à sévir, et Dylan, plus insaisissable que jamais, était revenu en force et triomphait partout avec Hurricane. Une sorte de talkin’blues qu’il aurait pu lui-même écrire, si le destin l’avait voulu, et qui racontait l’histoire vraie d’un boxeur black mis au tapis par la société. Comme sa santé l’avait lâché, qu’il avait perdu sa voix, sa plume et même sa flamme, Phil se réfugia à plus d’âge chez sa sœur, où il se pendit un soir de 1976 à la porte de la salle de bains, tel un bon vieux pardessus fidèle, qui a fait son temps et vu glisser sur lui toutes les pluies du ciel. Il avait 35 ans. Et à l’instar de nombreux confrères, il devint plus important après sa mort, comme si la gloire tapie dans le noir avait décidément le culte des beaux cadavres.
Ses plus jolies chansons étaient aussi les plus désenchantées, des ballades piano-voix en pleine période d’harmonies vocales et de groupes, qui parlaient de Jim Dean of Indiana ou No More Songs : « A star is in the sky/It’s time to say goodbye/A whale is on the beach/He’s dying/A white flag in my hand/And a white bone in the sand/And it seems that there are no more songs ». C'était Phil Ochs, « l’autre » folksinger, le Dylan du pauvre, pour certains, des pauvres, sûrement. Un baladin.
Jim Croce : celui qui monta trop haut
C'était aussi le qualificatif qu’on pouvait appliquer à Jim Croce, le plus grand des « petits » auteurs-compositeurs-interprètes US des années 70, et l’un des plus méconnus. Si d’aucuns n’avaient jamais rencontré « le » succès populaire de leur vivant, et en étaient peut-être morts prématurément, son problème à lui était de ne l’avoir atteint qu’une fois, presque par procuration, et d’avoir disparu dans la foulée avant d’imposer un visage, une voix, un nom. Il avait écrit un standard, repris par Frank Sinatra en personne, qui s’intitulait Bad Bad Leroy Brown et serait même interprété en France par Sylvie Vartan, et s’éclipsa peu après à la manière des grands, des aînés, en se crashant en avion, devenant du coup l’homme d’une chanson qui, en prime, ne lui ressemblait guère. Pas de métier plus ingrat que le show-business, y compris lorsqu’il vous consacre : c’est rarement pour les bonnes raisons, même si elles sont toujours bonnes à prendre.
S'il fallait jouer au jeu stupide des « têtes à », il n’avait pas vraiment une gueule de compositeur, Jim, avec son énorme moustache mi-Groucho mi-Castro et son nez épaté, mais plutôt de musicien, ce qu’il était d’abord, et depuis toujours, collectionnant même les guitares comme d’autres les voitures ou les timbres : quand on apprend l’accordéon à 5 ans, c’est qu’on a des envies d’avenir, des nostalgies de province ou un rêve de musique. Il l’avait réalisé, en commençant par écumer les bars de Pennsylvanie, puisqu’il était né à Philadelphie. Mais là où les autres se regroupaient, fleurissaient, s’électrifiaient, bref, se « poprockisaient », lui se mit en ménage musical : il constitua avec sa femme Ingrid un duo familial, cool et quelque peu baba, résolument folk, qui tourna beaucoup dans les circuits universitaires, les bars et les cafés en interprétant du Joan Baez, Woody Guthrie etc., monta à New York et finit par enregistrer un premier album en commun, intitulé comme il se doit Jim and Ingrid. Mais ceux-là n’étaient pas pressés, et le succès prit son temps, écartelant Jim entre ses chansons du soir, espoir, et ses jobs de camionneur ou d’annonceur publicitaire à la radio dans la journée. Entre la vie qu’on vit et les rêves qu’on en fait.
Il savait que tout vient à son heure, à qui sait attendre et composer, et avait un joli coup de main, un bon doigté de guitare et un sens inné de la mélodie évidente, celle qu’on croit reconnaître en l’écoutant pour la première fois, tellement elle va de soi, dont on se dit qu’on aurait presque pu l’écrire soi-même, juste parce qu’elle vient du fond de l’autre et parle au meilleur de vous. Un secret bien gardé chez les compositeurs, et qui ne court pas les musiciens, généralement trop habiles et orfèvres en la matière, qui vont s’ingénier à peaufiner, développer, compliquer parfois un thème, là où il faut en rester au cri du cœur et au premier jet : cinq ou six notes qui coulent de source et vous emballent en moins de deux, si vous êtes une fille, vous donnent les moyens de séduire votre partenaire si vous êtes un garçon. Le truc, le knack, et il l’avait. Ce qui ne lui donnait pas d’état d’âme ni de folie des grandeurs, mais le faisait plutôt rire : lui aussi ne prenait pas ça trop au sérieux, simplement il aimait vraiment jouer, chanter et tout, et n’aurait jamais pu terminer une journée sans sa demi-heure de gymnastique musicale, histoire de se dégourdir les doigts et se réchauffer le cœur, comme on allume un feu ou on caresse la joue d’un être cher. C'était sa respiration, son expression, sa vie, et ça avait marché partout, des Campus au Village, même à l’armée, jusqu’à son tandem conjugal. Mais ceux-là étaient des provinciaux dans l’âme et New York leur pesa très vite, il revendit ses collections de guitares et ils rentrèrent chez eux, dans leur ferme de Lyndell, Pennsylvanie, où ils eurent un enfant. Leurs désirs étaient simples, naturels, et le premier s’appelait bonheur. Pas le genre à se défoncer pour rien, dealer du rêve ou vendre son âme au premier diable qui passe : ces deux-là, désormais trois, avaient les pieds sur terre, et n’aspiraient à rien d’autre que de vivre d’amour, de musique, et de bonnes chansons. Existait-il d’ailleurs une autre vie? Et Jim ne doutait pas que ses œuvres, atypiques ou académiques selon qu’on les apprécie ou non, fonctionnent un jour à leur tour : Cat Stevens ne cassait-il pas alors la baraque avec ses ballades hors normes, et plus près d’ici le Canadien Gordon Lightfoot, Tim Hardin et Tom Rush? Et comme dans les plus belles histoires, ce jour vint enfin.
