1-Les disparus du Rock Keith Moon

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hencot
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1-Les disparus du Rock Keith Moon

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KEITH MOON
Devinez Qui ou Le bon Monsieur Moon

Keith Moon était fêlé, la moindre des choses lorsqu’on s’appelle « Lune » et qu’on brise tout sur son passage, ou plutôt, il était batteur. Et les batteurs sont fêlés, tous les guitaristes vous le diront : regardez Ringo ou Roger Taylor ! Alors, pour être batteur des Who, les pères naturels du hard et grands-pères du punk, il fallait assurer, sur tous les plans, imprégner autant l’oreille que l’œil !
Mais il était encore plus fou que batteur, au point qu’on l’avait surnommé « Moon the loon » (Moon le cinglé), non sans un soupçon de crainte. On ne savait en effet jamais ce qu’il allait faire, mais on pouvait être sûr que c’était une ânerie, un gag, une énhaurmité, dont le point commun serait de détruire quelque chose, sinon quelques choses, de préférence avec fracas. Sa manière à lui d’exister, de taper sur des objets ou même les décors, et plus tard sur les gens – il pouvait s’attaquer à un mur aussi bien qu’à un vase, à une cuvette de toilettes comme à une piscine – lorsqu’il ne frappait pas sur ses caisses et ses cymbales, avec un son et un rythme uniques.
Dans sa discipline et son genre, c’était en effet un grand, qui eut même des émules, tels John Bonham et Ginger Baker. Mais il faisait partie de ces artistes qui ont besoin de se donner en spectacle dans la vie, de faire des scènes au quotidien et si possible de casser la baraque pour voir ce qu’il y a dedans, de faire sauter les banques, les verrous et les interdits comme on brûlerait les planches. Un semeur de panique qui s’était fait une réputation d’enfer en détruisant son matériel en concert, avec tant d’énergie et d’obstination qu’il avait fallu arrimer ses batteries au sol, pour qu’elles ne dérapent pas vers la salle, n’éclatent pas en morceaux lorsqu’il se mettait à les massacrer après les avoir martelées, avec une rage communicative : il ne devait rien en rester, puisqu’il « détruisait une batterie par concert, par respect pour son public. S'il ne le faisait pas, ce dernier serait déçu » (sic). Dans ces cas-là, il était capable d’y ajouter des feux d’artifice, de manière à ce que son « matos » explosât rituellement sous les coups à la fin de My Generation, comme pour souligner les paroles, à ce que les dégâts fussent plus beaux et plus hauts, quitte à ce que son camarade et leader Pete Townshend y laisse un tympan. Les risques du métier : trente ans après, l’auteur-compositeur de Tommy s’en souvient encore, entend ça d’ici. Mais Keith avait une prédilection pour les salles de bains, les toilettes d’hôtel et autres loges qu’il saccageait à la hache, les meubles qu’il balançait par la fenêtre, les plomberies et les suites de palace en général qu’il mettait un point d’honneur à marquer de son sceau, c’est-à-dire de sa batte ou de sa queue de pelle. Il avait l’esprit tartare, et ça le prenait aussi bien avion qu’en studio, il devait en découdre avec les objets, le monde extérieur, se mesurer aux choses de la vie.
Avec sa bouille de bille, pour ne pas dire sa face de lune, pleine, ronde et rieuse comme celle d’un bon blagueur, il avait toujours l’air surpris de ses propres frasques, tel un gosse mal élevé qui, en l’absence des parents, se demanderait jusqu’où il peut aller, et tenterait le coup pour voir. Il essayait, osait, dynamitait les cabinets comme un garnement, après y avoir fumé on ne sait quoi, ou encore les tuyaux d’arrivée d’eau, mettait des pétards dans les placards, des cafards sous le lit ou des têtards sous la douche, et puis attendait, sagement, pour voir ce qui allait se passer, comme un étudiant en chimie guette le phénomène, et expérimente de temps en temps une nouvelle formule. A croire qu’il s’ennuyait aux baguettes, tel un cuisinier à son piano, à ses batteries, et avait besoin de nouvelles recettes, de mélanges inédits. Par exemple rentrer à son hôtel aux aurores en costume d’officier nazi et avec un porte-voix, pour réveiller tout le monde par ses invectives obscènes (sic), ou entrer en scène à San Francisco en fauteuil roulant, avec les bras plâtrés (resic), il était rarement à court d’inventions, scénariste allumé de sa propre histoire.