C'est dans les années 1970 que la gloire leur tomba du ciel, qui deviendrait bientôt leur pire ennemi, avec un contrat de trois ans pour Jim chez ABC Records, et un premier album sorti en mai 72 qui le propulsa tout de suite à la une, et, à sa façon, vers sa fin. Le disque s’intitulait You Don’t Mess Around With Jim, et ne comportait pas une, mais une poignée de chansons superbes : outre le titre éponyme, Operator, Time In A Bottle, Photographs And Memories, New York’s Not My Home (on ne saurait mieux dire), propulsèrent d’un coup le petit guitariste débonnaire, zen et marrant au sommet du Top Ten tant espéré, à seulement 29 ans, alors qu’il en était encore quelques mois avant à revendre ses Gretsch collector de 1959. Le miracle, le rêve de tout musicien, plus rare encore qu’un grand chelem au Sands, qui s’amplifia avec son album suivant, Life And Times : sorti en janvier 73, il contenait le fameux Bad Bad Leroy Brown, dont il ne verrait même pas le bout, toutes les bonnes, bonnes choses qui l’attendaient, et dont le single se vendrait à deux millions d’exemplaires, classé dans les charts, sans parler de la version de Sinatra. C'était l’apothéose.
Du jour au lendemain, il devint numéro un, le type des photos, vit son visage s’afficher en géant, plus grand que les monts Rushmore, sur les panneaux publicitaires du Billboard qui dominaient Sunset Strip, à LA : autant dire qu’il siégeait au paradis et à la droite de Dieu qu’on surnommait ici Frankie. Là-haut, c’était lui, tout petit dans la vie, inconnu d’hier et peut-être de demain, souriant à l’avenir avec des dents à chanter le Bottin, s’il le fallait, et il était le roi. Il pouvait fermer les yeux, les rouvrir : il était toujours là, immense sous le soleil, figé entre deux palmiers, et pour bien faire passer le message, la légende courait sous son portrait avec ces simples mots, résonnant presque comme un hymne national : « And it’s bad, bad Leroy Brown/The baddest man in the whole damn town/Badder than old King Kong/And meaner than a junkyard dog ». Ce qu’on appelle un hit, et une révolution dans sa vie, puisqu’on lui demandait soudain des chansons de partout, que ses voisins découvraient son existence, et que ce qu’il pensait avoir écrit, composé en vain au fil des années prenait tout son sens : il transformait en tube tout ce qu’il touchait, et n’en revenait pas lui-même. Ça marchait, on le chantait dans les rues, et son téléphone n’arrêtait désormais plus de sonner, sans que ce soient des créanciers! La vie valait d’être vécue...
Déjà, le troisième opus était en chantier, avec de nouvelles perles hors pair comme I Got A Name ou Lover’s Cross, futurs classiques à leur manière, et sa sortie était prévue pour décembre 73 : le bout du monde ! Jim, qui venait de fêter ses 30 ans au début de l’année et s’était naguère promis de réussir ou laisser tomber à cet âge-là, marchait sur un nuage, n’arrivait pas à croire à ce qui lui arrivait, et considérait désormais sa guitare comme un trésor national, tant elle lui avait fait de cadeaux. Lui qui était plutôt sédentaire, n’arrêtait plus de bouger, de sourire, de répondre, de négocier, et il regardait déjà derrière lui ses anciennes pochettes avec Ingrid comme d’aimables prémices, un signe du ciel qui lui avait montré le chemin, l’invitait maintenant à tous les voyages. Quand donc trouverait-il le temps d’écrire à nouveau? Mais si écrire, c’était d’abord vivre, il aurait de quoi dire!
Avec son guitariste Maury Muehleisen, ils n’arrêtaient plus, s’éclataient comme des gamins, faisaient des paris et allumaient la radio juste pour s’entendre, pour s’assurer que tout cela était bien vrai, et qu’ils n’avaient pas bu un verre de trop ou fumé une mauvaise herbe. Et lorsqu’il repassait d’aventure devant l’université de Villanova où il avait tant trimé, fantasmé, chanté ses lendemains, à Philadelphie, il se disait que décidément ce pays avait du bon malgré ces histoires de Vietnam, d’émeutes et de Watergate, et que James Joseph Croce, fils de ses parents, n’avait finalement pas si mal réussi son coup, face aux Bowie, Bolan et autres Lou Reed branchés de la City. La tradition finissait toujours par payer, et ses chansons parlaient de racines, de solitude, de nostalgie, de sentiments diffus et de vérité des êtres, toutes ces choses que les gens ressentent et ne savent pas traduire, se dire à eux-mêmes. Lui, il avait trouvé les mots, écrits tout au fond de lui, avait puisé dans ses secrets de minuit, ses chimères et ses certitudes, et n’avait jamais cessé d’y croire, et la chance avait fait le reste. Sans elle, et bien sûr la santé, on n’était rien dans ce métier, qu’un vieux chanteur de 20 ans ou un suiveur sans but, et il ne voulait ressembler à personne, mais tracer tout seul son chemin, à la Paul Simon, prendre la voie James Taylor et doubler le pilote de tête. Et puis composer aussi pour les autres, parce que cela permettait de prendre ensuite le temps de soi, d’avoir les mains libres et propres.
Oui, en cette rentrée d’automne, il avait vraiment tant à faire, tant de chemin à parcourir et d’émotions – c’est-à-dire de chansons – à partager qu’une vie n’y suffirait pas. Tout un destin devant lui, dont le gosse qu’il avait été et demeurait quelque part n’aurait pas osé rêver, pour ne pas se réveiller en lambeaux. Et de se répéter en silence avec un demi-sourire entendu, que lui seul pouvait voir et comprendre : « Dix mille chansons m’attendent, là-bas devant, à l’horizon de mes jours, donnez-moi juste cent ans... » Un fameux rendez-vous. Un frisson parfait, et un sacré bon feeling, et il brûlait d’avance les planches du Troubadour, avec tous ces hits inconnus, brûlants et imparables qui lui démangeaient déjà la main. Le bonheur, ça devait être ça, savoir que de bonnes choses vous sont promises et les savourer d’avance, aller à un rendez-vous où l’on est sûr d’être indispensable, l’homme de la situation. Traverser toutes ces villes et ces rues et découvrir que ses pas perdus ne l’étaient pas, qu’on a rejoint l’horizon et qu’on s’y sent chez soi, comme dans un refrain idéal. Encore une chanson à faire, un jour ou l’autre : le chemin qui mène à soi, ces portes dont on a toujours eu la clef, sans jamais trouver la bonne poche, ces gens qu’on reconnaît sans les avoir jamais vus... La terre originelle qui colle à vos semelles, où qu’elles vous portent.