Et il n’était jamais plus content que lorsque « ça » explosait, que tout pétait, fumait alentour, lorsque la mèche atteignait la cartouche et que l’hôtel se relevait en sursaut, à cinq heures du matin, dans une odeur de poudre et un climat de Seconde Guerre mondiale, façon V1. Panique au George V. Au point que les autres musiciens du groupe ne bronchaient plus dans les chambres voisines, et se contentaient de se retourner dans leur lit et de soupirer d’un air navré en énonçant son nom comme une fatalité : « Ça doit être lui. » « Ça, c’est signé. » « Keith est rentré. » A se demander ce qu’il aurait fait s’il avait disposé un jour du fameux bouton rouge des présidents. Le meilleur gag était que, lorsque d’aventure il y avait un tremblement de terre au bout du monde ou une centrale nucléaire qui prenait ses aises, tout le monde s’exclamait d’un air complice que « ce devait être encore lui », son nom devenant synonyme de catastrophe : il y avait forcément du Moon là-dessous. Le genre à balancer du fluide glacial s’il était présenté à la reine, ce que l’on se garda bien de faire : il n’y aurait jamais de « Sir » Moon. D’ailleurs, on inventait déjà des légendes à son sujet, à savoir qu’il aurait plongé en Rolls Royce, ou selon les cas en Lincoln Continental, dans une piscine amie, ce qui était tout de même nettement exagéré. Il avait le sens des réalités et savait bien que ça ne rentrerait, ne collerait pas : pas une Rolls, bien qu’il eût effectivement repeint la sienne en couleur lilas! Il avait du goût dans son mauvais goût, et sous aucun prétexte il n’aurait indisposé Sa Majesté : British first ! Mais lorsqu’il passait à la télévision, il n’était pas rare qu’il entreprît un strip-tease en direct ou grimpât aux rideaux du studio, même et surtout s’il n’y en avait pas !
C'est dire s’il s’était créé une image, traînait derrière lui une kyrielle de casseroles qui commençaient à lui peser, parce qu’elles faisaient plus de bruit que ses toms et cymbales réunis, finirent par l’entraîner dans le vide. Où qu’il se rendît et quoi qu’il fît, on en attendait plus de lui, on le poussait au crime, c’est-à-dire à faire du Keith Moon, en riant d’avance de ses avatars comme d’autres font commerce de bons mots, on s’encanaillait à le frôler, et rien ne le dérangeait plus que de devenir prévisible. La provocation perdait tout charme si elle était provoquée, a fortiori par ses victimes : elle devenait même indécente, c’est-à-dire conforme. Il était encore trop jeune pour se parodier, s’imiter, et finissait par s’éclipser des soirées, comme ces comiques à qui l’on demande de faire rire jusqu’au vestiaire ou au petit coin, par jeter de plus en plus tôt l’éponge, non sans avoir bu un peu trop et fait une sortie pour ne pas... faire de scandale : il n’échappait plus à son emploi, de batteur dérangeant. Le sale gosse des sixties. Keith la peste. Le timbré. De quoi vous donner envie de changer de visage et de nom, comme ces espions que son compatriote James Mason excellait à camper à l’écran. D’être une heure, rien qu’une heure le placide John Entwistle, bassiste flegmatique et monolithique du groupe qui n’en riait pas moins dans sa barbe, avec ses paires de call-girls de 5 à 7, ou ce géant Townshend à qui l’on pardonnait tout sous prétexte qu’il pratiquait un humour froid, quasi glacial, et faisait des bonds de cabri en s’accrochant à sa guitare comme à un guidon de fusée. N’était-il pas aussi borderline, bien plus « flippé » que lui avec ses airs de pasteur rock à qui on aurait remis le Grammy sans confession? Entre deux breaks et solos, il se surprenait à rêver de changer d’instrument ou de rôle dans la formation, qui ne comptait que quatre places, le nombre légal à l’époque, et voir ce que cela faisait de jouer avec Keith Moon, face à lui, comme lui, sans être pris systématiquement pour un clown quand il s’attaquait à un solo digne de Gene Krupa ou Cozy Cole à la grande époque.