Et en ce matin du 20 septembre 1973, il avait la tête ailleurs, partout, dans les nuages et dans ses cordes, son ring musical à lui, lorsqu’il monta avec son guitariste et cinq autres passagers dans le petit avion qui allait l’emporter vers de nouvelles aventures. Il y avait là Maury, son frère de studio, un road manager nommé Morgan Tell, un certain George Stevens qui était comédien, un publicitaire et le pilote, Robert Elliott, qui avait été appelé à la dernière minute : le départ n’était pas prévu si tôt, pas ce jour-là. Jim venait de se produire dans un collège de Northwestern State, à 75 miles au sud-est de Shreveport, et allait remettre ça dans un autre à Sherman, au Texas, pressé d’en finir. Le parcours du combattant chanteur. Cela n’arrêtait plus, désormais, et il ne savait pas dire non, pour l’avoir si souvent entendu lui-même auparavant, s’être vu refermer tant de portes, raccrocher tant de téléphones au nez par le passé. Il avait tellement attendu ce moment-là, ces sensations et ces secondes, qu’il aurait presque payé pour y aller, en savourait chaque image, en rapportait chaque mot comme un cadeau : un souvenir. Autant dire un sujet. Qui savait la suite de l’histoire? Il fallait tout mordre, avaler, boire au goulot : capter les choses. Prendre le jour qui venait comme le premier et le dernier du monde. Chaque instant comme l’air du temps, plus grand hit jamais fait ici-bas.
L'avion, un monomoteur, fit chauffer ses entrailles, ronronner quelques secondes les machines, et commença de rouler paisiblement sur la piste en prenant de la vitesse, cependant que tout le monde conversait, riait, pensait à autre chose : comment aurait-on pu seulement soupçonner la seconde d’après? Parvenu au bout de la piste, il décolla en vrombissant, prit de l’altitude face à un petit bois qui bordait l’aérodrome, s’éleva dans ce matin parfait de Louisiane. Un vol comme les autres, avec des passagers hors du commun, la routine. Soudain il tangua, hoqueta littéralement, et alors que rien ne le laissait prévoir, accrocha le sommet d’un arbre qui le freina, interrompit net son ascension et le tira brutalement en arrière, comme si le sol avait voulu le rappeler, le rattraper. Comme s’il y était rattaché par quelque chose, une sorte de fil invisible. Il n’avait pas pris assez d’élan, l’accident stupide par excellence, tant on n’y pense même plus, et aucune parade possible, à cette hauteur et à cette vitesse : rien. L'appareil fauché en vol pivota, tournoya, et piqua brutalement du nez au milieu de la forêt toute proche, où il s’écrasa violemment, se crasha en explosant et en s’enflammant, moins d’une minute après le départ. Personne n’avait rien vu venir, ni finir, et n’y aurait même cru, tant cela sentait la mauvaise série. On ne tombe pas lorsqu’on aperçoit enfin la cime. Il n’y aurait plus jamais de concert, de télé, de chansons, et le prochain disque, aussi bon, sinon meilleur que le premier datant d’à peine deux ans, sortirait tout seul en décembre, comme un grand, sans personne pour le défendre ou le représenter.
L'histoire s’arrêtait là, ou peut-être même commençait-elle, tant cet artiste discret, habité, atypique, allait désormais faire son chemin dans la tête de tous ceux qui ne découvriraient son existence qu’avec sa disparition, et continueraient le combat à sa place, portés par ses mots. Ses amis garderaient l’image d’un faux dilettante, grattant des après-midi entières sa guitare au bord d’une piscine ensoleillée, à la recherche de chansons qui jouaient à cache-cache avec lui, dans le crépuscule californien. L'archétype du songwriter américain, intemporel, flegmatique et insidieux, fors ce maudit arbre que le grand scénariste céleste avait dressé un matin de septembre entre l’avenir et lui, comme si les bons gars de la côte Est n’avaient d’autre solution que de rester dans l’ombre de leurs challengers, en ces années west coast and pop. Et sur sa pierre tombale, on grava en catastrophe ce deuxième chiffre fatidique qui est l’obsession, la réponse secrète de toute vie : James Joseph Croce, 1943-1973.
Sid Vicious : Signe particulier Néant
Si John Simon Ritchie mourut lui aussi jeune, à 21 ans, sous le nom de Sid Vicious, ce fut plus classiquement d’une overdose, pour rester dans les traditions, et c’est sa petite amie de l’époque, une certaine Nancy Spungen, qui se fit trucider d’un coup de couteau dans le ventre à peine six mois auparavant dans leur chambre d’hôtel, ceci n’étant peut-être pas étranger à cela. La scène se passait en octobre 1978 au Chelsea Hotel, à New York, et quatre mois plus tard, le bassiste le plus fou de la scène punk, l’enfant terrible des Pistolets du Sexe, implosait d’une overdose dans la chambre d’hôtel d’une copine, à Greenwich Village. La boucle était bouclée. Il devait comparaître quelque temps après en justice pour complicité éventuelle à ce crime, qui resterait à jamais impuni, probablement une affaire de dealers. Du pur Vicious, comme aurait chanté naguère Lou Reed, quand il attendait son homme, son marchand de sable blanc.
C'était un violent. Un bagarreur, un provocateur, un anar pur et dur qui, du haut de sa haute taille, ne rêvait que d’en découdre. Un rebelle sans futur qui aimait les Ramones, les Stooges, T.Rex et Bowie, ainsi qu’Eddie Cochran, traversa comme l’éclair le groupe le plus éphémère et mythique des années 70, massacra plus d’une basse – à tous les sens du mot : il en jouait très mal – et choisit en somme la pierre tombale plutôt que la case prison, tant il était énervé de nature : une peste. Avant d’être un groupe à succès, les Pistols étaient d’ailleurs un gang, les Johns, qui eut l’heur de rencontrer un certain Malcom McLaren, manager fraîchement émoulu des New York Dolls, et en quête d’un nouveau groupe qui sortirait de l’ordinaire. C'est le temps du kitsch, d’Alice et d’Iggy, de Patti et de Marilyn M... seconde du nom, des Damned et de Billy Idol, des crêtes et du piercing, du vert et du rose bonbon. De King’s Road et du Roxy’s.
Le premier à entrer dans le groupe avait été Johnny Rotten, le chanteur aux dents pourries, le rocker ricanant, la tête la plus brûlée d’Irlande et le sujet le plus brûlant de sa Majesté. Sid Vicious avait suivi deux ans plus tard, et n’avait « duré » qu’un an, sur les trois du groupe, mais suffisamment et suffisamment fort pour passer à la postérité, surtout qu’il y avait plongé tête la première ce fameux soir de février, et que la sienne ne s’oubliait pas comme ça. Ceux-là avaient tout pour déranger le père de famille, qu’ils brocardaient d’autant plus volontiers qu’ils n’en avaient eux-mêmes pas eu, et semaient le scandale derrière eux à faire passer les vieux Who et les éternels Stones pour des représentants de commerce en goguette. Ils éructaient, blasphémaient, assassinaient des standards, du God Save the Queen à My Way, s’affublaient de croix gammées ou couvraient les caméras de gros mots, quitte à se faire interdire et ne pas voir l’herbe repousser derrière eux. Des barbares, savamment orchestrés et mis en scène, dont on voyait d’abord les dents sur les photos d’époque, prêtes à mordre dans tout ce qui bougeait, et qui faisaient autant de bruit sur scène que dans la vie, et se tapaient d’ailleurs autant dessus en coulisses qu’ils s’en prenaient aux autres en public, revendiquaient l’arnaque et le bordel organisé. Un style qui en inspirerait plus d’un, au temps des Clash et des Jam, et marqua d’autant plus les esprits qu’il eut la beauté de l’éphémère. Ceux-là étaient de passage, en scène comme en vie, et balançaient dans la salle le micro ou l’objectif, tout ce qui leur passait par la tête ou par les mains, dans la lignée de ces Dada dont ils n’avaient eux-mêmes jamais entendu parler. Ils sentaient le soufre, marchaient à l’acide et trempaient chaque mot, chaque image dans le vitriol : effet garanti.
Et leur premier titre phare, Anarchy in the UK, extrait de leur seul album officiel, Never Mind the Bollocks, aux légendaires couleurs jaune et rose kitsch, fit donc l’effet d’une bombe dans le paysage musical. « Ils » ne respectaient rien, à commencer par vous, pouvaient achever un concert en demandant à leur public « s’il n’avait pas l’impression de s’être fait arnaquer » (!), faisaient feu de tout bois : Rotten et Vicious se complétaient, se ressemblaient même curieusement dans ces moments-là, jouaient à une sorte de concours de provocations dont on ne savait jamais très bien de quoi il allait accoucher à chaque fois. Au pays de Cliff Richard, et même de Keith Richards, cela détonnait, et aucune de leurs prestations ne passait inaperçue, fussent-ils interdits de plateau, bannis des radios et exclus des têtes de gondole, lorsqu’ils lançaient leur fameux : « I am an antichrist/I am an anarchist/Dont know what I want/But I know how to get it/I wanna destroy the passerby/’Cause I wanna be anarchy!/ Now don’t worry », avec la musique qui allait de pair. Un courant était né, qui dépasserait ses créateurs et leur survivrait même lorsque, après le décès de Sid, le groupe qui avait déjà atteint son point de non-retour, se déferait pour entrer dans sa légende. Le roman de Sid le Vicelard avec les Pistolets Sexuels ne dura donc qu’un an, de février 77 à février 78, et s’acheva dans le sang, puisqu’à défaut d’avoir raison de ses partenaires, qu’il avait fini par détester cordialement, il fut sérieusement soupçonné d’avoir occis sa petite amie Nancy, tout aussi junkie et destroy que lui, en ces temps où les murs clamaient leur alarmant No future, sur fond d’IRA, de Brigades Rouges et de Bande à Baader.
C'est au Chelsea Hotel, sur la 23e Rue, qu’ils se retrouvèrent début 1978 après sa dernière tournée américaine : il voulait désormais se produire en solo et elle se proposait de le manager. Elle l’avait toujours initié à tout : au sexe, à la drogue, à la vie, pourquoi pas au show-bizz? Ils partageaient bien la même seringue, pour être sûr de décoller ensemble, avaient leur nuage réservé, là-haut au-dessus de la Cité. Ne planaient jamais l’un sans l’autre, pour mieux s’envoyer en l’air, et regarder toutes ces fourmis danser le pogo sur leurs riffs, kiffer sur leurs délires. Jusqu’à ce matin du 12 octobre où on la retrouva à l’agonie dans leur chambre, numéro 100 à onze heures, allongée dans la salle de bains avec un couteau planté dans le ventre. Face contre le sol et tête sous l’évier, en culotte et soutien-gorge noirs, sur fond rouge vif : poignardée. Tombée sur le carreau, avec ce sang de 20 ans qui courait jusqu’au lit voisin, racontait sans fard ses derniers instants, son réveil improbable et le choc du réel, le côté le plus vicieux de sa vie. Cut. Lui errait dans le hall de l’hôtel, en larmes et totalement « chargé », comme on disait, c’est-à-dire défoncé, et plus paumé que jamais : un zombie. Qu’avait-il fait, vécu la minute d’avant, vu ou entendu dans la chambre? Quelle crise et quels cris? Il ne se souvenait de rien, que d’un trip à quatre mains, d’un shoot qui avait mal tourné, et puis le vide, le néant, Nancy éventrée, là, et lui dans le couloir, même pas capable de donner un signalement ou d’inventer un alibi : stoned. Il fut immédiatement interpellé, dégrisé, interrogé et inculpé d’homicide au second degré, mais Virgin – sa maison de disques – veillait au grain, et paya une énorme caution pour le faire libérer, en attendant le procès. Dehors, il était une victime, dedans, un coupable, et les tueurs d’ados ne vendent pas aux ados, c’était connu. Après, on verrait.
Alors, il commença à déprimer sérieusement, fut interné pendant quinze jours au service psychiatrique de l’Hôpital Bellevue, à la suite desquels il tenta de se suicider en se tailladant le poignet, sans grande conviction : on ne saute pas comme ça du Top Ten. Il était trop las, trop bas pour mourir debout, et traversait ses journées à plat ventre sur son lit, l’avant-bras rongé par ses fourmis rouges, ses piqûres de la nuit. Les Pistols étaient déjà derrière lui, du passé, un souvenir de vacances, et il ne rêvait que d’une plage, une de ces grèves cuivrées de publicité où l’on voudrait s’ensevelir; mais à New York, le sable était plus rare que l’or. En fait, c’était la première fois qu’il se sentait vieux, fatigué de sauter sur la photo pour dire qu’il était là, que la vedette c’était lui et pas l’autre, qu’il n’avait pas de temps à perdre et plein de notes à balancer. C'en était trop. En décembre, il fut arrêté à nouveau, pour avoir agressé le frère de la chanteuse Patti Smith, au cabaret Max’s Kansas City. Il ne savait plus où il en était, faisait n’importe quoi, commençait à se singer pour se ressembler. A faire du Sid Vicious, donc à être mauvais. Il fut emprisonné quinze jours, puis encore une fois libéré, grâce à papa Branson, le PDG de son groupe, et plus que jamais désemparé. Nancy n’était plus là pour lui éviter de faire des conneries, par exemple de flinguer Nancy. Il était de l’autre côté de la ligne, celle où rien ne vaut plus la peine de rien et où tout est donc possible, à commencer par l’impossible. Et il n’avait plus qu’une idée, se trouer la peau.