Vraiment, ça lui aurait plu, qu’on le regarde, lui parle comme à un batteur, de beat, de doigté, de groove et pas de boules puantes, d’autant plus que son grand rêve était aussi de chanter, et qu’il ne ratait jamais une occasion de participer aux chœurs éventuels, même... en solo, et d’en rajouter si besoin était, au point de se faire parfois interdire de studio par le groupe! Passé les seventies qui étaient aussi leurs « Glorieuses », il en conçut une secrète mélancolie, qu’il habillait bien sûr de rires, canulars et boutades de plus en plus sonores, et à partir de la trentaine, en 1975, il en devint même malade, puis en mourut à 32 ans. Comme Buster Keaton, à sa manière. C'était le seul moyen qui lui restait pour qu’on le prît au sérieux, qu’on s’aperçût qu’il était quand même et d’abord un homme, un artiste, avec des battements de cœur et une peau de caisse claire : les plus sensibles au monde, à la moindre caresse de baguette ou au plus petit coup de balai.
C'est en avril 1964 que le jeune Keith, âgé d’à peine 17 ans, avait rejoint les Who qui venaient de se rebaptiser High Numbers après avoir débuté comme Detours : qui cherchaient donc leur voie, comme leur nom l’indiquait, tournaient autour du pot. Faute de se trouver vraiment, ils se demanderaient en vain Qui ils étaient et finiraient par adopter ce singulier patronyme, les Qui, comme ils auraient pu devenir les Quoi ou les Pourquoi, sûrement pas les Combien : ils avaient le choix. D’une certaine manière, il avait été leur catalyseur, leur trait d’union, un peu comme Ringo-Richard avec les « Autres ». Le pilier en était bien entendu le longiligne Pete Townshend, auteur-compositeur prolifique aux airs de doux dogue, doux dingue, qui passerait sa vie à batailler avec leur chanteur, le teigneux Roger Daltrey, et à mettre le feu à ses cordes, de concert avec le bassiste John Entwistle qui en fin stratège contemplait ironiquement le paysage pendant la bataille : pas le genre à saborder son instrument de travail, à incendier live une Gretsch de 1 000 livres, lui, mais plutôt à manoir avec limousine, majordome et lévriers. A chacun son style, et au total, une petite famille qui, bon an mal gré, passerait quarante ans ensemble, fors notre héros bouillonnant, Keith le lunatique, qui les quitterait à 32 ans, en 1978, c’est-à-dire à la vraie fin du groupe, première manière. Qui avait précédé, annoncé quoi, ou plutôt Qui, on ne le saurait jamais, mais c’était le seul qui avait mis son destin en conformité avec l’adage et le couplet prophétique de la formation : « Hope I die before I get old » (My Generation-1965).