Le 2 février suivant, il y parvint enfin, et on le retrouva raide mort, bourré d’héroïne, chez sa nouvelle copine, une certaine Michelle Robinson qui aurait pu prendre des leçons de son ex-rivale. Il n’avait survécu à Nancy que quatre mois, plus que jamais défoncé à l’idée de l’avoir perdue et peut-être plus, et disparut à l’âge même de ce rocker mythique qu’il venait de reprendre, en face B de son singulier cover de My Way : il avait enregistré Something Else et C'mon Everybody, d’Eddie Cochran, deux chansons qui avaient tout inventé et sur lesquelles on pouvait mourir de bonheur. Qu’est-ce que la vie pouvait bien lui offrir après ça? Il avait tout eu, le ciel entre les mains, les clefs du paradis et le pire début de bio qui soit, les groupies à demeure et les princes au téléphone, des fontaines de livres sterling et ses chansons dans les transistors : tout! Et c’est l’acteur Gary Oldman qui l’incarna huit ans plus tard à l’écran, dans une biographie très libre intitulée Sid and Nancy, désormais unis par-delà les tabloïd, dans une légende moderne aux accents de fin du monde...
Monté en épingle, sinon de toutes pièces par le système qu’il prétendait dénoncer, Sid Vicious ne pouvait pas survivre sans éclater, imploser un jour ou l’autre, telle une grenade dégoupillée. Et il ne devait surtout pas vieillir, sous peine de devenir un Johnny Rotten brun, grimaçant et tiré, son frère ennemi de toujours qui donnait une version pathétique de l’âge d’or et prouvait à chaque photo qu’il n’y avait pas de vie après le rock, a fortiori le punk. Tout mais pas ça.
Il laisserait derrière lui juste une pose, une de ces moues rebelles et un peu vulgaires qui émaillent le monument aux morts du rock depuis les années mono. La même qui éclairait parfois la lèvre supérieure d’Elvis, d’Eddie, de Jimmy, de Billy Fury et les autres, qui terrassait les filles et dérangeait les garçons, dans leur glace après les cours. Le sourire provocant, à la limite du rictus, d’une génération sans illusions sur les précédentes, qui montrait les dents, avait faim et voulait mordre, embrasser et croquer tout ce qui pouvait l’être sans attendre son tour ni demander la permission. Des affamés du rock. Plus que tout autre, il avait porté sans le savoir à son summum une valeur suprême : l’instant. La seconde présente, vibrante comme un sol dièse. Il ne vivait que pour ça, jouer sur le fil de l’éphémère, et se fichait bien de ce qui pouvait arriver après. C'est d’ailleurs ce qui lui conféra sa petite éternité, le fit passer un temps à la postérité. Dans un ciel de vie, on aimait bien les étoiles, mais on retenait toujours les comètes.
Stevie Ray Vaughan : Le mauvais côté du manche
Et les rockers passaient, tombaient parfois de haut, de balcons, de toits ou d’hélicos. Pour des raisons professionnelles, on voyageait beaucoup dans ce milieu, à tous les sens du mot. Le 26 août 1990, le guitariste-chanteur Stevie Ray Vaughan, qui venait de se produire avec son groupe Double Trouble au Alpine Valley Music Theatre dans le Wisconsin, aux côtés de la crème du blues, Eric Clapton, Buddy Guy, Robert Cray et de son propre frère Jimmie Vaughan, termina son show homérique par une longue version de Sweet Home Chicago, dix minutes de transes absolues, reprises et rythmées par des milliers de spectateurs échaudés : « Come on/Oh baby don’t you wanna go/Come on/Oh baby don’t you wanna go/Back to that same old place/Sweet home Chicago ». La version, qui n’avait rien à envier à celle de ses Frères du Blues, Belushi et Aykroyd, mit littéralement le feu à la salle, et il y avait longtemps qu’Eric « Slowhand » ne s’était défoulé à ce point, n’avait plané aussi bien, entre deux, frôlé l’aile de l’ange et caressé la crinière de l’océan. Tout le monde en redemandait, debout et allumé, et c’était à ce moment-là qu’il fallait partir, sans faire de fausse sortie ni multiplier les rappels. S'envoler sur un nuage. Stevie le savait : toujours laisser le public sur sa faim, sur une bonne impression, pour qu’il n’ait qu’une envie : vous revoir. Alors, il salua, brandit sa Fender Stratocaster cuivrée dans le ciel, celle qui avait un manche en bois de rose brésilien verni, s’il vous plaît, marmonna quelques mots d’adieu et quitta la scène sous un tonnerre d’applaudissements, avec son éternel Stetson à la main : un signe distinctif qui fonctionnait encore mieux que la moustache à Santana.
Quelque part dans la nuit, deux hélicoptères attendaient l’équipe de Clapton, et par chance, il restait trois places de libres pour rejoindre justement... Chicago, que le reste des musiciens allaient regagner en bus : une pour Stevie, une pour son frère et une pour sa belle-sœur. Mais au dernier moment, deux d’entre elles furent indisponibles et il ne resta plus qu’une place : une seule. Et il la conserva donc pour lui. Cela s’appelait le destin, quand la poisse donne les cartes, et que tu tires le full. Le bon vieux plan de Buddy Holly, même si son maître à lui s’appelait plutôt Hendrix : même faim de musique, jusqu’à en dévorer à son tour l’instrument, même corps à corps avec lui jusqu’à en jouer dans le dos ou sur la tête, comme dans une posture érotique. Le cadet des Vaughan aurait bien fini par tomber un jour de quelque part, de son lit ou de son piédestal, tant il abusait, à l’instar de l’enfant vaudou, des stimulants en tous genres, à commencer par les décibels, et ne vivait plus que pour ces parenthèses où vous sentez Dieu monter en vous, au fil des sets et des ovations. Live tonight, 21 P.M. on stage. La pire des drogues et la plus dure à dealer, passé un certain kilomètre au compteur, un concert de trop ou une baisse de royalties. Vous vous sentiez partir, planer, escalader tous les ciels de la terre sur la gamme, et vous vous disiez qu’il faisait décidément bon être là-haut quand tout le monde scande votre nom de concert, que vous frôlez l’accord parfait avec votre band et que rien ne peut plus vous arriver ici-bas, en tout cas, rien de meilleur. Qu’y a-t-il de plus beau qu’un chorus de blues dans le noir, repris par une ville entière à vos pieds, qui vous souffle votre propre texte avant même que vous ayez ouvert la bouche? Quelle fille de Playboy, pin-up ou playmate, peut rivaliser avec « ça » ? Son dernier album ne s’intitulait-il pas In Step ? Vraiment, il n’existait pas de trip aussi fort que son job de neuf heures du soir, le flip qui précédait et celui qui suivait, car le plus dur était encore de décompresser, de redescendre entier du nirvana, et il fallait à chaque fois traverser en sortant de scène une sorte de sas invisible, sauf de ceux qui savaient, avaient déjà donné. Une ligne secrète au-delà de laquelle tu redevenais toi-même, enfin, l’autre, et tu réendossais tout, vêtements, souvenirs, galères, traites, pensions et le reste, la peau de ton rôle quotidien, celui qui s’appelait Stephen et courait derrière son double. Et ce soir-là, à peine extrait d’un rêve, il fallait s’envoler vers le suivant, au sens propre du terme. Durant les années de « tour », ce pays n’était plus qu’une chaîne de scènes, de loges et d’aéroports, une usine à sifflets et à applaudissements, et l’artiste une machine à chanter, signer et déménager...
Quelques minutes après son décollage, l’appareil, pris dans le brouillard, se fracassa sur une piste de ski, dans un centre de vacances situé de l’autre côté des collines, s’enfonça en pleine nuit dans un grand lit blanc, en tournoyant silencieusement comme dans un film muet. L'accident était tellement imprévisible et stupide qu’à destination, personne ne s’en aperçut avant l’heure d’arrivée prévue. Le lendemain matin, douze heures à peine après le dernier cri de sa guitare sur la scène locale, son rescapé de frère et son ami Clapton vinrent reconnaître son corps, entre autres victimes, dans les débris de l’hélicoptère. Il avait 35 ans, dont 30 de guitare et 20 de métier, et quelques milliers de concerts, de bœufs, de sessions et de séances au compteur, de Dallas à Austin en passant par Montreux et Tokyo, avec les David Bowie, Jeff Beck, Jackson Browne, Stevie Wonder, Johnny Winter et consorts. C'était comme ça : c’était la règle. Mais il n’aurait jamais cru rejoindre la liste si tôt : il en venait juste aux choses sérieuses...
Et dans la grande tradition des sorties si prématurées qu’elles en devenaient presque fausses, ses titres inédits commencèrent à devenir des succès posthumes, qui parlaient de ciel qui pleure et pleuvaient comme des Grammys, tombaient de là-haut telles des dernières volontés. Et il donna même, suprême récompense, naissance à une guitare qui portait son nom, encore plus haut et fort, et le ferait vibrer longtemps entre les doigts de ses pairs : la « Stevie Ray Vaughan Signature Stratocaster ». Cela vous posait un homme, même s’il avait toujours eu la bougeotte jusqu’à s’envoyer finalement en l’air. Et d’une certaine manière, il avait réalisé son rêve : il était devenu son instrument, faisait désormais corps avec sa musique, et gémissait dans chaque studio à la ronde, à chaque fois qu’un môme allumait un ampli et y branchait sa caisse.
Et quelque temps après, son ami et confrère Danny Gatton, autre fine lame de la gratte qui avait littéralement enfanté des artistes comme Roy Buchanan, et touché avec virtuosité à tous les styles de musique, jazz, soul, country, rockabilly, gospel – refusant tant d’être assimilé à l’un ou l’autre qu’on ne l’identifiât jamais tout à fait, face à des Vaughan, Knopfler, Ritenour, Carlton, Moore ou Santana – se tira à 49 ans une balle dans la tête, dans son garage du Maryland, près de Washington. Autant apprécié de ses pairs que méconnu du grand public, il avait si volontiers brouillé les cartes, varié les plaisirs et mélangé les genres, pratiqué et revendiqué l’art pour l’art, qu’on avait fini par le surnommer, non sans une pointe de cruauté, le « plus célèbre musicien inconnu » (« the world’s greatest unknown guitar player »), ou plus familièrement « Le humble » (sic), une maladie dont on pouvait parfois mourir, dans ce métier. Comme tous ces artistes pour qui la vie « passait avant », et en tout cas avant le commerce, et qui avaient refusé une fois pour toutes le formatage, il finit par la laisser dans l’histoire. Dès le début, il avait annoncé la couleur : « Je n’ai pas de direction, et je n’en aurai jamais. Si je devais jouer toute une nuit le même genre de chose, je m’ennuierais à mourir. » Un défi vivant à toutes les lignes de produits, cibles et niches de la profession, le cauchemar des chefs de promo. Et il tint parole avec des disques appelés Redneck Jazz ou Unfinished Business. A n’avoir pas d’étiquette, on crut parfois qu’il n’avait pas de style, puisqu’il les avait tous, qu’il était dépourvu d’âme alors qu’il en débordait. L'indépendance effraie toujours ceux qui essaient de l’apprivoiser, et à ne plus le choisir, on lui fit faire de mauvais choix. Le dernier – cette balle qu’on garde pour soi, dans un coin de sa tête, « au cas où » et qu’on réveille, active un jour sans y croire – ne fut que la suite du reste, le billet pour un pays où l’attendaient Tim Hardin, Gram Parsons et les autres : les vrais.