Entre-temps, ils avaient placé la barre haut, puisqu’ils étaient vite passés de succès emblématiques, I Can’t Explain, My Generation, I’m A Boy, I Can See For Miles ou Magic Bus, à des albums concepts et des opéras rock, à commencer par The Who Sell Out, en 1967 (tous leurs disques contenaient dans le titre le mot clef « Qui »), et surtout le mythique Tommy, en 1969, et son cadet méconnu Quadrophenia, quatre ans plus tard. Face à leurs rivaux directs, les Kinks, menés par les frères Davies, ils avaient mis le paquet, se défonçaient autant qu’ils se dépassaient, avec un niveau de son et de sens, une rage de convaincre qui pouvait laisser sourd, mais pas indifférent. Ils en voulaient, et cela se voyait, s’entendait, laissant la scène en cendres derrière eux, et en tout cas leur matériel en miettes, dans les grandes occasions, quand ils jouaient aussi pour la galerie : Monterey, Woodstock, Leeds, l’île de Wight, stade de Charlton... qui rimaient avec autant d’albums mythiques : The Who By Numbers, et surtout Who’s Next, en 1971, avec son fulgurant Won’t Get Fooled Again. Une histoire de Who. Et d’une certaine manière, le jeune batteur était leur fer de lance, leur mascotte et leur fou du roi, capable à la fois de les exacerber et les exorciser, la marionnette complice qu’on sort du chapeau et agite de temps en temps pour rappeler, comme chez le grand Will, que tout cela n’est qu’un rêve et en tout cas qu’un jeu, de six cordes ou de tom basse, de pédale Charleston et de Stratocaster. Le principe du groupe était en effet l’autodestruction, et Keith un porte-parole qui l’appliquerait finalement au pied de la lettre : après avoir supprimé tout ce qui dépassait alentour, il finirait par se détruire lui-même! Se faire sauter à force de bonds et de lancers de baguettes qui tenaient autant du ballet que de la partition. Disparaître en fumée dans un jet de pétard plus corsé que les autres. Pfuitt !
Leur plus grand moment avait sans doute été ce passage au Smothers Brothers Comedy Show, une émission de télé où il avait détruit sa batterie aux explosifs à la fin de leur fameuse Génération, mais il était aussi capable de remplir ses caisses avec de l’eau douce et des poissons rouges, et déclarer au présentateur qui s’en étonnait : « Même les meilleurs batteurs peuvent avoir un petit creux ! » (sic), avec un esprit qui n’était pas sans rappeler celui d’un certain Harpo Marx, trente ans avant. Une autre fois, pour son vingt-cinquième anniversaire, il avait semé une telle confusion, au Holiday Inn de Flint, dans le Michigan, en organisant un... combat d’aliments avec les Herman’s Hermits, dont le chanteur s’appelait lui-même Peter Noone (No Milk Today), qu’il y avait laissé trois dents, et plusieurs milliers de dollars de dettes : car ses frasques coûtaient cher, en réputation comme en argent. Et il faisait monter sans cesse la pression, en sale gosse sympa qu’il était, jusqu’à se faire prendre...
Jusqu’à cette nuit fatale du 4 janvier 1970 où, poursuivi par une bande de skinheads qui en voulaient à sa Bentley, à la sortie du Red Lion Pub à Hatfield, dans le Hertfordshire, il fit trop vite marche arrière avec le véhicule et écrasa son ami et garde du corps, un certain Cornelius « Neil » Boland, qui était en outre père de famille.
Bien que la police et le médecin légiste chargé de l’affaire aient conclu à un accident et qu’il ne fût pas poursuivi ni inquiété, le bruit courut que ce n’était en réalité pas lui qui conduisait, qu’il couvrait quelqu’un d’autre, et comme sa petite amie, Vivian Stanshall, ne s’exprima pas sur le sujet, on en resta aux conjectures. En revanche, il ne faisait pas de doute que son caractère avait changé à ce moment-là, qu’il avait moins envie de rire et de se faire remarquer, pour ne pas dire de « faire le malin », et que le souvenir de ce décès brutal le poursuivit jusqu’au sien, huit ans plus tard, et n’y fut sans doute pas totalement étranger. Il avait découvert la mort, avait franchi la ligne ce soir-là et voyait désormais ses frasques d’un autre œil. Et le titre de son unique album solo, en 1975, Two Sides Of The Moon, pendant une accalmie du groupe qui marquerait le début de leur déclin, témoignait bien de son ambiguïté, sa cruelle dualité. Sous son écorce de rebelle, ses masques d’amuseur public ou de terreur privée, se cachait un personnage bien plus complexe et secret qui commença lui aussi à décliner à partir de là, à boire et à grossir, et avait parfaitement conscience de rater ce que son ami Ringo Starr, d’ailleurs batteur sur ce même album, réussissait à la perfection : tirer son épingle du jeu, garder la tête froide et cette bonne distance qu’on appelle humour et qui virait chez lui à un désespoir, pas toujours poli.