Quant au très pacifique John Denver, artiste zen et pilote expérimenté s’il en fût, puisqu’il était le fils d’un officier de l’armée de l’air, qu’il avait grandi sur des pistes d’aviation militaire, comptait lui-même 2 700 heures de vol et possédait son propre Lear Jet, il eut une chute de carrière inattendue. Un dimanche d’octobre où il faisait faire un vol d’essai à un petit avion acheté la veille même, un Rutan Long-Ez 54 à deux places single, et se rendait à l’aéroport de Monterey, il piqua d’un coup et se crasha dans l’océan, à cinq heures et demie de l’après-midi, tout près de Pacific Grove, en Californie. Il avait perdu le contrôle de son appareil en manipulant le manche d’arrivée d’essence, ou changé malencontreusement de cap en essayant de l’atteindre, et pas eu le temps de réagir malgré son expérience, tant l’avion s’était aussitôt cabré et lui avait échappé. Le genre d’erreur qu’on ne commettait qu’une fois, et qui ne pardonnait pas, qu’on ne comprenait qu’au moment où elle arrivait, c’est-à-dire trop tard. Il avait 53 ans, une carrière humanitaire et des dizaines de millions d’albums derrière lui, et si on lui avait demandé tout petit de choisir entre les airs et les refrains, il aurait vraisemblablement opté pour les premiers, comme en témoignait son dernier acte.
Sandy Denny : Celle qui « avait » le blues, ou La ballade du piano triste
Et tant de destins en trois lignes, de vies express, de rêves en cendres, d’illustres inconnus revenus de leur heure de gloire, leur quart d’heure de célébrité. Et Karen Dalton, Laura Nyro, Tim Hardin, fauchés en route et presque en scène. Et puis Sandy Denny, qui, après de brillants débuts avec le groupe Fairport Convention dans les années 70, entama une carrière solo, jalonnée d’albums originaux, et tomba comme une banale vacancière dans l’escalier de ses parents, à Cornwall, un jour de mars 1978 qu’elle avait quelque vieux blues à noyer et avait bu plus que de raison. Une fin tragique et absurde, à un âge où tous les chemins s’ouvraient à elle et où ses chansons faisaient le leur dans la tête des gens, petit à petit, comme poussent les vraies carrières. Où elle commençait à naître, renaître, tant il faut de temps à une artiste pour trouver sa place, devenir l’autre en soi.
C'était une jeune femme blonde de 31 ans, plus jolie que belle, mais pleine de caractère et de charme, qui avait les traits de ces banlieues londoniennes – Merton, Kingston, Wimbledon – dont elle était issue, doutait d’elle-même et avait l’énergie de ses désespoirs, une de ces filles littéralement nées dans la musique et la danse et qui se donnent ensuite les moyens de leurs rêves, consciencieusement, méthodiquement. Les siens menaient à la scène, à la guitare, au Billboard, et elle s’imposait peu à peu dans un métier qui n’en était pas un et où les places étaient chères, surtout au féminin : songwriter. Tout avait vraiment commencé lorsque Judy Collins, la meilleure rivale de Joan Baez sur la scène folk, avait repris un de ses premiers titres : Who Knows Where The Time Goes, et en avait fait un succès. Dans la foulée, elle avait quitté son groupe et pris la route avec ses ballades océanes et son blues celtique, et le seul moyen connu dans le métier d’y remédier : Mr Walker, Mr Daniel’s, et le Dieu Chivas. Une sainte trinité qui vous expédiait vite ad patres, si vous l’invoquiez un peu trop fréquemment, mais qui vous donnait des nuits blanches comme l’Alaska, si vous saviez doser les glaçons.
Depuis toujours, l’alcool avait été son problème, ou tout au moins sa conséquence, et malgré la naissance de sa fille moins d’un an auparavant, ou à cause de tout ça, elle avait continué sur la mauvaise pente, alternant musique – la préparation de son futur et quatrième album à la première personne, Rendez-Vous – et débordements, qui finirent par ce terrible dérapage, un jour de printemps en famille. Le passé est parfois difficile à digérer, à gérer, et il faut plus d’un verre pour le faire passer, toute une vie de boisson pour l’effacer. La chute fut spectaculaire, violente puisque la jeune femme heurta violemment le sol de pierre, se blessa à la tête et ne fut pourtant pas hospitalisée. A croire que dans ce contexte et ce décor, elle était un peu hors du temps, avait plongé dans le vide comme on retombe en enfance, et ne mesurait pas tout à fait la gravité de ce qui lui arrivait. Ou bien la regardait-on encore comme une fille, la gamine d’hier qui s’inventait des vies, se faisait des destins de récréations, pleurait pour de faux. Peut-être avait-elle bu justement pour ravaler ces non-dits, échapper à cette chape qui la rattrapait, vous fait répondre que « ce n’est rien » quand on voudrait justement crier : allez savoir avec les artistes. Ils nous habituent tellement à leurs scènes qu’on finit par ignorer leurs vrais émois. A peine séparée de son mari, Trevor Lucas, et de leur petite Georgia, elle avait glissé sur son passé. Les flash-backs sont propices aux faux pas.
Et sa carrière solo ne tenait pas toutes ses promesses, depuis qu’elle avait été élue « chanteuse britannique de l’année » en 1971 et 72, avait enregistré avec Robert Plant de Led Zep et publié deux bons premiers disques : le folk n’était plus de mise et même Joan peinait à la tâche. Elle avait beau avoir épousé un musicien, il lui fallait tout maîtriser, planifier, supporter, y compris son couple, et comme toujours dans ces cas-là, elle avait changé de direction artistique, semant encore plus son public et se perdant d’autant plus. Au seuil de la trentaine et à cette époque, il fallait parfois choisir entre vie d’artiste et vie de femme, comme dans un roman-photo, et elle avait décidé de vivre.
Ce n’était pas tant de chanter qui était compliqué que d’écrire, se renouveler : quelques-unes y parvenaient, de Carole King à Joni Mitchell, Carly Simon, Janis Ian et les autres, mais personne qui vînt du traditionnel, des racines. C'était une chance que d’être la seule, mais aussi un fardeau. Personne pour partager, et certains jours, le poids des choses vous poussait presque dans le vide, vous aspirait vers le bas. Vous vous laissiez tomber. Petite, elle jouait à s’évanouir, glissait sur elle-même et attendait en comptant qu’on la secoure. Mais ce n’est plus un jeu, les dés sont jetés, et elle s’est fait mal. Personne ne s’en rend compte, ne sait à quel point : tout cela vient de si loin, remonte à tant de choses. Un jour, peut-être, elle en fera une chanson, l’histoire d’une gosse de Wimbledon qui sautait dans les escaliers, pour ne pas devenir grande, qui lâchait son bébé comme une poupée, qui passait à pied joints de la terre au paradis, dans ses marelles du jeudi. Alexandra Elene, de son vrai nom. Que tout cela était loin... Serrer les dents et marcher. La vie n’est rien qu’un accident. Pourtant, elle a si souvent arpenté ces escaliers, jadis, quand ils lui paraissaient immenses et qu’elle craignait d’y chavirer, qu’elle contemplait le monde du haut de ses donjons... Quand elle était reine.
Depuis quelque temps, son dernier concert en novembre, au Royalty, elle a peur, nourrit toutes sortes d’angoisses dans sa demeure d’Oxfordshire : elle souffre de migraines, de vertiges, et s’est mis en tête qu’elle avait une tumeur au cerveau, parce qu’une amie proche est morte de ça. Elle « flippe ». Son trac naturel, ce bon vieux doute qui ne la quitte jamais, s’est transformé en panique, elle se sent condamnée, voit partir son couple à l’eau et peine à trouver un nouveau souffle d’auteur-compositeur. Ce métier est fait de choix et elle se méfie désormais d’elle-même, cherche des réponses ou se noie dans les conseils. Tout le monde a son avis sur une carrière d’artiste, surtout après coup : c’est fou ce que les gens aiment se mettre à votre place, vous expliquer votre succès. La chute de Cornwell ne fera qu’accélérer le processus, le précipiter. Il fallait que ça craque. Toutes les histoires ont une fin, la sienne commençait à peine.
Un mois après, on la découvre évanouie dans les escaliers de chez un ami : les étages ne lui réussissent pas. On la transporte à l’hôpital dans un état semi-comateux : elle s’y éteindra quatre jours plus tard, le 21 avril 1978, d’une hémorragie cérébrale, consécutive à son accident de mars. Elle avait vu juste : le destin la guettait, avait flairé une proie. Elle avait à peine 31 ans, trois albums en solo à son actif, une traversée du désert et de superbes souvenirs derrière elle. Ses chansons parlaient souvent du temps, qu’elle égrainait au piano, s’envolaient sur des cordes, débordaient de désir et de nostalgie, s’appelaient Like An Old-Fashionned Waltz, It’ll Take A Long Time, Tomorrow Is A Long Time, At The End Of A Day, Late November, No More Sad Refrains, I’m A Dreamer et donc Who Knows Where The Time Goes. Elle avait encore tant de bonnes choses à dire, qui l’attendaient, qu’elle n’aurait jamais cru à une fin pareille, un coup aussi bas et mesquin de la vie : elle s’en était toujours fait une grande idée.
*************************
Les chanteurs étaient plus vulnérables, peut-être parce qu’ils donnaient tout, payaient cash, et l’on pourrait remonter à l’infini l’avenue des rockers brisés, crooners cassés et autres passagers du micro. Se rappeler qu’Elvis est mort à l’âge de Bessie, Billie and co, Judy à celui d’Edith, et Mort Shuman quasiment à l’âge de Brel, son idole. Mais que bien plus encore ont disparu de leur vivant, après un ultime ou unique succès, se sont refermés sur eux-mêmes et ont passé le reste de leur vie à essayer de ressembler à leur première pochette, leur premier clip, leur prime jeunesse. A rechanter pour la énième fois leur standard de 1953 ou 1971, quand ils avaient de vrais cheveux, leur meilleur sourire, et encore cette voix pure qu’on entendait sur les premiers disques. A s’imiter, se répéter et parfois même se parodier, quand la pression devenait trop forte sur leurs épaules. A tourner en rond sur des platines, autour d’un tube de 20 ans dont ils avaient perdu la formule magique, à mourir au ralenti, image par image et faces B après faces A. A tomber de haut, s’estomper des affiches, des façades de première que le temps balaie, détrempe et fait pâlir. Diminuer, changer de caractères et puis de caractère, traverser un jour la rue sans qu’on ne les arrête plus, ne marque plus cette infinitésimale pause qui vient vous signifier que vous êtes encore vous et ne passez pas inaperçu. Rentrer dans l’anonymat, comme on revient chez soi. Le visage qui vous dit quelque chose, mais quoi, la voix qui vous rappelle quelqu’un, le nom qu’on a sur le bout de la langue, l’autographe qu’on ne vous demande plus que machinalement, en regardant ailleurs, les cachets qui rétrécissent avec les salles et font augmenter les doses des... autres cachets, les concerts de deuxième zone et l’âge de votre public qui change à vue d’œil comme pour vous rappeler le vôtre. Le temps des artistes.
Au moins ceux-là avaient-ils connu un jour le bonheur d’être une étoile, même filante, intermittente, et pouvaient-ils se souvenir, témoigner de la fameuse sensation, du doux parfum du succès ; se repasser après une certaine heure le film sautillant de leur âge d’or où ils chaloupaient en pantalons et cheveux bouffants, chewing-gum et gomina, sur des airs endiablés, jouaient aux grands sur trois accords et se déguisaient en rebelles de podium, en chauffeurs de salles des fêtes. Flottaient dans leurs blousons noirs comme dans un costume trop large, et rentraient chez eux pour la permission de minuit. Mais beaucoup d’entre eux, qui savaient d’où ils venaient et parfois même où ils allaient, n’avaient jamais pu prendre un avion, voir une seringue ou monter dans un taxi sans repenser une seconde à « ça », à « eux » : à tous ceux qui avaient été happés, fauchés, consumés et piqués un jour par l’aspic de la gloire et étaient restés sur le carreau, couchés à vie sur le macadam, les draps anonymes d’un hôtel ou la moquette d’un studio, qui étaient tombés de leurs rêves et ne s’en étaient plus jamais réveillés. Tous ces jeunes gens de 20 ans qui dévoraient encore l’avenir des yeux sur leurs photos de promo, à cinquante années de là, et invoquaient dans leurs refrains des copines de lycée qui avaient désormais l’âge d’être leurs grand-mères, si désolées face à leur dernier sourire de marbre. Les petits-enfants d’Eddie Cochran. My generation.
Alain..

Site sur le son et l' enregistrement de Claude Gendre http://claude.gendre.free.fr/

Avatar du membre
CHARLES33
Membre no life
Messages : 2955
Enregistré le : sam. 1 mai 2010 10:13
Localisation : Pas loin de chez Alain

Re: Les disparus du rock "P.OCHS/J.CROCE/ SID VICIOUS/S.RAY VAUGHAN/S.DENNY"

Message par CHARLES33 »

John Denver, Jim Croce…. De sacrés musiciens/ Compositeurs.
Super article.

Répondre
  • Sujets similaires
    Réponses
    Vues
    Dernier message