C'est aux côtés de ces familiers nommés Ringo ou Zappa qu’il montrait son autre, sinon son vrai visage, et ce n’était pas toujours celui que l’on imaginait : anxieux, pressé, stressé, il sentait le poids des QUI vous savez l’écraser, le ronger, le dévorer peu à peu, et il changeait, s’assombrissait désormais à vue d’œil. Au point qu’avec ses variations de taille et d’humeur dues à ses débordements d’alcool et autres, on finissait par ne plus le reconnaître : son rêve et son drame, et les effets destructeurs de ses cocktails de Valium et d’héroïne, arrosés au chambertin : il avait tout essayé. Dans ces cas-là, il devenait impossible, allait de déprime en crise d’épilepsie, et tapait autant sur ses femmes que sur ses grosses caisses, à croire qu’à la faveur de ses mélanges, il confondait désormais tout et voulait battre tout ce qui se présentait, comme si la vie était devenue sa scène, une session chaude et bien arrosée. Kim le quitta pour ça, puis Annette fit de même, et Mr Crazy Joke devint Mr Bad Guy, l’homme qui en voulait au monde entier, un de ces enfants attardés prêts à tout, et surtout au pire, pour ne pas grandir. Ses concours de Guinness – cul sec et au tonneau – avec l’acteur Oliver Reed, qui n’était pas le moins fou des deux, tout comme naguère avec les inséparables Lennon et Nilsson, n’étaient-ils pas réputés jusqu’à l’autre bout du Royaume-Uni? La plus mauvaise idée du cinéaste Ken Russell avait été sans doute de réunir ces deux-là sur son plateau, et le soir dans un même hôtel, au grand dam de l’équipe...
Ayant émigré temporairement à Malibu pour y noyer son blues, qui virait à la schizophrénie, dans l’océan et ses plages d’or, ce dernier trésor local qu’on égrainait des yeux au crépuscule, il faillit en venir aux mains avec son nouveau voisin, un certain... Steve McQueen, qui avait lui-même un aussi mauvais caractère qu’une bonne descente et appréciait plus que tout sa solitude. Et il s’en revint bientôt sur le plancher des Lords, où il avait laissé tous ses souvenirs et plein de rêves derrière lui. Il essayait en vain de se fuir, de s’oublier dans des gares ou des aéroports, mais se retrouvait toujours à l’arrivée, avec le même air contrit de gamin pris en faute et son éternelle valise de pétards : « Ce n’est que moi... ». Où qu’il aille, il se trouvait mal et détruisait, encore et toujours, ce qu’il approchait, tout étonné qu’on ne pût pas mener ce monde à la baguette, qu’il ne suffît pas d’une pédale pour y mettre bon ordre. Il faisait ses caprices, de moins en moins drôles et de plus en plus pathétiques, violents, imprévisibles. Il battait à vide, tel un automate déréglé, un jouet perdu, un petit sergent major sans son tambour. Half-Moon, voire Quarter-Moon. Il n’avait que 30 ans, ce qui était encore très jeune dans la vie et déjà vieux dans ce métier, où chaque nuit comptait double, chaque scène correspondait à une ride et chaque direct à un pincement de cœur, même si l’on vous prétend le contraire.
Et ce qui devait arriver arriva : il allait payer, mourir pour les autres, qui n’arrêtaient pas d’écrire et de chanter depuis 15 ans qu’il fallait finir jeune, et ne s’en portaient pas plus mal avec leurs manoirs et leurs chauffeurs privés : quelqu’un devait faire le sale boulot, le grand saut. Il fallait un volontaire. Devinez QUI. Le 7 septembre 1978, en compagnie de sa fiancée Annette Walter-Lax, il fut invité à la première de The Buddy Holly Story, un film-hommage au mythique rocker disparu, et ensuite à dîner avec son heureux ayant-droit, Paul McCartney, en compagnie de sa femme Linda, alors leaders des Wings. Puis il s’éclipsa pour regagner l’appartement que lui avait prêté le chanteur Harry Nilsson, lui-même grand ami de John Lennon, au 12 Curzon Place, à Londres. Fait troublant, c’était là même qu’était morte quatre ans auparavant à 27 ans l’imposante Mama Cass, des célèbres Mamas and Papas, et qu’il allait décéder à son tour cette nuit-là, quasiment dans le même lit et dans les mêmes conditions. En musique aussi, le destin sonne parfois deux fois, repasse les plats.
La suite appartient à la vie privée du rock, celle dont on n’aura jamais le fin mot et qu’on n’a donc pas fini de réécrire, d’enjoliver ou de noircir à souhait. The story backstage, ou la face B de nos miroirs adolescents. Suivant un traitement médical contre l’alcoolisme, il avala cette nuit-là une trentaine de pilules de son médicament qui s’appelait Clomethiazole et en mourut pendant son sommeil, d’une overdose légale en quelque sorte, mélangée peut-être à d’autres choses, allez savoir avec les artistes, surtout quand ils sont batteurs... Il avait 32 ans, et, paraît-il, absorbé 32 pilules, parce que ça rimait bien dans les bios, mais on ne prêtait qu’aux riches et aux poètes, et il avait sa fantaisie à fleur de peau, sous son masque de clown.
Deux semaines plus tard sortait le nouvel album des Who, qui s’intitulait Who Are You et le montrait en couverture avec les autres, trônant sur une chaise portant l’inscription prémonitoire : « Not to be taken away ». Un signe et un message quasi subliminal, puisque la photo datait de quelques semaines à peine. Il fut remplacé entre autres par Zak Starkey, le fils de Ringo Starr, dont il était d’ailleurs le parrain – « oncle Keith » – et à qui il avait offert naguère l’une de ses propres batteries : on ne sortait pas de la famille, et son secret resterait bien gardé. Puis Roger Daltrey lui dédia une chanson qui jouait à son tour sur les mots, Under A Raging Moon, et un bar de London Astoria prit même son nom, ce qui était la moindre des choses pour un aussi grand buveur, quasiment un nageur breveté du fleuve Bourbon.
Pour la petite histoire, c’est lui qui avait trouvé le nom du groupe Led Zeppelin, avec certains membres duquel il avait collaboré au départ quand ils s’appelaient encore les Yardbirds (Beck’s Blues), mais qu’ils étaient déjà Jeff Beck et Jimmy Page. Keith le lunaire n’était jamais à court d’idées, et ses journées, qui avaient depuis longtemps exclu la notion de pause ou de sommeil, fourmillaient de plans et de projets inaboutis, qu’il aurait tout le temps de réaliser, maintenant qu’il vivait vraiment dans la lune, et nous faisait signe certains soirs, à cheval sur ces nuages que la nuit transforme en fumées. Qu’il brillait sur Londres autour de minuit comme un soleil noir, l’enfant aux baguettes ou l’homme qui jouait avec les allumettes, et qui ne manquerait pas de mettre un jour le feu au ciel. Le bon Mr Moon.
Alain..

Site sur le son et l' enregistrement de Claude Gendre http://claude.gendre.free.fr/

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